‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 13 sur 136 · LORD SHELBURNE A B. FRANKLIN · texte numérisé non relu

LORD SHELBURNE A B. FRANKLIN

Shelburne-House 20 avril 1782.

« Cher monsieur, « C'est avec une vive satisfaction que j'apprends de vous que la prudence et l'intégrité qui m'ont fait choisir M. Os-

wald, comme l'instrument le plus propre à renouer nos relations amicales, ont été appréciées par vous, et Pont recommandé à votre estime. Puisse l'effet de cette première communication de nos sentiments mutuels amener une heureuse conclusion de tous nos différends !

« La franchise avec laquelle le comte de Vergennes exprime les sentiments et les vœux de Sa Majesté très-Chrétienne, au sujet d'une prompte pacification, est un heureux présage de l'accomplissement de notre entreprise. Sa Majesté partage les mêmes sentiments, les mômes vœux; elle a fortifié ses ministres dans leur intention d'agir de la même façon; c'est celle qui s'accorde le mieux avec la véritable dignité d'une grande nation.

« Par suite de ces avances réciproques, M. Oswald retourne à Paris ; il débattra et réglera avec vous les préliminaires de temps et de lieu. J'ai le plaisir de vous annoncer que M. Laurens est déjà délié des engagements qu'il a dû prendre quand il a été admis à donner caution.

« Il est décidé pareillement que M. Fox, du département duquel ressort nécessairement cette communication, enverra une personne chargée de conférer avec le comte de Vergennes, et de convenir des mesures et démarches ultérieures pour la poursuite de cette affaire importante.

« En attendant M. Oswald vous communiquera mes idées sur les points principaux à régler. On prépare des transports pour conduire vos prisonniers en Amérique, où ils seront échangés. Vous apprendrez, j'en suis sûr, qu'on a pris toutes les précautions pour qu'il ne leur manque rien, et qu'ils soient bien traités. J'ai, etc.

« Shelburne. »

Après avoir lu cette lettre, je demandai à M. Oswald quelles étaient les idées particulières de lord Shelburne qu!il était chargé de me communiquer. Il me dit que le ministère était sincèrement disposé à faire la paix ; qu'on

avait grande confiance dans la franchise et l'honnêteté de mon caractère ; qu'on croyait aussi que je conservais quelque reste de mon ancienne affection pour la vieille Angleterre, et qu'on espérait que je saisirais cette occasion pour en donner des preuves. Il me montra ensuite un extrait des minutes du Conseil ; mais ne me laissa pas le papier. En voici la substance autant que je m'en souviens.

<r Dans un conseil de cabinet tenu le 27 avril 1782 ; présents lord Rockingham, le lord Chancelier, le lord Président, lordCamden, etc., au nombre de quinze ou vingt, tous ministres et grands officiers d'État ;

c II a été proposé de représenter à Sa Majesté qu'il serait bon que M. Oswald retournât vers le docteur Franklin, pour lui faire connaître que l'on consent à traiter d'une paix générale, et à Paris ; et que le point le plus important est la reconnaissance de l'indépendance américaine, à condition que l'Angleterre se trouve replacée dans la position où l'avait laissée la paix de 1763. »

M. Oswald me dit aussi qu'il avait parlé à lord Shelburne de mes notes touchant la réconciliation. Il les lui avait montrées, et avait même consenti à les lui laisser un soir, Sa Seigneurie lui ayant donné sa parole d'honneur de les lui remettre ; ce qui avait été fait, car il me les rapportait. Ces notes avaient produit quelque impression sur lord Shelburne, et M. Oswald avait lieu d'espérer que cette affaire serait réglée à notre satisfaction vers la fin du traité, mais, suivant lui, il valait mieux n'en pas parler au début. Il ajouta que lord Shelburne avait dit en effet qu'il n'aurait jamais cru qu'on comptât sur une réparation, et qu'il était étonné que je ne susse pas si l'on avait, ou non, l'intention d'en demander. Finalement, M. Oswald m'apprit que, comme l'affaire qui allait bientôt nous occupe^ appartenait particulièrement au département de l'autre secrétaire M. Fox, on l'avait chargé d'annoncer l'arrivée très-prochaine d'un agent venant de ce département, et que cet agent

était l'honorable M. Grenville, frère de lord Temple, et fils du fameux George Grenville , naguère chancelier de l'Échiquier.

J'écrivis sur le champ au comte de Vergennes le petit mot suivant :

AU COMTE DE VERGENNES

Passy, 4 mai 1782 Monsieur, J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que M. Oswald arrive à l'instant de Londres, et qu'il est chez moi en ce moment. Il m'a remis une lettre de lord Shelburne, que je vous envoie sous ce pli, en réponse à une lettre de moi, dont ci-joint la copie. M. Oswald me dit qu'on a décidé en Conseil de traiter à Paris et d'une paix générale ; que les détails de toute cette affaire, appartenant plus particulièrement au département de M. Fox, on enverra ici M. Grenville pour les régler : on l'attend d'un jour à l'autre. M. Oswald aura l'honneur de se présenter chez Votre Excellence, dès qu'il vous plaira de le recevoir. Je suis, etc., etc. B. Franklin.

Je reçus, le lendemain, la réponse suivante :

LE COMTE DE VERGENNES A B. FRANKLIN

Versailles, 5 mai 1782.

Monsieur, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur dû m'écrire le 4 de ce mois, ainsi que celles qui y étaient jointes. Je vous verrai avec plaisir, ainsi que votre ami, demain matin à onze heures. J'ai l'honneur d'être, etc.

De Vergennes.

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o/i CORRESPONDANCE

Le lundi malin j'allai avec M. Oswald à Versailles, et nous vîmes le ministre. M. Oswald lui fit connaître que sa Cour était disposée à traiter d'une paix générale, et à Paris même ; il lui annonça l'arrivée prochaine de M. Grenville, qui, dit-il, était parti à peu près en même temps que lui, mais qui serait quelques jours de plus en route, parce qu'il viendrait probablement par Ostende. La conversation fut générale et assez agréable, mais sans importance.

Au retour, M. Oswald me répéta qu'il croyait que l'affaire du Canada serait réglée à notre satisfaction, mais qu'il désirait qu'on n'en parlât qu'à la fin du traité. Il ajouta qu'on craignait que les plus grandes difficultés ne vinssent de l'Espagne ; mais que si elle était déraisonnable, il y avait des moyens de la mettre à la raison. La Russie était amie de l'Angleterre ; elle avait fait récemment de grandes découvertes au fond de l'Amérique septentrionale ; elle pouvait y fonder des établissements, transporter une armée du Kamschatka jusqu'à la côte du Mexique, et conquérir toutes ces contrées. Ceci me parut un peu chimérique, quant à présent, mais je n'essayai pas de le contredire.

Somme toute, ce que j'avais pu tirer de M. Oswald au sujet des sentiments de lord Shelburne était si peu de chose, que je m'étonnai qu'on eût pris la peine de me l'adresser de nouveau, alors que M. Grenville devait le suivre de si près.

Le mardi, j'allai, comme d'ordinaire, à la Cour. M. de Vergennes me demanda si M. Oswald ne s'était pas ouvert davantage avec moi. Je lui dis qu'on m'avait fait voir les minutes du Conseil et l'instruisis des expressions vagues qu'elles contenaient au sujet des négociations. Il parut surpris que M. Oswald n'eût rien apporté de plus explicite. Je supposai que M. Grenville serait mieux fourni.

Le lendemain matin j'écrivis à M. Adams la lettre suivante :

A JOHN" ADAMS

Passy, 8 mai 1782.

Monsieur,

M, Oswald, dont je vous ai parlé dans une de mes précédentes que vous avez reçue, est de retour. Il m'a apporté une nouvelle lettre de lord Shelburne, dont je vous envoie copie. Sa Seigneurie me mande que M. Oswald est chargé de me communiquer ses sentiments. Ce dernier est cependant fort économe d'ouvertures. Tout ce que j'ai tiré de lui, c'est que le ministère est décidé à reconnaître l'indépendance américaine « sous la condition que la Grande- Bretagne sera replacée dans la position où Pavait laissée la paix de 1763. » Gela veut dire, je suppose, qu'on lui rendra toutes les lies que la France lui a prises. C'est nous proposer de nous vendre ce que nous avons déjà, et de faire payer à la France le prix qu'il plaira à l'Angleterre de lui demander.

M. Grenville, que vient de dépêcher M. Fox, est attendu ici d'un jour à l'autre. M. Oswald m'assure que M. Laurens sera bientôt à Paris. Je reçois à l'instant votre lettre du 2 courant. Je vous écrirai dorénavant par les courriers de la cour, car je suis sûr que les lettres que vous m'envoyez sont ouvertes à la poste , soit ici , soit en Hollande ; et je suppose que les miennes sont traitées de la même façon. Je vous envoie l'enveloppe de votre dernière, pour que vous voyiez le cachet. Je suis avec respect, monsieur, etc. B. F.

J'avais à peine envoyé cette lettre que M. Oswald entra, suivi de M. Grenville, qui venait d'arriver. Il

me remit la lettre suivante de la part de M. Fox, secrétaire d'État :

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