‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 131 sur 136 · A EZRA STILES · texte numérisé non relu

A EZRA STILES

Philadelphie, 9 mars 1790, Révérend et cher monsieur,

J'ai reçu votre aimable lettre du 28 janvier ; je suis charmé que vous ayez enfin reçu des mains de sa famille, le portrait du gouverneur Yale , et que vous Payiez placé dans la bibliothèque du Collège. C'était un grand homme de bien, il a eu le mérite de rendre un très-grand service à votre pays, par la munificence qu'il a déployée envers le collège. L'honneur que vous voulez me faire en plaçant mon portrait à côté du sien, dans une même pièce est trop grand pour mes mérites, mais vous avez toujours eu pour moi une extrême indulgence ; c'est à elle seule que j'attribue votre proposition. Toutefois, j'ai trop d'obligations au collège de Yale, à la première société savante qui ait pris garde à moi, et qui m'ait conféré ses honneurs, pour me refuser aujourd'hui à une demande qui m'est faite par l'organe d'un ami que j'estime tant. Mais je ne crois pas qu'aucun des portraits que j'ai en ma possession soit digne de figurer à la place, et dans la compagnie où vous voulez le mettre. Vous avez un excellent artiste arrivé ici depuis peu. S'il veut se charger d'exécuter mon portrait pour vous, j'en ferai de bien bon cœur les frais ; mais alors qu'il ne tarde pas à se mettre à l'œuvre, ou je lui glisserai dans les doigts, car me voici dans ma quatre-vingt-cinquième année, et très-infirme.

Je joins à cette lettre un ouvrage qui traite des anciennes

3/tO CORRESPONDANCE

monnaies Samaritaines, qu'on vient d'imprimer en Espagne , et qui me parait très-savant ; il est au moins curieux par la beauté de l'impression. Acceptez-le, je vous prie, pour la bibliothèque de votre Collège. J'ai souscrit pour l'Encyclopédie , qui s'imprime ici, dans l'intention de vous en faire également présent; j'aurai probablement quitté ce monde avant que l'ouvrage s'achève, mais je laisserai des ordres pour que la souscription soit continuée jusqu'à la fin. Je vous envoie aujourd'hui quelquesuns des premiers numéros.

Vous désirez savoir quelque chose de ma religion. C'est la première fois qu'on me questionne sur ce point. Mais je ne m'offense pas de votre curiosité et je tâcherai de la satisfaire en peu de mots. Voici mon symbole : Je crois en un seul Dieu, créateur de l'univers. Je crois qu'il gouverne le monde par sa Providence. Qu'il doit être adoré. Que le culte le plus agréable que nous puissions lui rendre c'est de faire du bien à ses autres enfants. Que l'âme de l'homme est immortelle, et sera traitée, dans une autre vie, suivant ses œuvres d'ici-bas. Tels sont, suivant moi, les principes fondamentaux de toute religion saine, et comme vous, je les respecte, quelle que soit la secte où je les trouve.

Quant à Jésus de Nazareth, sur lequel vous désirez particulièrement connaître mon opinion, je pense que sa morale et sa religion, telles qu'il nous les a laissées, sont les meilleures que le monde ait jamais vues, ou qu'il puisse jamais voir. Mais je crains que cette morale et cette religion n'aient subi divers changements qui l'ont corrompue; et j'ai, comme la plupart des dissidents d'Angleterre, quelques doutes sur la divinité du Christ; je ne dogmatise jamais sur cette question, ne l'ayant jamais étudiée, et je regarde d'ailleurs comme inutile de m'en occuper maintenant, alors que j'attends l'occasion prochaine de savoir la vérité, sans prendre tant de peine. Je

ne vois néanmoins rien de mauvais dans cette croyance, si elle a le bon effet (et probablement elle Fa) de faire mieux respecter et mieux observer la doctrine du Christ. Je ne vois pas d'ailleurs que l'Être Suprême s'en offense , et qu'il frappe d'une marque particulière de son déplaisir ceux qui ne croient pas qu'il gouverne le monde.

J'ajouterai seulement, quant à moi, qu'ayant éprouvé la bonté de cet Être divin, qui m'a si heureusement guidé à travers une longue vie, je ne doute pas que cette bonté ne m'accompagne dans l'autre monde, bien que je n'aie pas la moindre présomption de la mériter. Vous verrez mes sentiments sur ce point dans la copie ci-incluse l d'une lettre que j'ai anciennement écrite à un vieux chrétien pour répondre à ses observations. Je l'avais guéri d'une attaque de paralysie par le moyen de l'électricité; il craignait probablement que je ne tirasse vanité de cette cure, et m'adressa un avis sérieux mais inconvenant. Je vous envoie aussi la copie d'une autre lettre que vous fera connaître dans quelles dispositions je suis à l'égard de la religion 2.

Je suis avec estime et affection, etc. B. F.

P. S. Votre collège n'a-t-il pas reçu du Roi de France quelques présents en livres ? Obligez-moi de me marquer si vous en attendez encore et sur quoi vous fondez cet espoir ? J'ai une raison pour vous faire cette question.

Je compte que vous ne m'exposerez point aux critiques et aux blâmes, en publiant tout ou partie de cette lettre qui ne s'adresse qu'à vous. J'ai toujours laissé aux autres leurs opinions religieuses, sans blâmer en eux celles que je croyais insoutenables et même absurdes. Toutes les

1. C'est probablement la lettre écrite à George Whitefield? et publiée à la suite des Mémoires, p. 374.

2. On suppose que c'est la lettre à un inconnu ; publiée dans les Essais de Morale.

sectes que nous comptons ici (et certes nous n'en manquons pas) ont eu des preuves de ma bonne volonté, j'ai souscrit pour la construction de toutes les nouvelles églises, et comme je n'ai combattu aucune de leurs doctrines, j'espère sortir de ce monde en paix avec toutes.

Franklin ne survécut pas longtemps à cette lettre, une des dernières qu'il ait écrites. La pierre dont il souffrait depuis plusieurs années l'avait forcé de garder le lit, depuis plus d'un an, et quand la douleur était trop vive, il était obligé de prendre de fortes doses de laudanum pour alléger d'intolérables souffrances. Mais, dès que la maladie lui laissait quelque répit, il causait gaiement avec sa famille et ses amis, et racontait ces anecdotes qui charmaient ceux qui Pécoutaient. La mort dont il sentait l'approche ne l'empêchait pas de s'intéresser aux affaires publiques, son dernier pamphlet est la plus ingénieuse critique qu'on ait faite de l'esclavage. Il l'a publié vingt-cinq jours avant de mourir.

Il ne se faisait aucune illusion sur son état. Quelques jours avant sa fin, il se leva, et demanda qu'on fît son lit afin qu'il pût mourir de façon décente. Sa fille lui dit qu'elle espérait bien qu'il guérirait, et qu'il vivrait encore longtemps. T espère que non, répondit-il tranquillement. Et comme on l'engageait à changer de position dans son lit pour qu'il pût respirer aisément; rien n'est aisé pour un mourant, reprit-il. De longue date il avait envisagé la mort comme chose désirable à un certain âge, et tout aussi naturelle et nécessaire que le sommeil.

Auprès de lui, pour le soigner et pour recevoir son dernier soupir, il avait sa fille, qu'il aimait tendrement

et sa chère Polly, maintenant établie avec ses enfants à Philadelphie. Mistriss Hewson nous a laissé le récit des derniers jours de son vieil ami, dans une lettre adressée à M. Viny, un des plus anciens compagnons de Franklin en Angleterre.

c Nous avons perdu ce cher, ce vénérable, cet excellent ami, dont la science éclairait notre esprit, dont la bonté échauffait notre cœur, mais nous avons la consolation de penser que notre perte est un gain, si une vie employée à faire le bien, si la reconnaissauce des faveurs divines, si la soumission patiente à des épreuves sévères et une humble confiance dans la merci du Tout-Puissant peuvent donner le bonheur dans une autre vie. J'ai été le fidèle témoin de la dernière scène ; il Ta soutenue avec cette force calme qui Ta caractérisé toute sa vie. Pas une seule plainte, pas un seul mot amer, durant une retraite de deux années, ou si Ton mettait ensemble tous les bons moments, on ne ferait pas un total de deux mois sans souffrances. Quand la douleur n'était pas trop forte pour qu'il ne pût se distraire, il s'occupait à lire , à écrire ou à causer avec ses amis, et montrait en toute occasion la clarté de son intelligence, la gaieté de son caractère. Alors même que l'intervalle entre deux douleurs était si court que ses paroles étaient souvent entrecoupées, je l'ai entendu tenir un discours d'une sublime piété. Je vous dis cela, parce que je sais que cela vous fera plaisir.

Je n'oublierai jamais un jour que j'ai passé Pété dernier avec notre ami. Je le trouvai au lit, accablé de douleur; mais quand la douleur s'apaisa un peu, je lui demandai si je lui ferais la lecture. Il me dit que oui. Le premier livre qui me tomba sous la main fut la Vie des poètes par Johnson. Je lus la vie de Watts * un des auteurs favoris

1. Watts est connu par sa traduction en vers des psaumes, tra-

'6lxlx CORRESPONDANCE

de Franklin ; au lieu de l'endormir cette lecture éveilla toutes les puissances de sa mémoire et de son esprit. Il répéta plusieurs poésies lyriques de Watts, et appuya sur leur sublimité avec un langage digne de ces poëmes et de leur pieux auteur. Nous aurions voulu, et cela est naturel,, qu'un culte extérieur eût accompagné cette religion du cœur que Franklin a toujours possédée, j'en suis convaincu, mais nous qui sentons le bienfait de ces choses, continuons à les pratiquer, sans traiter légèrement cette piété, qui a pu supporter la douleur sans murmure et la mort sans effroi K

Mistriss Hewson est à la fois une pieuse protestante et une amie de Franklin; elle tâche de l'attirer un peu à sa communion, mais néanmoins elle ne le fait pas plus religieux qu'il n'était. Franklin était un de ces fervents déistes du dix-huitième siècle, qu'on a désignés comme des chrétiens qui ne croient pas aux miracles * Sa foi et sa morale étaient plus près de l'Evangile que peut-être il ne le croyait lui-môme; on en jugera par le récit de sa mort que nous a laissé son médecin, le docteur John Jones de Philadelphie. En général les médecins sont peu disposés à se faire illusion sur la piété des mourants.

« Seize jours avant sa mort, Franklin fut pris d'une fièvre, sans symptômes particuliers. Le troisième ou le

duction qu'on chante encore dans les églises protestantes. Il est* aussi l'auteur d'une logique estimée.

1. Suivant un contemporain, il avait un Christ au pied de son lit. « Voilà, disait-il le portrait de celui qui est venu au monde pour enseigner aux hommes à s'aimer les uns les autres. » Son dernier regard fut pour cette figure du Christ. Il y a peut-être un peu d'illusion protestante en tout ceci. Parton, t. II, p. 618.

DE BENJAMIN FRANKLIN. 3Zt5

quatrième jour il se plaignit d'une douleur au côté qui finit par devenir aiguë, avec accompagnement de toux et de gêne dans la respiration. Dans cet état, quand la douleur lui arrachait un gémissement, il disait qu'il avait peur de ne pas supporter sa peine comme il devrait le faire ; il témoignait sa reconnaissance de tous les bienfaits qu'il avait reçus de l'Être suprême, qui l'avait tiré de la plus humble condition pour l'élever à un si haut rang et à tant de considération parmi les hommes ; il ne doutait pas que ses afflictions présentes ne lui fussent envoyées par bonté, pour le détacher d'un monde où il ne pouvait plus remplir le rôle qui lui avait été assigné. Il resta dans cet état de corps et d'esprit jusque vers le cinquième jour avant sa mort ; la gêne de la respiration disparut alorset sa famille se flatta de l'espoir d'une guérison; mais un abcès qui s'était formé dans le poumon creva tout à coup et jeta une quantité de matière que le malade expectora tant qu'il en eut la force, mais la force lui manquant, les organes de la respiration s'alourdirent peu à peu ; survint un calme léthargique; et le 17 avril (1790) vers onze heures du soir, il expira tranquillement, achevant une longue et utile existence qui avait duré quatre-vingt-quatre ans et trois mois.

Quatre jours après la mort d8 Franklin, la ville de Philadelphie lui fit des obsèques solennelles, et sur la proposition de Madison, le Congrès prit le deuil pour un mois. En France, on ne lui rendit pas de moins grands honneurs. Le 11 juin 1790, Mirabeau monta à la tribune, Mirabeau que Franklin avait accueilli quand il n'était qu'un pamphlétaire inconnu, et qu'il avait encouragé à écrire contre Tordre des Cincinnati.

« Messieurs, dit-il, Franklin est mortî II est retourné au

sein de la Divinité, le génie qui affranchit l'Amérique, et qui versa sur l'Europe des torrents de lumières !

« Le sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans l'espèce humaine.

« Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre ; assez longtemps l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne doivent porter le deuil que de leurs bienfaiteurs. Les représentants des nations ne doivent recommander à leurs hommages que les héros de l'humanité.

« Le Congrès a ordonné dans les quatorze États de la confédération, un deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amérique acquitte en ce moment ce tribut de vénération et de gratitude pour l'un des pères de sa constitution.

<r Ne serait-il pas digne de nous, messieurs, de nous unir à cet acte religieux, de participer à ces hommages rendus à la face de l'univers, et aux droits de l'homme et au philosophe qui a le plus contribué à en propager la conquête sur la terre ? L'antiquité eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie qui, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la foudre et les tyrans. La France éclairée et libre doit du moins un émoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands hommes qui aient jamais servi la philosophie et la liberté.

« Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera, pendant trois jours, le deuil de Benjamin Franklin.»

MM. de la Rochefoucauld etLafayetle se levèrentpour appuyer la motion, mais elle fut votée par acclamation. L'Assemblée vota en outre l'impression du discours de Mirabeau, et ordonna que le président communique-

rait au Congrès des États-Unis la décision prise par l'Assemblée.

Ce président était Sieyès; il écrivit au président des États-Unis, à Washington, une lettre dont j'extrais ce qui suit1,

Paris, 20 juin 1790.

Monsieur le président,

a .... En rendant son décret l'Assemblée nationale ne s'est pas laissé détourner parla considération que Franklin était un étranger. Les grands hommes sont des pères pour l'humanité tout entière , leur perte doit être ressentie comme un malheur commun par tous les membres de la grande famille humaine. Une nation, encore toute pénétrée des sentiments qui accompagnent la conquête de la liberté, et qui doit son affranchissement au progrès de la raison, devait être la première à donner cet exemple de la gratitude filiale des peuples envers leurs véritables bienfaiteurs....

a Le nom de Benjamin Franklin sera immortel dans les annales de la liberté et de la philosophie ; il est particulièrement cher à un pays où cet homme vénérable, amené par une mission sublime, a su en peu de temps acquérir un nombre infini d'amis et d'admirateurs , autant par la simplicité et la grâce de ses manières, que par la pureté de ses principes, l'étendue de sa science et les charmes de son esprit.

« On n'oubliera jamais que la France applaudit à chacun des succès qu'il obtint dans cette négociation importante Elle les célébra comme autant de couronnes données au génie et à la vertu.

g: Dès lors le sentiment de nos droits existait au fond de nos âmes. Il était facile de voir que ce sentiment se mêlai

Page 1