A WILLIAM FRANKLIN
Passy, 16 août 1784, Cher fils, J'ai reçu votre lettre du 22 juillet; je suis charmé de voir que vous désirez ranimer le commerce d'affection , qui autrefois existait entre nous. Gela me sera fort agréable ; rien ne m'a plus blessé, rien ne m'a fait éprouver des sensations plus pénibles, que de me voir abandonné dans ma vieillesse par mon seul fils. Et non-seulement il m'abandonnait, mais je le trouvais en face de moi, portant les armes contre une cause où ma réputation, ma fortune et ma vie étaient en jeu. Vous avez cru, dites -vous, que votre devoir envers le roi, et votre amour pour la patrie vous commandaient d'en agir ainsi1. Je n'ai point le droit de vous blâmer parce que vous n'avez point partagé mes sentiments politiques. Hommes, nous sommes tous sujets à l'erreur. Nos opinions ne sont pas en notre puissance , inspirées et gouvernées par les circonstances , elles sont souvent aussi inexplicables qu'elles sont irrésistibles. Votre situation était telle que peu de gens vous auraient blâmé de rester neutre, quoiqu'il y ait des devoirs naturels qui précèdent les devoirs politiques, et que ces derniers ne « peuvent anéantir.
1. On se rappelle que William Franklin> gouverneur de la Nouvelle-Jersey, avait pris le parti des tories ou royalistes en Amérique et avait été obligé de se retirer en Angleterre.
Ce sujet est pénible. Je le quitte. Comme vous le proposez, nous essayerons tous deux d'oublier ce passé, du mieux que nous pourrons. Je vous envoie votre fils pour vous rendre ses devoirs. Vous le trouverez fort changé à son avantage. Il est fort estimé et fort aimé en France, et fera son chemin partout. Mon désir est qu'il étudie le droit ; c'est une science nécessaire pour un homme public, et profitable si Ton a occasion de la mettre en pratique. Je vous prie donc de mettre entre les mains de Temple les livres de droit que vous avez : Blakstone, Coke, Bacon, Viner, etc. Temple vous dira qu'il a reçu en bon état la lettre que lui envoyait M. Galloway, et le papier qu'elle contenait.
En quittant l'Amérique j'ai déposé pour vous, chez M, Galloway, une caisse de papiers, parmi lesquels il y avait un manuscrit en neuf ou dix volumes, concernant les manufactures, le commerce et les finances; il m'avait coûté près de soixante-dix guinées en Angleterre. Il y avait aussi huit cahiers contenant le brouillon de toutes les lettres que j'ai écrites durant mon séjour à Londres. Ces objets manquent ; j'espère qu'ils sont entre vos mains, sinon ils sont perdus. M. Vaughan a publié à Londres un volume de ce qu'il appelle mes œuvres politiques. Il se propose d'en faire une seconde édition; mais, comme la première était fort incomplète, et que vous avez beaucoup de choses qui ne sont pas dans cette édition (car j'avais l'habitude de vous envoyer les brouillons et quelquefois même un exemplaire de tout ce que j'ai publié à Londres), j'ai dit à M. Vaughan de vous demander ce que vous pourrez lui fournir, ou de différer sa publication jusqu'à ce que je sois de retour au logis, si je dois jamais y revenir.
Je comptais retourner cette année ; mais au lieu de m'en donner la permission, le Congrès m'a envoyé un nouveau mandat qui me retiendra ici au moins un an encore, et peut-être alors serai-je trop vieux et trop faible pour supporter le voyage. Je suis ici chez un peuple qui m'aime et
me respecte, nation charmante pour y vivre, et peut-être me déciderai-je à y mourir ; car mes amis d'Amérique s'en vont l'un après l'autre, et j'ai été si longtemps absent, que maintenant je serai presque un étranger dans ma patrie. Je serai charmé de vous voir quand cela vous conviendra; mais je ne voudrais pas que vous vinssiez à présent. Vous pouvez confier à votre fils les affaires de famille dont vous désirez m'entretenir ; il est discret. Je compte que vous aurez la prudence de ne pas l'introduire dans des compagnies où il ne serait pas convenable qu'on le vit. Il me donnera de vos nouvelles. Après son départ vous pouvez m'écrire en toute sûreté sous le couvert de M. Ferdinand Grand, banquier à Paris. Je vous souhaite la santé et plus de bonheur que vous n'en avez eu, ce semble, dans ces derniers temps. Je suis toujours votre père affectionné,
A RICHARD PRICE
Les Ballons. — La Constitution anglaise.
Passy, 16 août 1784.
Cher ami,
Il y a quelque temps déjà que j'ai répondu à votre aimable lettre du 12 juillet, en vous renvoyant l'épreuve de la lettre de M. Turgot, avec une permission de ses amis pourla faire imprimer1; j'espère qu'elle vous seraparvenue. J'avais reçu auparavant votre lettre du 12 avril qui m'a fait grand plaisir en me donnant de bonnes nouvelles de vous et du docteur Priestley.
La découverte de l'art de voler dans les airs fera certainement époque : on perfectionne chaque jour la construc-
1. Cette lettre se trouve dans les Œuvres de Turgot. C'est une critique dos constitutions d'Amérique.
tion et le gonflement des ballons. Quelques-uns de ces artistes sont partis dernièrement pour l'Angleterre ; vos savants feraient bien de leur demander leurs procédés, ou sinon vous resterez en arrière: ce qui, en fait d'opérations mécaniques, n'est pas habituel aux Anglais1.
J'espère que les petits différends de notre Société Royale sont apaisés. Personne ne gagne à se quereller, et des discussions sur de simples bagatelles engendrent quelquefois des querelles, quand on ne sait point discuter avec décence : art que personne, dit-on, ne possède mieux que vous et le docteur Priestley.
J'avais l'idée de visiter encore une fois l'Angleterre, pour avoir le grand plaisir d'y revoir mes amis ; mais ma maladie, supportable du reste, s'irrite par le mouvement de la voiture, et je crains les suites d'un semblable voyage; cependant, je ne suis point encore décidé à y renoncer. Je songe souvent aux soirées agréables que je passais parmi cette excellente collection de braves gens, au London1 et je voudrais me retrouver encore au milieu d'eux. Qui sait! peut-être tomberai-je parmi eux, quelque jeudi soir, au moment où l'on m'attendra le moins? Vous pouvez bien croire quel plaisir j'éprouve à voir le docteur Priestley associé comme moi de l'Académie des sciences, en qualité de membre étranger. J'avais parlé de lui à chaque vacance qui est survenue depuis ma résidence en France : la place n'aura jamais été mieux donnée.
Au moment où vous m'écriviez la lettre à laquelle je réponds aujourd'hui, votre pays était engagé dans la confusion de vos nouvelles élections. Plus je pense à votre constitution, à ses maladies, à sa caducité, plus je crois que
1. a A quoi sert cette nouvelle invention des ballons? dit un dédaigneux personnage. — A quoi sert un nouveau-né, » répondit Franklin.
les énormes émoluments attachés aux places sont un de ses plus grands vices ; tant qu'il durera, je doute que la réforme même de votre représentation puisse guérir les maux que vos factions continuelles ne cessent d'enfanter. Aujourd'hui c'est un point décidé que le ministère doit gouverner le Parlement, et que le Parlement doit faire tout ce que désire le ministère. Il faut donc le corrompre pour acheter son obéissance, et c'est le peuple qui fait les frais de la corruption. Dans un pareil régime, le Parlement me parait une machine de gouvernement fort coûteuse; je crains que le peuple, persuadé qu'un autre parlement ne vaudrait pas mieux que celui-ci, ne trouve enfin qu'il pourrait être gouverné par le ministère seul, tout aussi bien et à meilleur marché.
Vos journaux sont remplis de rapports imaginaires sur les troubles d'Amérique ; nous ne savons rien ici de semblable. M. Jefferson, qui arrive à l'instant1, après avoir traversé tous les États-Unis depuis la Virginie jusqu'à Boston, m'assure que tout y est paisible ; la tranquillité est générale, et le peuple , sauf quelques exceptions insignifiantes, est très-content de son nouveau gouvernement. Ces contes sont, je suppose, inventés pour consoler l'Angleterre et décourager l'émigration. Je pense comme vous que notre révolution est un grand événement qui tournera à l'avantage de l'humanité tout entière. On peut espérer que les lumières dont nous jouissons, lumières qui manquaient aux anciens gouvernements, lors de leur établissement primitif, nous préserveront de leurs erreurs. En ce point les conseils de sages amis peuvent nous faire beaucoup de bien , et ceux que vous avez eu la bonté de nous offrir nous seront, j'en suis sûr, d'une grande utilité.
M. Jay est parti pour l'Amérique, M. Adams arrive à
1. Il venait remplacer Franklin, comme ministre plénipo-^ tentiaire.
l'instant; je lui dirai votre bon souvenir. Mille remercîments des vœux que vous formez pour ma santé et mon bonheur ; je vous les retourne au quadruple, et je suis, etc.