A WILLIAM STRAHAN
Invitation à venir à Passy. — Corruption anglaise. — Congrès américain* — Parlement d'Angleterre. — » Général
Clarke.
Passy, 19 août 1784.
Cher ami,
J'ai reçu votre bonne lettre du 17 avril. Vous voudrez bien n'attribuer le retard que j'ai mis à y répondre, qu'à ma mauvaise santé et aux affaires, et vous m'excuserez.
J'ai cette lettre sous les yeux ; et mon petit-fils, que vous avez vu petit écolier chez M. Elphinston, comptant partir dans un jour ou deux pour Londres, où il va voir son père, je profite de l'occasion pour vous écrire et pour vous demander vos bontés et vos conseils en faveur de ce digne jeune homme.
Vous me pressez beaucoup de venir en Angleterre. Bien des choses m'y engagent ; et les communications que vous promettez de me faire ajoutent beaucoup à mon désir. En ce moment cela est impossible; mais quand mon petit-fils reviendra, venez avec lui. Nous traiterons cet article ensemble, et peut-être m'emmènerez-vous avec vous. J'ai un lit à votre service, et je ferai mon possible pour que votre séjour parmi nous vous soit aussi agréable que je suis sûr qu'il le sera pour moi.
Vous n'approuvez pas la suppression des places salariées , car vous ne voyez pas pourquoi un homme d'État, qui fait bien son devoir, ne serait pas payé de son travail comme tout autre ouvrier. Accordé : mais pourquoi serait-il plus payé que tout autre ouvrier ? Plus faible est le salaire , plus grand est l'honneur. Chez une nation aussi grande, il y a bien des gens assez riches pour pouvoir donner leur temps au public, et je ne doute pas qu'il ne s'y trouve beaucoup d'hommes sages et capables qui prendraient autant de plaisir à gouverner pour rien, qu'ils en prennent à jouer aux échecs pour rien. Ce serait un des plus nobles amusements. Que cette opinion ne soit pas chimérique , le pays où je vis en fournit la preuve ; la justice civile et criminelle y est administrée pour rien, et même pour moins que rien, puisque les membres des Parlements achètent leurs charges et ne retirent pas plus de trois pour cent de leur argent, par leurs épices et leurs émoluments, tandis que l'intérêt légal est à cinq. En fait donc ils donnent deux pour cent pour qu'on leur permette de gouverner, et tout leur temps et leur peine par-dessus le marché.
m CORRESPONDANCE
Ainsi Yintérêt, un des motifs qui font désirer les places, n'existant plus, il ne reste que Y ambition; et celle-ci étant en quelque façon contrebalancée par la perte, vous pouvez facilement imaginer qu'il n'y aura ni factions, ni brigues violentes pour obtenir de semblables places, et qu'on évitera une grande partie des maux que vos factions causent à la patrie, qu'elles ont souvent entraînée dans des guerres et surchargée de dettes qu'on ne peut pas payer.
Je reconnais toute la force de votre plaisanterie sur la vie errante de notre Congrès. Il a le droit de s'assembler où bon lui semble, et il en a peut-être abusé. Mais il a deux autres droits qui lui donnent, à mon avis, l'avantage sur votre Parlement; ce sont ceux de s'assembler quand et aussi longtemps qu'il lui plaît. Il ne peut être dissous au moindre caprice d'un ministre, ou obligé de faire ses paquets, comme cela vous est arrivé l'autre jour, au moment où votre vœu le plus ardent était de rester réunis.
Vous avouez franchement que la dernière guerre s'est terminée d'une manière tout opposée à votre attente. Votre attente était mal fondée, car vous ne vouliez pas croire votre vieil ami qui vous répétait qu'avec ces mesures l'Angleterre perdrait ses colonies : c'est ainsi qu'Épictète avertissait en vain son maître qu'il lui casserait la jambe. Vous ajoutiez plutôt foi aux contes qu'on vous débitait sur notre poltronnerie, sur notre faiblesse de corps et d'esprit. Vous souvenez-vous de l'histoire que vous me répétiez, du sergent écossais qui seul avait désarmé et fait prisonniers quarante soldats américains? Elle ressemblait un peu à celle de cet Irlandais qui prétendait avoir pris, à lui seul, cinq ennemis, en les entourant. Et cependant, mon ami, malgré votre esprit et votre jugement, vous paraissiez croire à ces folies, parce que vous partagiez l'infatuation générale.
Le mot général me rappelle votre général Clarke qui eut l'impudence de dire, chez sir John Pringle et en ma
présence, qu'avec mille grenadiers anglais, il irait d'un bout de l'Amérique à l'autre et y châtrerait tous les mâles, partie par force et partie avec un peu de flatterie. Il est clair qu'il nous prenait pour des espèces d'animaux peu supérieurs aux brutes. Le Parlement crut aussi les histoires de je ne sais plus quel autre général, qui dit sottement qu'un Yankee ne se sentait jamais de courage *. On pensait qu'un Yankee était une sorte de Yahoo 2. Aussi le Parlement ne jugea-t-il pas convenable de recevoir et de lire dans une assemblée aussi sage les pétitions de pareilles créatures. Quel a été le résultat de cet orgueil monstrueux et de cette insolence? Vous avez d'abord envoyé contre nous de petites armées, les croyant plus que suffisantes pour nous subjuguer, mais vous avez été bientôt forcés d'en envoyer de plus considérables. Partout où celles-ci se sont aventurées à pénétrer dans notre pays, au delà de la protection de leurs vaisseaux, elles ont été ou repoussées et mises en fuite, ou entourées, battues et faites prisonnières. Un planteur américain, qui n'avait jamais vu l'Europe % fut choisi par nous pour commander nos troupes, et il l'a fait pendant toute la guerre. Cet homme vous a renvoyé, l'un après l'autre, cinq de vos meilleurs généraux, baffoués, vaincus et perdus, même dans l'esprit de ceux qui les avaient employés.
Le mépris que vous faisiez de notre intelligence, en la comparant à la vôtre, n'a pas semblé beaucoup mieux fondé que l'opinion que vous aviez de notre courage, si
1. Yankie est le mot anglais ou english mal prononcé par les sauvages; il est resté le sobriquet des Américains delà nouvelle Angleterre.
2. Le Yahoo, dans les voyages de Gulliver, est un animal impur, qui est esclave du cheval, et qui n'a aucune des qualités de ce noble animal. C'est notre espèce que Swift a peinte sous ces traits odieux.