A DAVID HARTLEY
Les Américains*
Passy, 6 septembre 1783.
Mon cher ami,
Sous ce pli, vous trouverez ma lettre à M. Fox. Je vous prie de l'assurer que Testime que je lui témoigne n'est pas un vain mot Je crois vraiment que M. Fox est un gr<md homme, et je n'aurais pas cette idée, si je ne croyais pas qu'au fond il est un homme de bien, et qu'il le prouvera. Gardez quMl ne reçoive de fausses notions sur le peuple américain. Vous vous êtes abusés trop longtemps en espérant tirer avantage de nos petits mécontentements intérieurs. En ce qui touche nos intérêts politiques , nous sonmies peut-être plus éclairés qu'jaucun autre peuple sous la voûte du ciel. Chez nous chacun lit, chacun a assez d'aisance pour avoir le loisir de s'instruire et de s'éclairer en causant. Nos malentendus domestiques, quand il y en a, sont peu de chose, quoique vos journaux microscopes les grossissent d'une façon monstrueuse. Conclure de ces journaux, que nous sommes sur le point de tomber dans l'anarchie ou de retourner sous l'obéissance de la Grande-Bretagne, c'est à peu près aussi raisonnable que si à la vue des taches du soleil on allait s'imaginer que le disque entier de l'astre en sera bientôt couvert, et qu'il n'y aura plus de jour. La masse d'intelligence que possède notre peuple absorbe nos petites dissensions, comme la masse enflammée du soleil en absorbe et en détruit les taches. Ne retardez donc pas Tévacuation de New-York dans la vaine espérance d'une nouvelle révolution en votre faveur, si jamais pareille espérance a été la cause de ce délai. Voici neuf mois que vous avez promis d'évacuer le pays. Vous comptez, et avec raison, que le peuple de New- York fera justice à vos marchands, et leur payera les
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yieilles dettes. Considérez l'injustice que vous faites à ce peuple en l'empêchant de rentrer dans ses foyers et de reprendre les affaires qai Ini permettraient de vous payer.
Pour moi, il n'y a pas de vérité plus claire que celle-ci : c'est qu'une réconciliation complète est le grand intérêt de nos denx pays. Des restrictions à la liberté de commerce et de navigation ne donneront jamais un avantage équivalent au mal qu'elles feront, en entretenant la mauvaise humeur I en poussant à un éloignement complet. Mon cher ami, faisons de notre mieux, vous et moi, pour favoriser et assurer cette réconciliation. Nous ne pouvons rien faire qui nous apporte une satisfaction plus solide à l'heure de la mort.
Je vous souhaite un bon voyage et un heureux retour auprès de vos amis. Présentez mes respects à votre bon frère, à votre bonne sœur, et croyez-moi toujours, etc.
▲ mSTRISS BiARY HEWSOH.
Passy, 7 septembre 1783.
Ma chère amie.
J'ai reçu votre bonne lettre du 9 août Je suis charmé que les petits livres vous plaisent ainsi qu'à vos enfants, et que les enfants en profitent.
Mon petit-fils Bâche est resté quatre ans en pension à Genève ; il ne fait que rentrer chez moi: Je suis satisfait de ses progrès; il traduit facilement du latin en français; mais son anglais a souffert du défaut d'exercice. Je crois qu'il le retrouverait vite s'il était quelque temps à l'école de Gheam, tout en continuant son latin et son grec. Naguères vous avez été assez bonne pour m'offnr de le prendre sous votre aile; le pourriez-vous faire encore? n est docile et aimable, disposé à recevoir et à suivre
DE BBNJAMIN FRANKLIN. lôa
de bons conseils; il ne donnera pas de mauvais exemples à vos OMitres enfants. U gagne chaque jour dans mon affection.
J'ai grande envie de vous voir, vous et les vôtres, ei mes autres amis d'Angleterre; mais je n'ai pas encore décidé mou voyage. Notre traité définitif est signé; je suis moins tenu à la maison, et je pourrais faire une petite excursion sans grand inconvénient ; mais voici les courtes journées et rhiver qui arrivent, je ne pense pas que je puisse entreprendre une telle expédition avant le printemps prochain.
Vous me demandez mon avis sur l'établissement futur de vos enfants; je suis toujours d'avis que l'Amérique vous oiïre de plus belles chances que l'Angleterre. Les moyens d'éducation y sont abondants, les mœurs simples et pures, les tentations moins nombreuses, les profits du travail aussi grands et aussi sûrs qu'en Angleterre. Il y a un autre avantage que votre fortune vous donnera en Amérique, c'est de pouvoir placer ime partie de votre argent en terres nouvelles , qu'on peut avoir à très-bas prix, et qui, par le rapide peuplement de ce pays, auront énormément gagné de valeur avant que vos enfants soient majeurs. Si vous venez là-bas de mon vivant, vous savez que vous pouvez compter sur tous les services en mon pouvoir, et je crois que mes enfants seront heureux d'obliger l'amie de leur père. Je n'ajoute pas que vous serez là-bas très-estimée et très-respectée, vous l'êtes en Angleterre, et vous le serez partout; mais laissez-moi me flatter que vous trouverez peut-être un attrait dans l'idée de me rendre plus heureux dans mes derniers jours, grâce à votre voisinage et à votre société.
Temple est toujours avec moi, conmie secrétaire. Il vous présente ses respects. J'ai été dernièrement malade d'un accès de goutte, si la goutte peut s'appeler une maladie. Je supposerais plutôt que c'est un remède, car,
Taccès passé, je me trouve toujours plus dispos de corps et d'esprit. Je suis» etc. B. F.
P. S. Vous avez peur que notre pays ne soit ravagé. Dans le voisinage de la mer, il y a des parties qui ont souffert de la guerre, mais le gros du pays n'a pas été touché; et, maintenant que le commerce du monde nous est ouvert, la fertilité du sol, jointe au travail des habitants, réparera bientôt tous ces dommages, et amènera cette prospérité que la Providence nous destine sans doute, puisqu'elle a si visiblement favorisé notre révolution.