‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 56 sur 138 · A SAMUEL MATHER · texte numérisé non relu

A SAMUEL MATHER

Cotton Mather. — Anecdotes biographiques,

Passy, 12 mai 1784.

Mon révérend,

J'ai reçu votre bonne lettre, avec vos excellents conseils au peuple des États-Unis; je les lis avec grand plaisir, j'espère qu'on les écoutera. Quoique des écrits tels que les vôtres soient parcourus légèrement par beaucoup de lecteurs, il suffit qu'ils frappent fortement un bon esprit sur cent, pour que Peffet en soit considérable. A l'appui de mon assertion, permettez-moi de vous citer un trait qui, peut-être, ne laissera pas de vous intéresser, quoiqu'il me soit personnel. Quand j'étais enfant, je trouvai sous ma main un ouvrage intitulé : Essais sur îa manière de faire le bien^ que je crois écrit par votre père. On avait eu si peu de soin de ce livre que plusieurs de ses feuilles étaient arrachées ; mais, ce que j'en pus lire fît naître en moi des idées qui influèrent sur ma conduite pour tout le reste de ma vie, car j'ai toujours plus estimé le titre d'homme de bien^ que toute autre espèce de réputation ; et si, comme vous paraissez le croire, je fus jamais un citoyen utile, le public doit cet avantage au livre de mon enfance.

Vous êtes, dites-vous, dans votre soixante-dix-huitième année ; moi, je suis dans ma soixante-dix-neuvième ; nous avons vieilli ensemble. Il y a maintenant plus de soixante ans que j'ai quitté Boston, mais je me souviens bien de votre père et de votre grand-père ; je les ai entendus prêcher l'un et l'autre, et les ai vus chez eux. Ce fut au commencement de 1724, que je vis pour la dernière fois votre père , en lui faisant visite, après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut dans sa bibliothèque ; au moment où j'allais prendre congé de lui, il m'indiqua un

chemin plus .court: c'était un corridor étroit que traver-sait une poutre. Tout en me retirant, nous causions en* semble, il était derrière moi, et je me tournais vers lui, lorsqu'il me cria tout à coup : c Baissez-vous ! Baissez- J vous ! 9 Je ne le compris qu'après m'être cogné la tête ^ contre la poutre. Votre père était de ces gens qui ne lais-'^ sent jamais échapper l'occasion de donner une leçon. A l'instant, il me dit: c Vous êtes jeune j et vous avez le monde devant vous; baissez- vous donc, chemin faisant : dest le moyen d^éviter plus d^un bon coup, » Cet avis, qui m'était entré dans la tête, m'a été utile plus d'une fois, j'y pense souvent, quand je vois l'orgueil mortifié, et le malheur tombant sur des gens qui portent la tête trop haute.

Il me tarde bien de revoir ma ville natale et d'y déposer mes os. Je l'ai quittée en 1723 ; j'y retournai en 1733, 1743, 1753 et 1763. En 1773, j'étais en Angleterre. Eu 1775, j'ai vu de loin Boston, mais il était au pouvoir de l'ennemi, je ne pus y entrer'. Je comptais m'y rendre en 1783; mais je ne pus obtenir ma démission de la place que j'occupe ici, et je crains maintenant de n'avoir plus ce bonheur. Tous mes vœux, cependant, sont pour ma chère patrie: Esto perpétuât Elle jouit maintenant d'une excellente Constitution : puisse-t-elle la conserver toujours!

Cette puissante monarchie continue d'être l'amie des États-Unis. Cette amitié est du plus grand prix pour notre sûreté : il faut la cultiver avec soin. La Grande-Bretagne ne peut se consoler d'avoir perdu l'empire qu'elle exerçait sur nous ; elle se flatte quelquefois encore de le recouvrer un jour. Les événements peuvent accroître ses espérances, et encourager quelque dangereuse ten« tative. Une rupture entre la France et nous ramènerait in-

1. En 1775, Franklin était an camp de Cambridge en vae de Boston. Y. sup; p. 6.

failliblement les Anglais sur notre dos, et cependant il est parmi nos compatriotes quelques fanatiques qui s'efforcent d'affaiblir les liens qui nous unissent à la France ! Gardons notre réputation, en faisant honneur à nos engagements, notre crédit, en exécutant nos contrats, nos amis, en leur témoignant reconnaissance et amitié, car nous ne savons pas si bientôt nous n'aurons pas besoin de toutes ces ressources. Avec une grande et sincère estime, j'ai Thonneur d'être, etc. B. F.

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