HENRI LAURENS, AU DOCTEUR FRANKLIN
Londres, 7 avril 1782.
Cher monsieur,
Richard Oswald, esq., qui me fera l'honneur de vous remettre la présente, est une personne du caractère le plus loyal et le plus intègre. J'ose vous en donner Passurance, d'après une connaissance qui ne remonte guère à moins de trente ans; j'ajoute que vous pouvez vous expliquer avec lui sans réserve sur l'affaire dont il vous parlera.
M. Oswald s* est chargé de cette affaire, sans intérêt, par pure bienveillance ; et le choix de l'homme est un sûr garant de la sincérité de ceux qui l'envoient.
Certains anglais qui , trop longtemps, se sont plu à injurier tout ce qui était américain, ont cherché à répandre le bruit que le docteur Franklin était un homme fin et rusé. J'ai dit à ce sujet à M. Oswald : « Le docteur Franklin sait fort bien comment il faut agir avec un homme rusé ; mais quand le docteur a affaire à un homme simple et franc, il n'est personne l^i soit plus franc que lui. > Je ne sais si vous serez d'accord en politique, mais comme gens d'honneur, je suis sûr que vous vous quitterez satisfaits l'un de l'autre.
Si vous jugez à propos, monsieur, de me faire connaître vos sentiments et votre avis sur nos affaires, plus vous m'en direz, plus je vous en serai reconnaissant, et plus, sans doute, la chose sera utile. M. Oswald se chargera de vos dépêches, et vous offrira une voie sûre.
C'est à lui que je m'en réfère pour vous parler d'un voyage que je dois faire bientôt avec lui à Ostende , et ensuite à La Haye. Si infirme que je suis, j'essaierai de faire tout ce qu'on peut attendre d'un prisonnier sur parole. Le général Burgoyne est échangé (circonstance qui, par parenthèse, nous aurait embarrassés, si l'on eût accepté vos
dernières propositions), puis-je espérer qu'à mon retour on offrira en échange un autre lieutenant général actuellement en Angleterre et prisonnier sur parole ; ou bien qu'offrirais-je aux Anglais pour mon chétif individu? J'ai l'honneur d'être, etc. Henri Laurens.
J'entrai en conversation avec M. Oswald. La lettre de lord Shelburne annonçait qu'il était dans sa confidence, et je désirais connaître les dispositions de ce ministre. Tout ce que je pus savoir, c'est que le nouveau ministère désirait sincèrement la paix, et qu'il considérait le but de la guerre comme atteint par la France et par l'Amérique. L'indépendance des États-Unis, une fois reconnue, il ne restait plus de point en litige, et par conséquent rien n'empêchait la pacification. Les ministres étaient donc prêts à traiter de la paix^ mais M. Oswald déclarait que, si la France insistait sur des conditions trop humiliantes pour l'Angleterre, on continuerait la guerre, car on avait encore une grande force et des ressources considérables. Je dis à M. Oswald que l'Amérique ne traiterait que de concert avec la France ; qu'en l'absence de mes collègues, je ne pouvais rien faire, mais que s'il y consentait, je le présenterais à M. de Vergennes, secrétaire d'État pour les affaires étrangères. Il ne demanda pas mieux; j'écrivis donc la lettre suivante :