Célèbres ministres et prédicateurs du Massachusetts
autrefois habité et peuplé, il faut croire que les hivers perpétuels du Nord ont gagné du terrain au Sud, et dans ce cas, des pays du Nord, qui aujourd'hui n'ont plus de vignes, ont pu en avoir autrefois.
Les remarques que vous ajoutez sur la conduite qu'on tient envers l'Amérique sont aussi justes que profondes; je ne vois pas qu'il y ait chez vous indiscrétion à les faire, parce que vous êtes ministre de l'Évangile. Le royaume doit en partie ses libertés à l'esprit public de l'ancien clergé. Il se joignit aux barons pour obtenir la grande Charte, et rédigea de tout cœur les malédictions de l'excommunication prononcée coutre ceux qui oseraient l'enfreindre. Quand le Parlement s'attribue le pouvoir de faire des lois, qui lient les colonies dans tous les cas quelconques, il n'est pas douteux qu'il se donne l'autorité de changer notre religion, et de la remplacer, s'il lui plaît, par le papisme ou le mahométisme. Mais comme vous le dites, le pouvoir n'est pas le droit, et comme le droit est nul, et que le pouvoir diminue chaque jour, grâce à notre accroissement, l'un sera bientôt aussi insignifiant que Vautre. Il me semble seulement que vous avez fait une petite erreur en supposant que le Parlement avait modestement évité de déclarer qu'il avait un droit; les mots de la loi sont : « Le Parlement a , et de droit il doit avoir plein pouvoir, etc. »
Votre soupçon n'est que trop fondé quand vous dites que, sans parler du gouverneur Bernard, « d'autres personnes ont envoyé en Angleterre leurs opinions et leurs conseils, afin d'encourager les dernières mesures contre notre pays, conseils qui n'ont été que trop suivis. » Vous appelez ces gens-là des traîtres, supposant sans doute qu'ils sont de notre pays. Parmi les douze apôtres on trouva un traître qui vendit son maître pour un baiser. Il ne serait donc pas extraordinaire que parmi tant de milliers de patriotes que contient la Nouvelle-Angleterre, on trouvât jus-
qu'à douze Judas prêts à vendre leurs pays pour quelques misérables pièces d'argent. Leur fin, comme leurs vues doivent être semblables. Mais il est évident que toutes les oppressions travaillent pour notre bien. Il semble que la Providence emploie tous les moyens pour faire de nous un grand peuple. Puissent nos vertus publiques et privées croître avec nous, et durer, afin que la liberté civile et religieuse soit assurée à nos descendants, et à tous ceux qui du vieux monde viendront chercher un refuge parmi nous!
Avec une grande estime, et mes meilleurs vœux pour la longue durée de votre ministère, je suis, révérend monsieur, votre très-obéissant et très-humble serviteur. B. F,
A WILLIAM FRANKLIN
Lord North. — Lord Dartmouth. — Anecdote sur lord Hillsborough.
Londres, 14 juillet 1773.
Cher fils,
Je suis charmé d'apprendre, par votre lettre du k mai, que vous ayez pu aider Josiah Davenport , mais je suis fâché que vous ayez , vous et lui , pensé à me faire une demande dans laquelle il m'est impossible de m'engager. Je ne suis pas assez bien avec lord North, pour solliciter de lui une telle faveur. Mécontent de quelques propos qu'il a tenus sur l'Amérique, depuis le premier de ce mois, je n'ai point assisté à ses réceptions. Peut-être en est-il offensé. Nous nous sommes rencontrés, par hasard, la semaine dernière, en revenant d'Oxford, chez lord le Despencer, où j'étais allé pour assister à la solennité de son installation; il a soigneusement évité de me parler. Je dois avouer, à ma honte, que je me sens, en pareille
circonstance, autant d'orgueil que personne. Lady North fut plus gracieuse. Elle vint s'asseoir près de moi, sur le même sofa, et daigna entamer avec moi une conversation assez agréable, comme si elle eût voulu excuser la conduite de Milord. Son fils et sa fille raccompagnaient. Ils restèrent toute la soirée, et ainsi lord North et moi nous avons dîné, soupe et déjeuné ensemble, sans échanger trois paroles. Mais lord North eût-il de plus grands égards pour moi, je ne pourrais lui demander (pour un de mes parents) cette place, toute petite qu'elle est. J'ai en horreur leur système de douanes américaines, je crois que l'indiscrétion et Pinsolence de leurs commis amèneront quelque jour une rupture ; je ne voudrais donc jamais voir un de mes proches parents dans ce métier. Si vous le croyez capable de remplir la place de secrétaire, j'imagine que vous pourriez la lui procurer aisément par M. Morgan.
Nous étions encore dernièrement ensemble ; il est toujours très-complaisant. Sachant que je suis sur le point de partir pour l'Amérique, il me prie de tâcher de lui obtenir la place d'Agent de votre Province. Son ami , sir Watkin Lewes, naguère candidat pour cette grande place, est aujourd'hui grand Shérif de Londres, et en chemin de devenir lord Maire. Croiriez-vous que les nouveaux Shérifs que l'on vient d'élire sont tous deux Américains. C'est M. Sayre de New-York, et M. William Lee, frère du docteur Lee.
Je suis content que vous soyez si bien avec lord Dartmouth. Je ne suis pas mal avec lui; il ne m'a cependant jamais parlé d'augmenter vos appointements. C'est vraiment un excellent homme. Il désire sincèrement voir régner une bonne intelligence entre l'Angleterre et ses colonies , mais je crois que son énergie ne répond pas à ses désirs. Je soupçonne, entre nous, que les dernières mesures émanent du roi lui-même ; il a, dans certaines circonstances, beaucoup de ce que ses amis appellent de la fermeté. Cependant, avec un peu de peine et d'adresse on peut effacer
les fausses impressions qu'il a reçues ; c'est la seule chance peut-être, pour l'Amérique, d'obtenir bientôt la réparation qu'elle réclame. Gardez tout ceci pour vous.
Puisque nous parlons de grands personnages, laissez-moi vous dire un mot au sujet de lord Hillsborough. J'ai été à Oxford avec lord le Despencer, qui a toujours eu infiniment de bontés pour moi, et qui, depuis quelque temps, parait rechercher ma société. M. Todd s'y trouvait aussi; il est attaché à lord Hillsborough; il me dit donc, en confidence, dans le cours d'une promenade que nous faisions ensemble, que ce lord était fort chagrin de n'être plus en place, et qu'il ne me pardonnerait jamais la réponse que j'avais faite à son rapport sur l'Ohio. « Je l'ai assuré, dit M. Todd, que je savais que vous n'en étiez pas l'auteur, et l'effet de ma confidence a été qu'il est convaincu que j'ai voulu le tromper afin de vous excuser, de sorte qu'il m'en veut maintenant, sans avoir aucun autre motif au monde. y> Son ami, Bamber Gascoign, assure aussi qu'il est avéré que cet écrit est du docteur Franklin, un des plus méchants hommes d'Angleterre.
Le même jour, lord Hillsborough fit une visite à lord le Despencer, dont l'appartement était contigu au mien, à Queen's Collège. Je m'habillais dans un cabinet, et j'entendis sa voix, mais je ne le vis pas, car il descendit aussitôt avec lord le Despencer. Mais ce dernier lui ayant dit que j'étais en haut, lord Hillsborough remonta de suite, et, m'abordant de la manière la plus gracieuse : « Docteur Franklin, me dit-il, j'ignorais que vous fussiez ici: je suis revenu pour vous faire ma révérence. Je suis charmé de vous voir à Oxford, et surtout en si bonne santé, etc. » En retour de cette extravagance, je lui fis des compliments sur le jeu de son fils au théâtre J, quoique cela fût en
1. Au théâtre d'Oxford sans doute, et dans quelque comédie grecque jouée par les étudiants.
vérité fort indifférent, si bien que le compte fut réglé. Comme on dit dans le peuple, quand on est en colère : sHl me bat, je le battrai; je crois qu'il est permis de dire, avec la même raison : s'il me flatte, je le flatterai; c'est la loi du talion qui paye le mal en nature. Son fils, lord Fairford, est un jeune homme plein de mérite, ses filles, ladies Marie et Charlotte, sont de fort aimables jeunes femmes. Je ne suis brouillé qu'avec lui; il est de tous les hommes que j'ai jamais rencontrés, le plus inégal dans sa manière de traiter les gens, le moins sincère et le plus entêté. Témoin les variations de sa conduite à mon égard et sa duplicité lorsqu'il nous engageait à demander une concession plus considérable (alors que nous ne demandions que 2 500000 acres): Demandez-en de quoi faire une province, disait-il, et il feignit d'appuyer notre pétition tandis qu'il faisait tout pour la faire échouer ! Et pour concilier les deux choses il dit à un de ses amis, qu'il avait, dès l'origine, eu l'intention de nous faire échouer et que s'il nous avait conseillé de demander davantage, c'était afin que la concession fût trop grande pour qu'on nous l'accordât. Il est donc doublement humilié. D'abord il nous a rendu service par les moyens mêmes qu'il avait projetés pour nous perdre , et puis il s'est culbuté lui-même par-dessus le marché. Votre père affectionné,