‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 75 sur 115 · A UN AMI EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

A UN AMI EN AMÉRIQUE

Uopinion en Angleterre au sujet de V Amérique.

Londres, 18 mars 1770.

Cher monsieur,

J'avais communiqué à quelques membres du Parlement votre judicieuse lettre du 26 novembre; elle a passé de main en main, aussi m'a-t-il fallu quelque temps avant de la ravoir. Elle a fait impression sur plusieurs membres du Parlement, et a été fort utile. Vous verrez que je l'ai imprimée tout au long dans le London-Chronicle, avec la lettre des marchands.

Quand la question américaine est venue en discussion à la Chambre des Communes, la majorité pour le maintien de la loi entière n'a été que de soixante-trois voix, malgré tout le poids de l'influence ministérielle; elle n'aurait pas été si forte, bien plus je crois que le rappel de la loi aurait passé, si le ministère ne s'était laissé persuader par le gouverneur Bernard1 et par des lettres mensongères qu'on prétend venues de Boston. On y dit que les associations de non importation tombent en pièces, que, faute de marchandises anglaises, l'Amérique est dans la plus grande gêne, que nous ne pouvons plus nous en passer, et que naturellement il nous faudra bientôt nous soumettre à toutes les conditions qu'il plaira au Parlement de nous imposer.

Ces conseils et ces lettres, joints à la vaine idée qu'ils se font de la dignité et de la souveraineté du Parlement, double privilège qui leur tourne la tête, et qu'ils s'imaginent compromis s'ils font encore des concessions, voilà, je le sais, ce qui a fait voter pour le ministère plusieurs membres du Parlement, qui, d'ailleurs et dans l'intérêt du commerce, voudraient accommoder le différend.

Mais quoique le duc de Grafton et lord North fussent et, dans mon opinion, soient encore disposés à nous satisfaire, le parti Bedford est si animé contre nous, et si puissant dans le conseil, qu'il n'y avait point de place pour des mesures modérées. Ce parti ne parle jamais de nous qu'avec une méchanceté visible ; rebelles et traîtres sont les noms les plus doux qu'il nous donne, je crois qu'il ne cherche qu'un prétexte et une occasion pour ordonner aux soldats de faire un massacre parmi nous.

D'un autre côté les amis de Rockingham et de Shelburne ainsi que ceux de lord Chatham sont disposés à nous favoriser, s'ils rentrent au pouvoir ; ce qui à présent

1. Bernard était gouverneur de Massachusetts. Il fut un de ceux qui poussèrent le plus vivement le ministère anglais à prendre des mesures rigoureuses.

est peu probable. Eux aussi, d'ailleurs, maintiendraient la souveraineté parlementaire, mais sans l'exercer en aucune façon par voie d'impôt. Outre ceux-là, nous avons encore pour amis et partisans le corps des dissidents en toute l'Angleterre, avec beaucoup d'autres personnes qui, sans parler de l'Irlande et de tout le reste de l'Europe, se joignent à nous pour applaudir à l'esprit de liberté qui nous a fait réclamer et défendre nos privilèges. Tout ce monde-là souhaite notre succès, mais son suffrage ne peut avoir grand poids dans nos affaires.

On a enfin décidé les marchands de Londres à présenter une pétition , mais ils se sont remués lentement, et quelques-uns même avec peine, peut-être par désespoir du succès, car en ce moment la Cité n'est pas en grande faveur à la cour. Les villes manufacturières ont refusé de rien faire ; les unes se sont prétendues blessées par les essais que nous faisons pour fabriquer chez nous, les autres ont dit qu'elles avaient assez de besogne, et que notre marché était de peu d'importance, soit que nous achetions leurs articles, soit que nous les refusions. Quant à celles qui commençaient à ressentir un peu les effets de notre refus d'acheter, le parti ministériel leur a persuadé de rester tranquilles, en les assurant, que d'après certains avis venus d'Amérique, nous commencions à rompre toutes nos associations , que nos essais de manufactures avaient échoué en ruinant les entrepreneurs, que nous étions dans la gêne faute de marchandises anglaises, enfin qu'il y avait parmi nous des dissensions qui anéantiraient bientôt tous ces essais de coalition, et les empêcheraient de reparaître à l'avenir, pourvu qu'on n'eût pas l'imprudence de pousser le gouvernement au rappel de la loi.

Mais maintenant que des récits authentiques et plus récents apprennent que les associations sont maintenues dans toute leur force, qu'un vaisseau vient d'arriver de Boston à Bristol, avec des clous et des verres (articles

qu'on supposait d'absolue nécessité), et que les vaisseaux qui attendaient la détermination du Parlement, retournent sur lest dans l'Amérique du Nord, le ton des fabricants commence à changer, et il n'est pas douteux que si nous sommes fermes et persévérants dans nos résolutions, ces gens feront bientôt entendre une clameur qu'on a eu jusqu'à présent beaucoup de peine à étouffer.

En deux mots, il me paraît que si nous ne persistons pas dans le parti que nous avons pris, jusqu'à ce que ce parti ait eu son plein effet, nous ne pourrons jamais y recourir à l'avenir avec la moindre chance de succès, mais si nous persistons un an encore ., nous n'aurons plus jamais besoin d'y revenir. Avec un respect sincère, je suis, cher monsieur, votre obéissant serviteur. B. F,

A MISS MARY STEVENSON

Sur une proposition de mariage.

Mardi, 31 mai 1770, Cher Polly,

J'ai reçu votre lettre ce matin de bonne heure, et, comme j'ai tant d'engagements que je ne pourrai vous voir quand vous viendrez aujourd'hui, je vous écris ces mots uniquement pour vous dire que je suis sûr que vous êtes beaucoup meilleur juge que je ne puis l'être dans cette affaire qui vous concerne. Voilà pourquoi j'ai évité de vous donner mon avis quand vous m'en avez parlé; ce n'est nullement que je vous désapprouve. L'intérêt que je prends à votre bonheur (intérêt d'un père) me fait vous écrire; je crains que vous n'ayiez plus d'égard à mon opinion qu'il n'en faut avoir et que vous me supposiez contraire à cette demande, parce que je ne vous ai pas aussitôt conseillé de l'accepter; tout cela ne doit peser en rien sur votre décision.

Je vous assure qu'aucune objection ne s'est présentée à mon esprit. Sa personne, vous la voyez; son caractère et son intelligence, vous en pouvez juger; sa réputation, d'après tout ce que j'entends dire, est sans tache; sa profession, avec le talent qu'on lui suppose, suffira pour élever une famille ; ainsi donc, considérant la fortune que vous avez dans les mains (et alors même que les espérances que vous avez du côté de votre mère viendraient h manquer), il me semble que, des deux côtés, le parti est raisonnable.

Je vois votre délicatesse, et aussi votre humilité; vous vous imaginez que si vous n'apportez pas une grande fortune, vous ne serez pas aimée; mais si j'étais de tout point en sa place, vous connaissant comme je fais et vous estimant à un si haut degré, je vous assure que, n'eussiezvous pas un shilling, je vous estimerais une fortune pour moi.

Cette fois, je vous ai donné mon avis; je laisse le reste à votre excellent jugement, personne n'en a davantage; je ne vous tourmenterai pas pour savoir vos raisons particulières, vos doutes, vos craintes et autres choses semblables. Acceptez ou refusez, je suis persuadé que vous faites bien. Je désire seulement que vous preniez le parti qui contribuera le plus à votre bonheur, et par conséquent au mien, car je suis toujours, ma chère amie, votre tout affectionné B. F.

P. S. Ne m'en voulez pas si je suppose que votre décision n'est pas encore aussi arrêtée que vous l'imaginez.

On pourra trouver que, dans cette lettre, Franklin pousse la réserve à l'extrême, mais il croyait peu à l'efficacité des conseils. Trop souvent on ne demande l'avis des gens que pour leur prouver ou se prouver à soi-même qu'on a raison. « Je n'aime pas à donner des avis, disait Franklin, car rarement j'ai vu qu'on les

accepte. Un poëte italien, nous contant un voyage dans la lune, nous dit que là sont recueillies toutes les choses perdues sur la terre. Sur quoi quelqu'un fit observer qu'il devait y avoir dans la lune une énorme quantité de bons avis 4 . »

A SAMUEL COOPER

Lord North favorable au rappel de Vacte. — Armées permanentes. — Empiétements du Parlement. — Le roi.

Londres, 8 juin 1770.

Cher monsieur,

J'ai reçu exactement votre lettre du 28 mars. Avec celle-ci, je vous envoie deux discours prononcés au Parlement, sur nos affaires, par un membre que vous connaissez. Le rappel de la loi tout entière eût été une mesure prudente, j'ai des raisons de croire que lord North y était favorable; mais on n'a pu y décider quelques autres ministres ; c'est ainsi que le droit sur le thé et cet odieux préambule restent pour perpétuer la dispute. Mais je pense que la prochaine session ne passera pas sans qu'on les rappelle ; il faudra bien que le Parlement cède au sentiment de la nation.

Quant à l'armée permanente , maintenue chez nous en temps de paix, sans le consentement de nos assemblées, je suis tout à fait d'avis que cela est contraire à la constitution. Si le roi, avec l'aide de son parlement d'Irlande et des colonies, levait une armée et l'amenait en Angleterre, en l'y faisant loger en temps de paix, sans le consentement du parlement de la Grande-Bretagne , je suis convaincu qu'on lui dirait bientôt qu'il n'a pas le droit d'agir ainsi,

Page 1