M. LE PRÉSIDENT HÉNALLT A M. DE VOLTAIRE
28 décembre 1705.
Je ne saurais me faire un mérite, mon cher confrère, de vous avoir admiré dans le premier moment'. Ce premier moment a eu un éclat qui n'a fait qu'augmenter; et chargé d'une grande réputation, vous l'avez soutenue. Digne de vos modèles, vous les avez souvent égalés ; plein de ressources , vous ne vous êtes jamais ressemblé. Vous n'avez point passé parles mêmes filières dont Racine ne s'est point assez garanti ; ce ne sont plus des parlies carrées que l'on retrouve trop souvent. Si vous en exceptez Mithridate, Iphigénie, Britannicus et AthaliCf il y a toujours deux maîtresses et deux rivaux. A Dieu ne plaise que j'attaque cet homme immortel, que j'admire bien sincèrement, et qui vous a formé quelquefois à la vérité , comme Pelée fut le père d'Achille ! Notre théâtre ne se soutient plus que par vous , jusqu'à ce que vous deveniez ancien à votre tour, et que (s'il est possible) vous ayez un successeur.
J'ajoute à cela que vous y avez joint le secret d'être heureux, et de vous procurer la vieillesse la plus honorable; ce qui prouve la vraie philosophie. Chacun de vos ouvrages a conservé votre cachet, et la dernière fois que j'allai à la Comédie, je pensai me trouver mal au moment où mademoiselle Clairon se jette aux pieds de Tancrède. Vous n'avez besoin que des passions des hommes pour intéresser : voilà la vraie tragédie, et tout le merveilleux n'est qu'indigence. Enfin, un de vos derniers ouvrages est votre Corneille. Ah! mon Dieu! loin de le dégrader, vous y avez démêlé des finesses qui avaient échappé, et vous avez fait connaître que sa hauteur ne lui faisait pas dédaigner la délicatesse des passions.
Par rapport à d'autres ouvrages sans nom d'auteur, je n' dirai qu'un mot. C'est à M. l'abbé Basin que je m'adressa Dieu veuille avoir son âme! Chanoine de Saint-Honoré, je crains que le corps du cardinal Dubois qui y repose ne lui ait porté malheur, et que son âme ne revienne autour de son corps pour infecter le voisinage. Qu'a-t-il voulu, ce M. Basin? On n'écrit que pour instruire ou pour amuser, pour l'utile ou pour l'agréable. J'ouvre son livre, je n'y vois que la solitude ou le
^ La première représentation à' Adélaïde du Guesclin. (A. N.)
3as
désespoir. S'il avait lu Zaïre, il aurait trouvé ce beau vers :
Tu n'y peux faire un pas sans rencontrer ton Dieu.
Je ne suis point théolo(pen , ainsi je ne m'aviserai pas de lui répondre; mais je suis homme, et je m'intéresse à l'humanité. Je trouve, je vous l'avoue, une barbarie insigne dans ces sortes d'ouvra[;es. Que lui a fait ce malheureux qui vient de perdre son bien, dont la femme vertueuse vient de mourir, suivie d'un fils unique qui donnait les plus grandes espérances? Que va-t-il devenir? Il avait le secours de la religion , il pouvait se sauver dans les bras de l'espérance, et attendre de la Providence, qui avait permis ce concours de malheurs pour éprouver sa constance, de l'en dédommager parle bonheur à venir. Point du tout, M. l'abbé Basin lui ravit cette ressource, et lui ordonne d'aller se noyer, car il n'a pas d'autre chose à faire. Que lui ont fait ce mari trahi par sa femme, cette fille devenue libertine, ces valets devenus voleurs? Rien ne les arrête plus; la religion est détruite ; elle seule tenait bon contre les passions, elle seule avait droit d'aller jusqu'à leur cœur, où les lois ne peuvent atteindre; c'est fait de tous les devoirs de la société, de l'harmonie de l'univers : M. Basin n'y laisse que des brigands. Ah! du moins la religion des païens avait-elle des ressources. Pandore nous avait laissé une boîte au fond de laquelle était Fespé- *rance ; elle était cachée sous tous les maux , comme si elle était réservée pour en être la réparation ; et nous autres , plus barbares mille fois, nous anéantissons tout; nous n'avons conservé que les malheurs; nous détruisons toute spiritualité; l'univers n'est plus qu'une matière insensible formée par le hasard; rien ne nous parle, tout est sourd, nous ne sommes plus environnés que de débris!... Ah! quel triste spectacle! c'est la Méduse des poètes qui change tout en rocher. Je me sauve de cette horreur dans la Heririade, dans Brutus, etc. Adieu, mon cher confrère ; Dieu vous fasse la grâce de couronner tous les dons dont il vous a comblé par une véritable gloire qui n'aura point do fin ! Pardonnez-moi d'être raisonnable et recevez ce dernier gage de mon amitié. Avouez que j'ai bien de l'obligation à madame du Detfand ; sans elle vous m'auriez tout à fait oublié : c'est elle dont l'amitié entretient une certaine habitude à laquelle vous n'oserez vous refuser, tandis qu'elle et moi ne cessons de vous pubher, et qu'elle n'a de mérite au-dessus de moi que celui de vous faire plus d'honneur.
336 œRnESPOSDAKCE COMPLÈTE
MADAME LA ^lARQLISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE.
Paris , 14 janvier 1766.
Je n'ai ni votre érudition, ni vos lumières, mais mes opinions n'en sont pas moins conformes aux vôtres. A la vérité, il ne me paraît pas de la dernière importance que tout le monde pense de même. Il serait fort avantageux que tous ceux qui gouvernent, depuis les rois jusqu'au dernier bailli de village, n'eussent pour principe et pour système que la plus saine morale, elle seule peut rendre les hommes heureux et tolérants. Mais le peuple connaît-il la morale? J'entends par le peuple le plus grand nombre des hommes. La cour en est pleine ainsi que la ville et les champs. Si vous ôtez à ces sortes de gens leur préjugé, que leur restera-t-il? C'est leur ressource dans leur mal- Il heur (et c'est en quoi je voudrais leur ressembler) ; c'est leur bride et leur frein dans leur conduite, et c'est ce qui doit faire désirer qu'on ne les éclaire pas; et puis pourrait-on les éclairer? Toute personne qui parvenue à l'âge de raison n'est pas choquée des absurdités et n'entrevoit pas la vérité, ne se laissera jamais instruire ni persuader. Qu'est-ce que la foi? G' est de croire fewnement ce que l'on ne comprend pas. Il faut laisser le don du ciel à qui il l'a accordé. Voilà en gros ce que je pense; si je causais avec vous, je me flatte que vous ne penseriez pas que je préférasse les charlatans aux bons médecins. Je serai toujours ravie de recevoir de vous des instructions et des recettes ; donnez-m'en contre l'ennui, voilà de quoi j'ai besoin. La recherche de la vérité est pour vous la médecine universelle; elle l'est pour moi aussi, non dans le même sens qu'elle est pour vous; vous croyez l'avoir trouvée, et moi, je crois qu'elle est introuvable. Vous voulez faire entendre que vous êtes persuadé de certaines opinions que l'on avait avant Moïse, et que lui n'avait point, ou du moins qu'il n'a pas transmises. De ce que des peuples ont eu cette opinion, en devient-elle plus claire et plus vraisemblable? Qu'importe qu'elle soit vraie? Si elle l'était, serait-ce une consolation? J'en doute fort. Ce n'en serait pas une du moins pour ceux qui croient qu'il n'v a qu'un malheur, celui d'être né.
M. l'abbé Basin est un habile homme; je l'honore, je le révère , mais il se donne trop de peine et de soins ; il ne sait
pas le conte de La Couture, qui n'aimait pas les sermons. Laissons tous les hommes suivre leur sens commun, il est pour chacun d'eux leur loi et leur prophète.
A l'éfjard de vos philosophes modernes, jamais il n'y a eu d'hommes moins philosophes et moins tolérants, ils écraseraient tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux ; j'ai, à mes dépens, appris à les connaître; que je sois, je vous prie, à tout jamais à l'abri de leurs tracasseries auprès de vous. Votre correspondance m'honore infiniment, mais je n'ai pas la vanité d'en faire trophée; ils n'ont nulle connaissance de ce que vous m'écrivez. La lettre sur Moncrif n'est devenue publique que par eux, dont l'un d'eux l'avait retenue pour l'avoir entendu lire une seule fois ' ; cette conduite, qui prouve la sévérité de leur morale, m'a appris à les connaître et à ne m'y jamais confier.
Le président a été fort content de votre lettre, mais il voit par ses lunettes, il ne veut point en chan^jer. Je suis bien sûre qu'il fait cas des vôtres, il s'en servait autrefois; sa vue n'est pas baissée, mais enfin il veut s'en tenir aux lunettes qu'il a prises aujourd'hui; il vous estime, il vous honore, il vous aime, nous sommes parfaitement d'accord dans cette façon de penser et de sentir; nous voudrions bien souvent vous avoir en tiers; un quart d'heure de conversation avec vous nous paraîtrait d'une bien plus grande valeur que toute V Encyclopédie.
Adieu , monsieur, sovez persuadé de ma tendre amitié ; elle est plus tendre et plus sincère que celle de vos académiciens et de vos philosophes.
M. DE VOLTAIRE A MADAiME LA MARQUISE DU DEFFAND.
19 février 1766.
Il y a un mois, madame, que j'ai envie de vous écrire tous les jours; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse, et j'ai vu que je n'étais pas digne de vous écrire.
Vous me mandâtes , par votre dernière lettre, que nous étions assez d'accord tous deux sur ce qui n'est pas; je me suis mis à rechercher ce qui est. C'est une terrible besogne, mais la cu-
^ M. Turgot. (L.)
338 COURESPONDANCE COMPLÈTE
riosité est la maladie de l'esprit humain. J'ai eu du moins la consolation de voir que tous les fabricateurs de systèmes n'en savaient pas plus que moi, mais ils font tous les importants et je ne veux pas l'être : j'avoue franchement mon ig^norance.
Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu'elle puisse être, un assez grand avantage. L'étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux , et quand on a le plaisir de se perdre dans l'immensité , on ne se soucie guère de ce qui se __ passe dans les rues de Paris. Il
L'étude a cela de bon qu'elle nous fait vivre tout doucement avec nous-mêmes, qu'elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté et qu'elle nous empêche de courir hors de chez nous, pour aller dire et écouter des riens d'un bout de la ville à l'autre. Ainsi, au milieu de quatre-vingts lieues de montagnes de neige , assiégé par un très-rude hiver, et mes yeux me refu- H sant le service, j'ai passé tout mon temps à méditer.
Ne méditez-vous pas aussi, madame? Ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l'éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur l'espace, sur l'infini? Je suis tenté de croire qu'on pense à tout cela quand on n'a plus de passions, et que tout le monde est comme Matthieu Garo, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des Athènes.
Si vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule , je vous envoie un petit imprimé sur quelques sottises de . ce monde, lequel m'est tombé entre les mains. IH
L'auteur est un goguenard de Neuchâtel , et les plaisants de Neuchâtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d'ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu'on ne connaît point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu'il ne se moquait jamais que de ses parents et de ses amis. Heureusement ce que je vous envoie n'est pas long; et, s'il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.
Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable; j'en suis toujours pénétré; je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l'estimer de tout mon esprit, et de l'aimer de tout mon cœur. Permettezmoi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu'avec ma vie.
DE MADAME LA MATtQUISE DU DEFFAND. 339
MADAME LA MARQUISE DL' DEFFAND A M. DE VOLTAIRE
Paris, 28 février 1766.
Vos lettres, et surtout la dernière, me font faire une réflexion. Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous j)ensez donc qu'il ne suffit pas de savoir ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis fi^juré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très-clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité, et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos , ou même le néant. Pour moi, monsieur, je l'avoue, je n'ai qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu'un chagrin, qu'un malheur, c'est la douleur d'être née; il n'y a point de rôle qu'on puisse jouer sur le théâtre du monde auquel je ne préférasse le néant, et ce qui vous paraîtra bien inconséquent, c'est que quand j'aurais la dernière évidence d'y devoir rentrer, je n'en aurais pas moins d'horreur pour la mort. P]xpliquez-moi à moi-même, éclairez-moi, faites-moi part des vérités que vous découvrirez; enseignez-moi le moyen de supporter la vie, ou d'en voir la fin sans répugnance. Vous avez toujours des idées claires et justes ; il n'y a que vous avec qui je voudrais raisonner; mais malgré l'opinion que j'ai de vos lumières, je serai fort trompée si vous pouvez satisfaire aux choses que je vous demande.
Votre petit imprimé m'a fait plaisir. J'admire votre gaieté; vous n'en auriez pas tant, si vous étiez dans ce pays-ci. On dit que Jean-Jacques ne fait pas un grand effet en Angleterre. On y est un peu plus occupé de l'affaire des colonies que de lui, de ses ouvrages, de sa servante et de son habit d'Arménien.
Le président vous fait mille tendres compliments , et moi monsieur, je vous dis, avec la plus grande vérité, que je v"' aime tendrement.
ou s
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WA^POLE
Samedi, 19 avril 17661.
J'ai été bien surprise hier en recevant votre lettre : je ne m'y attendais pas; mais je vois que l'on peut tout attendre de
vous.
Je commence par vous assurer de ma prudence ; je ne soupçonne aucun motif désobligeant à la recommandation que vous Di^en faites; personne ne sera au fait de notre correspondance, et je suivrai exactement tout ce que vous me prescrirez. J'ai déjà commencé par dissimuler mon chagrin ; et, excepté le président et madame de Jonsac % à qui il a bien fallu que je parlasse de vous, je n'ai pas articulé votre nom. Avec tout autre que vous, je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation; mais vous êtes le meilleur des hommes, et plein de si bonnes intentions qu'aucune de vos actions, qu'aucune de vos paroles, ne peuvent jamais m' être suspectes. Si vous m'aviez fait plus tôt l'aveu de ce que vous pensez pour moi, j'aurais été plus calme, et par conséquent plus réservée. Le désir d'obtenir, et de pénétrer si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente : voilà mon histoire avec vous; joignez à cela que mon âge, et que la confiance que j'ai de ne pas passer pour folle, doit donner naturellement la sécurité d'être à l'abri du ridicule. Tout est dit sur cet article; et comme personne ne nous entend, je veux être à mon aise, et vous dire qu'on ne peut aimer plus tendrement que je vous aime; que je crois que l'on est récompensé tôt ou tard suivant ^ ses mérites ; et comme je crois avoir le cœur tendre et smcere, || j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux pomt me laisser aller à vous dire tout ce que je pense, malgré le contentement que vous me donnez : ce bonheur est accompagne de ||
1 M. Walpole avait quitté Paris le 17 avril, après avoir fait un sc^our J. sept mois dans cette ville, où il était arrivé le 14 septembre 1765. (A. N.)
2 La sœur du président Hénault, qui tenait sa maison. (A. N.j
tristesse, parce qu'il est impossible que votre absence ne soit bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette lettre une élégie ; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'écrire avec la plus grande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous rendrai compte, de mon côté, de tout ce qui me regarde, et je causerai avec vous comme si nous étions tête à tête au coin du feu.
Mes excuses d'aller à Montmorency ' ont été très-bien reçues, et peut-être irai-je lundi. Mon rhume n'a point eu de suite, ce n'a été qu'une tonte. Je soupai hier chez le président * avec madame de Mirepoix , M. et madame de Garaman ', voti'e bonne amie madame de Valentinois *, et M. Scbouwalott:' ^; on ne proféra pas votre nom. Je soupe ce soir chez madame Dupin ", avec madame de Forcalquier, et demain je ne souperai pas avec vous ^. J'ai regardé sur mon livre de poste, et j'ai aussi vu qu'il est très-possible que vous soyez dimanche de bonne heure à Londres : ce que j'ai vu dans ce même livre, c'est que la poste de Paris pour Calais ne part que le dimanche , mais celle de Calais pour Paris arrive le mardi et le samedi.
Je ne vous prie point de m' écrire souvent : saint Augustin a
^ La maison de plaisance de M. le maréchal duc de Luxembonrj». (A. N.)
2 Cette dénomination indique toujours le président Hénault lorsqu'elle n'est pas accompagnée de quelque autre. (A. N.)
3 Madame de Caraman était la sœur du jirince de Cliimay, et nièce maternelle de madame de Mirejjoix. (A. IN.)
^ La comtesse de Valentinois, belle-s(eur du prince de Monaco; elle affectait de haïr les Anglais. (A. N.)
ô M. le comte de Schotnvaloff. — Il fut le favori, l'on croit le mari de la czarine Elisabeth de Russie, et pendant douze ans de faveur il ne se fit point un ennemi. (Note de M. Walpole sur la lettre de madame du Deffand.)
6 Madame Dupin, femme de Dupin, fermier général. Elle était fille de Samuel Bernard. Rousseau prétend que c'est la seule des trois sœurs à qui l'on n'ait point reproché d'écart dans sa conduite. Lord ChesterHeld écrivait à son Hls, le 23 octobre 1771 : « Je vous conseille de débuter par madauie Dupin, qui a encore de la b(;auté plus qu'il n'en faut poiu- un jeune drùle comme vous; son âge ne lui laisse pas absolument le choix de ses amants, et je vous réponds qu'elle ne rejetteiait pas les offres de vos très-humbles services.... Si la place n'est pas prisi;, sove/. sûr qu'à la longue elle est j)renable. » Rousseau avait été le secrétaire de celte dame, que fréquentaient tous les beaux esprits. Elle eut un Hls qui prit le nom de Chenonceaux. Il fit beaucoup de sottises, et l'on fut obligé de l'exiler à l'île de France, où il mourut. (A. N.) — C'est la femme d'un Hls de son mari, Duj)in dd Francueil, qui fut la grand'mère de George Sand. (L.)
' ^Lidame du Deffand donnait , dans ce temps, tous les dimanches, un souper auquel M. Walpole se trouvait toujours, pendant son séjour à Paris. (A. N.)
dit : « Aimez, et faites ce qu'il vous plaira. « C'est certainement ce qu'il a dit de mieux.
Je n'ai pas du tout dormi de la nuit, et je vous ai écrit les quatre premières lignes de cette lettre avec une écritoire ' que je crois ne pas vous avoir montrée : je pourrai en faire usage quelquefois, si vous ne les trouvez pas effacées.
Souvenez-vous que vous êtes mon tuteur, mon gouverneur; n'abandonnez pas mon éducation; je serai toujours très-soumise, mais surtout ne me laissez jamais ignorer tout ce que je dois faire et dire qui pourra contribuer à faciliter et à accélérer votre retour. Je croyais que Wiart ^ avait commencé cette lettre après ce que j'avais écrit; il n'aurait pas pu, à ce qu'il dit; aussi je vous Fenvoie séparément.
LA MÊME AU MÊME
Lundi 21 avril 1766, en réponse à votre lettre d'Amiens.
Si vous étiez Français , je ne balancerais pas à vous croire un grand fat; vous êtes Anglais, vous n'êtes donc qu'un grand fou. Où prenez-vous, je vous prie, que ^e suis livrée à des indiscrétions et des emportements romanesques? Des indiscrétions, encore passe : à toute force cela se peut dire ; mais pour des emportements romanesques, cela me met en fureur, et je vous arraclierais volontiers ces yeux qu'on dit être si beaux, mais qu'assurément vous ne pouvez pas soupçonner de m' avoir tourné la tête. Je cberche quelle injure je pourrais vous dire, mais il ne m'en vient point; c'est que je ne suis pas encore à mon aise en vous écrivant ; vous êtes si affolé de cette sainte de Livry ^ que cela me bride l'imagination; non pas que je prétende à lui être comparée, mais je me persuade que votre passion pour elle vous fait paraître sot et plat tout ce qui ne lui
1 II s'agit ici d'une petite machine à écrire, une sorte de rè^çle creuse dont madame du Deffand se servait pour {juider sa main et suppléer à ses yeux aveu^^les. Madame de Genlis en parle dans ses Mémoires sans la décrire. (L.)
2 Le valet de chambre de madame du Deffand, et qui lui servait eu même temps de secrétaire. Il entra à sou service avant l'année 1758 , demeura avec elle jusqu'à sa mort, en 1780; il •paraît avoir été un fidèle et zélé serviteur. (A. IN.)
'^ Madame de Sévif^né, que M. Walpole avait coutume d'appeler Notre- Dame-de-Livrj . (A. IN.)
DE MADAME LA MARQUISE DCJ DEFFAIND. 343:
ressemble pas. Revenons aux emportements romanesques : moi, l'ennemie déclarée de tout ce qui en a le moindre trait, moi qui leur ai toujours déclaré la guerre, moi qui me suis fait des ennemis de tous ceux qui donnaient dans ce ridicule , c'est moi qui en suis accusée aujourd'hui! Et par qui le suis-je? par Horace Walpole, et par un certain petit Graufurd ', qui n'ose pas s'expliquer si clairement, mais qui y donne un consentement tacite. Ah! fi, fî, messieurs, cela est bien vilain; je dirai comme mes chers compatriotes, quand on leur raconte quelque trait dur et féroce : cela est bien anglais; mais apprenez, et retenez-le bien, que je ne vous aime pas plus qu'il ne faut, et je ne crois point par-delà vos mérites. Revenez, revenez à Paris, et vous verrez comme je me conduirai. J'ai, je vous l'avoue, une grande impatience que vous puissiez juger par vous-même du succès de vos leçons et des effets de mon indignation. Je commence dés à présent un nouveau plan de conduite; je ne prononce plus votre nom; cela m'ennuie un peu, je vous l'avoue; j'aurais bien du plaisir de pouvoir lire vos lettres avec quelqu'un qui en sentirait le mérite, et avec qui j'en pourrais rire; mais en vérité, quand je me livrerais, à bride abattue, à toute mon imprudence naturelle, je ne trouverais personne qui fût digne de cette confidence. Depuis votre départ, tout ce qui m'environne me paraît être devenu encore plus sot; je crains de tomber dans un ennui insupportable. Quand vous étiez dans les mêmes lieux que moi, je devinais ce que vous pensiez, vous saviez ce que je pensais, et nous ne tardions pas à nous le dire. Ce temps est passé , et Dieu sait quand il reviendra. Soyez Abailard , si vous voulez , mais ne comptez pas que je sois jamais Héloïse. Est-ce que je ne vous ai jamais dit l'antipathie que j'ai pour ces lettres-là? J'ai été persécutée de toutes les traductions qu'on en a faites et qu'on me forçait d'entendre; ce mélange, ou plutôt ce galimatias de dévotion, de méta^ physique, de physique, me paraissait faux, exagéré, dégoûtant. Choisissez d'être pour moi tout autre chose qu' Abailard; soyez,
* Jean Ciaufiud, Esq., d* Auchinames , en Ecosse, de la même famille que M. Graufurd, mort à Paris il y a un an. Ce dernier, connu par sa {grande intimité avec M. de Tallevrand, avait épousé une demoiselle Sullivan, qu'il avait retirée de l'Opéra , où elle figurait dans les chœurs de la danse. De ce mariage est née madame la comtesse d'Orsay, mère de madame la duchesse de Guiche. Le duc de Guiche est fils du duc de Gramont, capitaine de l'une des compagnies des gardes du corps du roi (1827). (A. N.)
344 CORRESPO:SDA]NCE COMPLÈTE
si vous voulez, saint François de Sales; je l'aime assez, et je serai volontiers votre Philothée *. Mais laissons tout cela.
Savez-vous que j'espère une lettre de vous, de Calais? mais celle que j'attends avec le plus d'impatience, c'est celle qui sera datée de Londres.
Mon dimanche, hier, fut pitoyahle; je comptais sur trois Bro(}lie ^ qui ne vinrent point, parce que leur vieil oncle l'abhé était à l'agonie, et il est mort aujourd'hui à six heures du matin; madame d'Aiguillon ' ne vint j)oint. Je remplaçai tout cela par le duc de Villars * et par M. Schouwalotf. Je veux qu'on dise de ce dernier que j'en ai la tête tournée, et que j'ai absolument oublié les Anglais pour les Russes. Mais je me laisse aller à un sot babil, et j'oublie Jean-Jacques. J'approuve vos réflexions; mais la gentillesse de votre lettre, une petite pointe de malignité, étouffaient en moi le sentiment intérieur que ce n'était pas bien de tourmenter im malheureux qui n'avait eu aucun tort avec vous ^ Si madame de Forcalquier en était digne, je vous demanderais la permission de la lui faire voir; mais elle n'entend rien à rien, et je vois avec beaucoup de chagrin que le premier jugement qu'en avait porté M. Graufurd était la pure vérité. Elle me lut, samedi dernier que je soupai avec elle chez sa bonne amie madame Dupin, un petit ouvrage de sa façon en forme de lettres, qui est une apologie de la vieillesse, par où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans ; cela me dégoûta si fort,
ï Madame de Chantai. Voltaire dit dans une épître ù madame de Saii Julien, née de Ja Tour du Pin :
Il n'est point de François de Sales
Sans une dame de Chantai.
Tout dévot peut sonjjer à mal,
Mais ne cause point de scandales. (A. JX.)
2 Le maréchal, le comte et l'abhé de Bro{»lle, qui étaient frères. La famille de Broglie est d'ori{jine piémontaise. (A. jN.)
3 La duchesse douairière d'Aiyuillon , née Chabot, était la mère du duc d'Ai{{uillon, cpii fut ministre des affaires étrangères après la chute du duc de Ghoiseul. (A. N.)
4 Fils du maréchal de Villars. (A. N.)
^ Une lettre que M. Walpole avait écrite à J. J. Rousseau, sous le nom d'Emile, en réponse à une lettre de Rousseau à l'éditeur du Alorning Cfiroiiicle , dans laquelle il se plaint sérieusement de la publication d'une lettre que M. Walpole lui avait adressée sous le nom du roi de Prusse. — M. Walpole n'a jamais fait imprimer cette seconde lettre, et ne l'a jamais rendue publique, pour les raisons qu'on vient de lire. (A. N.) — Nous la donnons plus loin.(L.)
(|ue je fus sur le point de chercher à lui démontrer qu'on ne pouvait pas l'être de quelqu'un de quarante. Ce bel ouvrajje in était adressé; je la pressais de me le donner, mais elle fit semblant de le jeter au feu, et moi de croire qu'il était brûlé; cela vous épargnera l'ennui de le lire, car je comptais bien vous l'envoyer.
Donnez-moi quelques instructions sur les jours qu'il faut mettre mes lettres à la poste.
LA MÊME AU MÊME
Paris, lundi 5 inni 1766, à midi.
J'ai un million de choses à vous dire, et j'ai une extinction de voix, et peut-être un peu de fièvre. Mon voyajje de Versailles s'est passé à merveille; je n'ai point vu la reine: elle se porte fort bien, mais elle ne voit encore personne. J'ai été plus d'une g^rande heure tête à tête avec la grand'maman' ; elle a
* La duchesse de Ghoiseul, née du GliàteL Le duc son époux a été premier ministre en Fiance, après l'exil du cardinal de Kernis, en 1758. Nous rappelons Cfu'elle était, par sa {jrand'mère, alliée, à un de{i[ré éloi{;né, avec le 4"^' de Ghoiseul, et que c'est là la raison pour laquelle elle appelait M. et madame de Ghoiseul son jjrand-papa et sa jjrand'maman , noms par lesquels ils sont toujours désifinés dans cette correspondance.
M. Walpole fait le portrait suivant de la duchesse de Ghoiseul, dans une lettre écrite cette année de Paris à M. Gray :
« La duchesse de Ghoiseul n'est pas fort jolie , mais elle a de beaux yeux, (ît c'est un petit modèle en cire, qui, pendant quelque temps, n*ayant ])as eu la permission de parler, comme en étant incapable , a contracté une modestie (jui ne s'est point perdue à la cour, et une hésitation qui est compensée par le plus intéressant son de voix, et effacée par l'expression la plus convenable. Oh ! c'est la plus {lentille, la plus aimable et la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté! si correcte dans ses expressions et dans «es pensées! d'un caractère si attentif, si bon ! Tout le monde l'aime (excepté son mari, qui lui préfère sa propre sœur, la duchesse de Gramont, espèce d'Amazone, d'un caractère fier et hautain, également arbitraire dans son amour et dans sa haine, et qui est détestée. Madame de Ghoiseul, qui aimait avec passion son mari, fut martyre de cette préférence, à laquelle elle se soumit à la fin de bonne {»ràce; ce qui a servi à la remettre un peu dans son esprit, et l'on croit qu'elle l'adore toujours. Mais j'en doute. Elle prend trop de peine à le persuader. » Voyez les OEuvres de lord Oxford, vol. V, p. 365.
Les remarques suivantes, sur les portraits de la duchesse de Ghoiseul et de la duchesse de Gramont, sont d'un piélat français *, distingué et fort respec-
L'éditeur ne nomme pas ce prélat, (L.)
346 GOIIRESPO^DAISGE COMPLETE
été cliarmante : concluez de là qu'elle m'a beaucoup parlé de vous, et comme il me convient qu'on en parle : son mari est prévenu que vous êtes très-aimable. Madame de Beauvau', cliez qui j'ai soupe, vous aime autant que feu mon ami Formont, c'est-à-dire à la folie. Pont-de-Veyle^ ne cesse de vous
table, qui a vécu longtemps dans la société de ces deux dames, ainsi que dans celle de madame du Deffand. C'est à son esprit observateur et à sa grande mémoire que les premiers éditeurs des Lettres de madame du Deffaud ont dû plusieurs notes que nous avons conservées après en avoir vérifié l'exactitude.
« La duchesse de Clioiseul était telle que l'a peinte M. Walpole, et mérite tout le bien qu'il en dit : son mari, sans avoir j>our elle un amour égal à celui qu'elle avait pour lui, avait néanmoins envers elle les plus justes égards et la plus grande considération ; il n'a jamais cessé de les lui marquer. Par la dernière disposition de son testament, il veut que son corps et celui de madame la duchesse de Clioiseul soient enfermés dans la même tombe , à côté de laquelle sera planté un cyprès; il se plaît dans la pensée qu'il reposera, après sa mort, à côté de celle qu'il a tant chérie et respectée pendant sa vie.
«« L'extérieur de madame la duchesse de Gramont semblerait justifier ce qu'en dit M. Walpole. Sa personne était grasse et forte, son teint éclatant, .ses yeux vifs et petits, sa voix rauque; son abord et son maintien pouvaient, au premier coup d'œil, paraître repoussants ; mais les qualités intérieures étaient bien différentes de ce qu'en pensaient ceux dont parle M. Walpole. Son àme était élevée, généreuse et vraie, douce, franche et pleine de charmes pour ses amis et sa société en général ; son caractère fort et décidé, son affection vive, ferme et attentive à tout ce qui pouvait être utile ou agréalde à ceux qui la possédaient; on ne perdait son amitié que par des actions basses, ou par une conduite perfide. Elle ne naanqua jamais aux égards que méritait madame la duchesse de Choiseul, et elle était bonne et affectionnée pour sa nombreuse famille. Madame la duchesse de Gramont se conduisit devant le tribunal révolutionnaire avec une dignité et vuie noblesse qui étonnèrent ses juges. Elle ne dit pas un mot pour sa propre défense, et ne manifesta son énergie que pour sauver son amie la duchesse du Ghâtelet, traduite comme elle devant le même tribunal, lequel condamna l'une et l'autre à périr sur le même écliafaud. » (A. N.)
1 La princesse de Beauvau, née Rohan-Chabot, mariée d'abord au comt de Clermont d'Amboise, et ensuite au prince de Beauvau. — Voyez son pc trait dans les Mémoires de Marmontel, t. III, p. 156.
2 M. Walpole dépeint ainsi la personne et le caractère de Pont-de-Veylè^ « Elle (il parle de madame du Deffand) a un vieil ami dont je dois faii
mention : c'est M. de Pont-de-VevIe, auteur du Fat puni cX. du Complaisant^ ainsi que des jolis contes du Comte de Comminges, du Sie'ge de Calais, et des Malheurs de i Amour. INe vous imaginez cependant pas que ce soit un vieillard fort aimable : il peut l'être, mais il l'est raiement. Il possède un auti'C talent fort différent et fort amusant, l'art de parodier. Il est unique en ce genre; il compose des contes sur les airs de longues danses; il a entre autres adapté le Daphnis et Chloé du Régent à l'un de ces airs, et l'a rendu dix fois plus indécent; mais il est si vieux, et le chante si bien, qu'on lui permet de le faire entendre dans toutes sortes de comj)agnie3. C'est dans les Caractères de la danse
louer; enfin tout ce qui m'environne vous regrette, vous désire et est charmé de vous. Jugez, mon cher tuteur, combien cela me rend heureuse! Expédiez toutes vos affaires, et revenez me trouver; vous aurez mille et mille agréments dans ce pays-ci, je vous en suis caution. Un motif de plus doit vous y engager; vous êtes le meilleur des hommes du monde ; ce doit être pour vous un grand plaisir de faire le bonheur de quelqu'un qui n'en a jamais eu de véritable dans sa vie. Notre paysan' devient déjà celui de tout le monde; on rit des succès qu'il a eus. Il y
surtout, auxquels il a adapté des paroles qui expriment toutes les nuances de l'amour, qu'il a réussi le mieux. Mais il n'a pas le moindre talent d'animer la conversation : il ne parle que rarement, si ce n'est sur des ol)jets sérieux, et même peu encore. Il est bizarre, morose, et plein d'admiration pour son propre pays, comme le seid où l'on puisse juger de sou mérite. Son air et son l'egard sont froids et repoussants; mais lorsqu'on le prie de chanter ou qu'on loue ses ouvrages, ses yeux brillent aussitôt et ses traits s'épanouissent. En un mot, vous le verrez bien exactement i-eprésenté, en jetant les yeux sur le poëte extasié de son propre mérite, dans la seconde planche de la Vie du libertin de Hogarth, auquel il ressemble si parfaitement par ses traits et par sa perruqne même, que vous ne pourriez manquer de le reconnaître sur-le-champ, si vous veniez dans ce pays, car il n'ira certainement p:>s dai^s celui où vous êtes. »
Nous avons cité dans notre Introduction son portrait par madame du Deffand en 1774. (L.)
1 David Hume, l'historien, né à Edimbourg en 1711, et mort dans la même ville en 1776. On le destinait au commerce, son goût l'entraîna vers les lettres. Il voyagea longtemps en France et en Europe. Il fut secrétaire d'ambassade à Paris, lorsque le comte de Hertfort y était ambassadeur de la Grande-Bretagne. Dans la société de madame du Deffand , on lui donna le sobriquet de Paysan du Danube, parce qu'il était d'un extérieur lourd et grossier. Il paraît même que ce célèbre historien n'était guère estimé à sa juste valeur dans dette société frivole ; son compatriote, Horace Walpole, bien qu'il lui témoignât amitié, ne lui rendit pas justice; car lorsque madame Belot et ral)bé Prévost publièrent la traduction de son Histoire d'Angleterre, Horace Walpole écrivit : « Le goût des Français est on ne peut plus mauvais. Croiriez-vous que Hume est un de leurs auteurs favoris? Son histoire, si falsifiée en maint endroit, si partiale en d'autres, si incohérente dans ses parties, passe à Paris pour un modèle. » Horace Walpole dit ailleurs : « Je ne suis pas du nombre de ceux qui admirent Hume. Dans la conversation il était on ne peut ])lu8 épais. Je crois qu'il n'entendait guère un sujet avant d'avoir écrit dessus. » On lit en outre dans une des lettres d'Horace Walpole à Georges Montagu : «« Les Jésuites, les Méthodistes , les Philosophes , les Politiques, llousseau l'Hypocrite, Voltaire le Railleur, les Encyclopédistes, \ci Hume , les Frédéric, tous ne sont à mes yeux que des imposteurs. L'espèce en varie; voilà tout. Ils n'ont pour but que la renommée et l'intérêt. »
Si Hume eut l'intérêt en vue, il dut être satisfait; car il se retira à Edimbourg avec plus de dix mille livres sterling de rente, que lui avaient valu ses ouvrages; et cependant il avait tellement fait la fortune de ses libraires, qu'a-
COURESPOiSDAiSCE COMPLÈTE
a un autre homme ici, un Irlandais', à qui je ne veux pas de bien , mais qui va avoir du clia^jrin : sa protection et celle de son frère ^ ne sauveront pas leur parent'; les conclusions du rapporteur concluent à la mort, et il sera interro(;é aujourd'hui sur la sellette ; toutes les apparences annoncent sa condamnation, et on dit qu'il sera jujjé mercredi.
Je vis aussi hier le mari '' de la grand'maman et la bellesœur '" ; il est question d'un souper chez moi pour la fin de la semaine prochaine : je fus contente de tout le monde, mais pour la (jrand'maman, elle n'est qu'adorable; elle aime mon tuteur, comme si elle avait autant de discernement que moi. Donnez-moi donc vite la permission de lui lire la lettre d'Emile*; elle est di(»ne de cette confidence, et je vous réponds de sa discrétion; je ne veux jamais rien faire sans votre aveu, je veux toujours être votre chère petite , et me laisser conduire comme un enfant : j'oublie que j'ai vécu, je n'ai que treize ans. Si vous ne changez point, et si vous venez me retrouver, il en résultera que ma vie aura été très-heureuse ; vous effacerez tout le passé , et je ne daterai plus cpie du jour que je vous aurai connu.
Si j'allais recevoir de vous une lettre à la glace, je serais bien fâchée et bien honteuse. Je ne sais point encore quel effet
près sa retraite ceux-ci lui écrivirent pour l'engayer à travailler encore pour <mx : mais il refusa, disant qu'il était trop paresseux, trop vieux, trop gras et Jrop riche. (A. N.)
1 M. Dillon, archevêque Je Narbonne. (A. 'S.)
2 Lord DiUon. (A . ?s.)
■^ Le comte de Lally, qui a commandé à Pondichéry, si fameux par son affreux supplice. Il était le père de M. de Lally Tollendal, aujourd'hui j)air de l^rance. On ne peut songer au supplice de Lally sans se ra))peler le tableau énergique tracé parXrilbert, dans sa Satire du xvm«^ siècle , de ces femmes d'alors dont les nerfs délicats et les habitudes vaporeuses se conciliaient avec les terribles émotions de la place de Grève.
Chacun parle d'Iris, chacun la prune et l'aime;
C'est un c(Knir, mais un cœur!... C'est l'humanité même.
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Fra[)pe en covirant son chien qui jappe à son coté,
Elle meurt aussitôt de tendresse et d'alarmes :
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes.
Il est vrai ; mais aussi, qu'à la mort condamné,
Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné.
Elle ira la première à cette horrible fête
Acheter le plaisir de voir tond)er sa tète. (A. N.)
* Le duc de Choiseul. (A. ]\.)
^ La duchesse de Gramont, sœur du duc de Choiseul. (A. iX.)
^ La lettre à Housseau sous le nom d'Emile. (A. JX.)
l'absence peut produire en vous; votre amitié était peut-être un feu de paille : mais non, je ne le crois pas; quoi que vous m'ayez pu dire, je n'ai jamais pu penser que vous fussiez insensible; vous ne seriez point beureux ni aimable sans amitié, et je suis positivement ce qu'il vous convient d'aimer. N'allez pas me dire qu'il y a du roman dans ma tête; j'en suis à mille lieues, je le déteste; tout ce qui ressemble à l'amour m'est odieux, et je suis presque bien aise d'être vieille et bideuse, pour ne pouvoir pas me méprendre aux sentiments qu'on a pour moi, et bien aise d'être aveugle pour être bien sûre que je ne puis en avoir d'autres que ceux de la plus pure et sainte amitié; mais j'aime l'amitié à la folie; mon cœur n'a jamais été fait que pour elle. Mais voilà assez parlé de moi; parlons de vous et de vos affaires. Avez-vous vu votre cousin'? quelle est sa position? en est-il content? êtes-vous content de lui? Je ne suis pas assez au fait des clioses que je désire savoir, pour pouvoir vous bien interroger : dites-moi tout ce qui vous intéresse, si vous voulez me satisfaire. Adieu pour le moment présent; je reprendrai cette lettre demain après l'arrivée du facteur, pour vous répondre ou pour me plaindre.
Mardi C, h trois heures et demie.
Voilà le facteur, voilà une lettre ; dois-je dire me voilà contente? je n'en sais rien. Ou vous êtes au point que je désire, ou vous vous jouez de moi; je ne sais pas lequel c'est des deux; est-ce vérité, est-ce contre-vérité? suis-je à vos yeux intéressante ou ridicule?
Vous êtes pour moi un logogripbe; j'en tiens tous les rapports, toutes les lettres, et je n'en puis composer le mot; je n'ignorais pas que vous eussiez infiniment d'esprit, mais je n'en connaissais pas tous les (genres; vous m'en découvrez un nouveau; il m'étonne, il m'embarrasse; le Walpole d'Angleterre n'est pas le Walpole de Paris; enfin, enfin vous troublez mon pauvre génie : les emportements que vous ne cessez de me reprocber, cette discrétion que vous jugez si nécessaire, tout cela m'est un peu suspect; mon amour-propre en est un peu blessé; j'aimerais mieux la vérité toute crue ou toute nue; je n'ai pas besoin
1 Feu Henri Scyinour Gonway, feld-maréchal de l'armée anglaise, alors secrétaire d'État au département des affaires étrangères; il l'était depuis 1765 et fut remj)laeé en 1768 par lord Weymoutli. 11 rendit des services à Rousseau et ne partafjea pas la liaine de Hume contre ce philosophe. Il vint à Paiis eu 1774. Madame du Deffand en parle à cette époque. (A. K.)
CORRESPO.NDAIS'CE COMPLETE
qu'on me dore la pilule. Écrivez-moi donc comme à une bête mais à une béte bonne enfant, à qui l'on peut tout dire, pourvu qu'on lui dise la vérité. Est-ce que vous pensez que je croie devoir être aimée de préférence à tout? non, non, je me rends plus de justice, et je suis bien décidée à me contenter de tout, à me résoudre à tout, et je m'attends à tout. Ne serait-ce pas (me folie à moi de prétendre trouver en vous ce que vous prétendez qui est en moi, du roman, de la folie, des chimères, etc.?
Vous êtes donc assez content de l'état des affaires? Tant mieux; je m'intéresse à votre ^gouvernement plus qu'au notre'; M. de Lally est actuellement sur la sellette; il sera peut-être] jugé dès aujourd'hui; je vous dirai son sort avant dé fermer cette lettre.
Adieu, mon cher tuteur; ne m'inspirez pas tant de crainte ni de respect.
Il faut que je vous dise une chose que je répugne à vous dire; je garde vos lettres, et je ne serais pas ftichée que vousj gardassiez les miennes; je me flatte que je n'ai pas besoin de' vous assurer que ce n'est pas que je pense qu'elles en vaillent la peine, mais c'est pour me préparer l'amusement de revoir] par la suite ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre ; je viens d'acquérir un petit coffre pour serrer les vôtres : encore un] roman, direz-vous ; allez, allez, mon tuteur, vous êtes insupportable. __
Mercredi, à dix heures du matin. ■!
M. de Lally fut hier jugé à trois lieures et demie, voilà sa sentence : ils étaient trente-cinq juges, toutes les voix ont été^. à la mort, et deux à la roue; les gens du roi, au nombre d( ([uatre, délibérèrent pour leurs conclusions; il y en eut trois pour la mort et un à l'absolue décharge : tous les Dillon et leurs amis partirent pour Versailles immédiatement après 1( jugement : on dit qu'ils n'obtiendront point la grâce ^.
1 Voici qui donne luie bonne idée du patriotisme de la bonne compagnie d'alors. Avec de tels sentiments , on pouvait se faire aimer d'un Anjjlais ; pouvait-on s'en faire estimer, et n'est-ce pas justifier ceux rpii nous appelaient alors une nation de maîtres à danser? (A. N.)
2 On est étonné de la léjjèreté avec laquelle mndame du Deffand parle de cetj événement, dans lequel on a vu, selon l'expression de M. Sénac de Meilhan,! l'élévation du ran(j devenir fatale à un homme malheureusement célèbre^J
M. de Lally, dit-il, paraissant sur la sellette en
•don
Lall
j;ardé comme un roi dans l'Inde, était un trophée pour la vanité de ses juges. Celui qui connaît les replis secrets du cœur humain sera porté à penser que
«La Cour, etc. déclare Thomas -Arthur Lally dûment î> atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts du roi, son état M et la compagnie des Indes; d'abus d'autorité, et de plusieurs M exactions et vexations envers les sujets du roi, étran^jers et M habitants de Pondichéry ; pour réparation de quoi et autres » cas résultant du procès, Ta privé de son état, honneur et » dignité; l'a condamné et condamne à' avoir la tête tranchée » sur un échafaud, qui pour cet effet sera placé en place de V Grève ; ses biens acquis et confisqués au profit du roi ; sur » iceux préalablement levé dix mille francs au profit des pauvres M de la Conciergerie , et trois cent mille livres aux pauvres de » Pondichéry, suivant la distribution qui en sera ordonnée par » le roi. »
LA MÊME AU MEME
Paris, samedi 10 janvier J766 l, à quatre heures après midi.
Vous ne sauriez imaginer à quel point je vous respecte et je vous suis soumise. Je réprime tous mes premiers mouvements de haine, de colère, d'impatience; vous jugez bien que ce n'est que de ce dernier que j'ai à me défendre avec vous. Il est quatre heures; j'avais résolu de ne point demander si le facteur avait des lettres; et j'ai exécuté pendant trois heures cette résolution; à la fin j'ai succombé en mourant de peur de faillir inutilement ; me voilà bien rassurée. Je suis on ne peut plus contente de votre lettre du 5; j'en avais besoin. Mille nuages s'étaient formés dans ma tête ; j'avais relu ces jours-ci toutes vos lettres; je ne sais dans quelle disposition j'étais, mais j'en avais conclu que vous me trouviez une folle , une extravagante , une ridicule. Je prenais le parti de ne vous jamais écrire plus d'une page; je ne voulais plus abuser de votre patience ni de votre excessive bonté, je ne voulais rien devoir à vos vertus.
l'orffueii d'avoir à prononcer sur le sort d'un homme élevé en di{;nité et si supérieur aux accusés qui paraissent d'ordinaire sur le même théâtre, a })U déterminer l'extrême et injuste rigueur du tribunal. » (A. j>n.)
1 Cette lettre, datée du 10 janvier 1766 dans l'édition de Londres et du 10 janvier 1769 dans l'édition française de 1812 et de 1827, est eu réalité du 10 mai 1766. On voit que nos devanciers ne nous ont pas épargné les erreurs. (L.)
Je me flatte peut-être trop aujourd'hui, mais je suis rassurée; je vous jure, je vous promets, mon cher tuteur, de ne me jamais fâcher contre vous; je vous avoue que je serai attristée et ennuyée quand je n'aurai point de vos nouvelles, mais je serai très-persuadée que vous n'aurez pas eu le temps de m'en donner. Je sais aussi que vous n'abusez point de l'excès de cette confiance et de cette facilité.
Je puis donc me dire, pendant mes insomnies et dans tous les moments de la journée, que j'ai un ami sincère et fidèle, qui ne changera jamais parce que je ne puis changer; il connaît mes défauts, mes désagréments, qu'est-ce que le temps peut y ajouter? Rien, cela est impossible.
Je ne puis concevoir ce que le peu d'habitude que vous avez de notre langue peut vous empêcher de dire; personne, non, personne au monde ne s'exprime mieux que vous, avec [)lus de clarté, plus de facilité et d'énergie; vous serez ravi de revoir vos lettres, je vous en réponds. Vous peignez le tourbillon où vous êtes, de façon que je crois vous y voir '. Il vous fatigue, j'en conviens, mais il ne vous ennuie pas; vous aurez trop de peine à le quitter. Gomme vous ne voulez pas me tromper, vous ne me dites pas un mot de vos projets de retour; ce que vous en écrivez aux autres ne me persuade point; si je perdais l'espérance de vous revoir, je tomberais dans l'abîme des vapeurs. Depuis quelques jours il n'y a que votre idée qui m'en garantit; je ne me porte pas bien, mais cela ira mieux à l'avenir.
Je suis obligée d'interrompre cette lettre, parce qu'il faut que je me lève; demain je la reprendrai, et je vous parlerai de Lally, et je vous donnerai des nouvelles de la reine; le président ^ est allé la voir aujourd'hui.
Diinanclie, à deux heures.
La reine est guérie, mais elle est encore faible, elle a reçu le président à merveille, et lui a demandé quand je pourrais la
1 M. Walpole avait dit : « Je vis dans un tourbillon dont il m'est impossible de vous rendre compte. Je vais à la cour, je reçois des visites , j'en rends, je cours toute la matinée, je dîne, je joue, j'entends parler de poli-, tique, on me demande des conseils, je les donne, on ne les suit pas. — EnHn, comment vous détailler tout cela? Si vous avez des fois trouvé ma tète troublée, actuellement c'est un chaos. " (A. N.)
2 Le président Hénault était surintendant de la maison de la reine Marii' Leczinska, épouse de Louis XV^. (A. N.)
voir; ce ne sera pas sitôt : elle n'a pas encore vu les princes du
Lally fut exécute^ avant-hier, vendredi, à cinq heures du soir; l(^ roi avait accordé à sa famille qu'il le serait à la nuit. Il fit plusieurs tentatives pour se tuer; la première fut un coup qu'il se donna, à deux doigts au-dessous du cœur, avec la moitié d'un compas qu'il avait caché dans la doublure de sa rediiijjote ; la seconde , en voulant avaler un petit instrument de fer, que les uns disent avoir été fait exprès, et d'autres que ce n'élait qu'un cure-dent; enfin la crainte qu'il ne trouvât quelque moyen de finir avant l'exécution, et de perdre une telle occasion pour l'exemple, détermina à envoyer à Ghoisy représenter au roi cet inconvénient. Il ordonna qu'on avançât l'exécution, et comme on eut peur aussi qu'il n'avalât sa langue, on lui mit un l)âillon. Il est mort comme un enragé. Il devait être conduit à l'échafaud dans un carrosse noir; mais comme il n'arriva pas à temps (l'heure étant avancée), on le mit dans un tombereau; il a reçu deux coups; le peuple battait des mains pendant l'exécution. On a jugé hier trois autres officiers, Gadeville, Cihaponnay et Pouilly ; le premier à être blâmé , les deux autres hors de cour et de procès. Le public craignait que Lally n'obtînt sa grâce, ou qu'on ne commuât sa peine; il voulait son supplice , et on a été content de tout ce qui l'a rendu plus ignominieux, du tombereau, des menottes, du bâillon*; ce
1 M. Walpole, en réponse à eela ,(lir : «« Ah! madame, madame, (jnellcs horreurs me racontez-vous là ! Qu'on ne dise jamais que les An{»Uiis sont durs <'t féroces. — Véritahhîmcnt ce sont les Français qui le sont. Oui, oui, vous êtes des sauvages, des Iroquois, vous autres. On a bien massacré des {jens chez nous, mais a-t-on jamais vu battre des mains pendant qu'on mettait à mort un pauvre malheureux, un oCficicr général qui avait langui pendant deux ans en prison? ini honune, enfin, si sensildc à l'honneur, qu'il n'avait pas voulu se sauver! si touché de la disgrâce, qu'il cherche à avaler les grilles de sa prison plutôt que de se voir exposé à l'ignominie publique, et c'est exactement cette honnête pudetu- qui fait qu'on le traîne dans un tombereau, et qu'on lui met un bâillon à la bouche comme au dernier des scélérats. Mon Dieu! que je suis aise d'avoir «piitté Paris avant cette horrible scène ! je me serais fait déchirer, ou mettre à la bastille.» Une infamie n'en justifie jias une autre; mais si Horace Walpole vivait actuellement, que dirait-il de son compatriote sir IIudsonLowe, prolongeant pendant plus de quatre ans le supplice d'un homme bien autrement éb;vé que ne le fut M. de lially? (A. N.)
M. de Meilhan a raconté les particularités suivantes sur la mort de M. de Lally :
« J'étais un soir chez madame la duchesse de Gramout, où se trouvait aussi madame la maréchale de Reauvau. M. de Choiseul entre par une petite I. 23
354 CORRESPOND AiNCE COMPLÈTE
dernier a rassuré le confesseur, qui craignait d'être mordu; il a été seulement envoyé par delà des monts. Il y a quelques personnes qui sont affligées, mais en petit nombre; c'était lui grand fripon, et de plus, il était fort désagréable; il a été condamné tout d'une voix. Cet événement est l'unique objet des conversations.
LA MÊME AU MÊME
Paris , mercredi 21 mai 1766 * .
Il n'y eut point hier de courrier d'Angleterre; il arrivera sans doute aujourd'hui : je ne compte pas qu'il m'apporte rien. Ce qui vous surprendra , c'est que je ne serai point du tout fâchée ; tout au contraire , je serai ravie que vous vous mettiez bien à votre aise avec moi, et que vous ne m'écriviez jamais que quand vous n'avez rien à faire. Vos lettres me feront mille fois plus de plaisir, parce qu'alors elles auront été un amuseporte avec nn air triste et un papier à la main. Qu'ave/-vous, mon frère? lui demanda la duchesse. — Voilà l'arrêt de Lally que je porte au Roi; et il se met en devoir de le lire; puis me regardant : C'est de votre compétence ceci, monsieur, me dit-il; voulez-vous Lien lire et nous dire votre avis? Je lis et quand je suis à ces paroles : atteint et convaincu (ravoir trahi les intérêts du Roi, de l'État et de la compagnie, je demeure surpris et indigné. Eh hieu ! dit M. de Choiseul, continuez. — Je n'ai pas besoin, répliquai-je, monsieur le duc, d'aller plus loin pour voir que cet arrêt est la plus atroce des iniquités. On poi<t trahir les intérêts du roi par un excès de zèle, ignorance ou iinpéritie. Une phrase aussi équivoque montre l'embarras des juges, qui n'ont pu le convaincre de trahison. S'ils en avaient eu la preuve, ils se seraient exprimés positivement. Tout homme qui entre en contrebande une perdrix ou une bouteille de vin, trahit les intérêts du Roi, ceux de l'État et ceux de la compagnie des fermes. Suivant l'horrible disj>ositif de cet arrêt, il mérite donc la mort? Mon avis fit quelque impression. M. de Choiseul monta chez le Roi, tâcha de le ttéchir, mais le trouva trop fortement prévenu contre l'infortuné Lally pour obtenir grâce. >•
M. de Lally-Tollendal , dans une lettre éloquente, insérée le 30 septembre 1811 dans le Jburwa/ </e l'Empire, a réclamé avec autant de force que d'indignation contre cette lettre de madame du Deffand, et rappelle que le 25 mai 1778, soixante-huit conseillers d'État ou maîtres des requêtes cassèrent l'arrêt de condamnation de M. de Lally, sur le rapport de M. Lambert, l'un des magistrats les jdus recommandables de sou temps, et après trente-deux séances de commissaires nommés à l'effet de reviser cette cause importante, (A. ÏN.)
1 Lettre datée fautivement, dans l'édition française, de 1768. (L.)
ment pour vous, et non pas une «jéne ; pour moi, je veux vous e'crire tant qu'il me plaira : je n'ai rien à faire; je n'ai ni de princesse Amélie, ni d'ambassadeurs, ni de bals, ni de jeux, ni de Strawberry-Hill ; je n'ai que mon effilage et mon chien. Je fais l'un sans y penser, et je ne pense guère plus à l'autre.
Presque toutes les fois que je réponds à vos lettres, que l'on a fermé mon paquet, qu'il est à la poste, je m'avise que je vous ai dit mille inutilités, et que j'ai omis de vous dire tout ce qui était le plus important et le plus nécessaire. Par exemple, dans ma dernière lettre, je n'ai point répondue la vôtre du 13, aux articles qui en valaient bien la peine. Qui m'a dit, ditesvous, que ce n'est que par complaisance que vous m'avez lâché le mot d'amitié^ Eh bien , je n'en doute pas; mais je doute que vous aimiez ceux qui vous haïssent : je crois que vous ne pensez point du tout être obligé de me rendre compte de vos pensées, de vos occupations, projets, etc., etc., mais je vous prie de croire que je suis bien éloignée de l'exiger. Oh! non, non, je ne suis pas folle, ou du moins ma folie n'est pas la présomption ni la prétention , et je n'ai point à vous reprocher de m'induirc à tomber dans cet inconvénient. Tout en badinant , tout en jouant , vous me faites entendre la vérité , et vous trouvez le moyen d'en envelopper l'amertume; mais je comprends trèsbien que mes premières lettres ne vous ont pas plu : je ne suis pourtant point fâchée de les avoir écrites; je n'en rougis point. J'ai connu une femme à qui on faisait quelques remontrances sur ce qu'elle n'avait pas un air assez réservé avec des personnages graves et à qui on devait du respect : elle répondit qu'elle avait vingt-neuf ans , et qu'à cet âge on avait toute honte hue; et moi je dis qu'à mon âge on ne pèche point contre la décence en se laissant aller à des emportements d'amitié, et ils ne doivent point effrayer, quand il est bien démontré qu'on n'exige rien. Je ne vous connais pas, ajoutezvous ; peut-être me trompé-je à votre caractère comme je fais à votre esprit. Vous ne me donnez pas beaucoup d'inquiétude d'avoir porté un faux jugement .• je ne me suis point trompée à votre esprit; mais je pourrai me tromper à votre caractère. Cependant permettez-moi de croire que vous n'êtes ni volage , ni ingrat, ni méchant: vous êtes singuhèrement bon, et vous êtes, ainsi que feu mon ami Formont , la bonté incarnée , le plus reconnaissant des hommes et le plus éloigné de toute méchanceté. C'est cette connaissance que j'ai de votre caractère qui me
fait et qui me fera toujours vous dire tout ce que je pense, qui jne fait applaudir de vous avoir donné mon amitié : il ne peut y avoir qu'un seul inconvénient , qui est grand , il est vrai , mais qu'on ne })eut pas appeler danjjereux, c'est de ne vous plus revoir. Si cela arrive, je pourrai avoir à me reprocher de m'étre laissée aller au goût que j'ai pris pour vous, mais non pas d'avoir fait un mauvais choix , ni d'avoir été indiscrète en vous donnant toute ma confiance.
Je suis comme était le feu Régent ', je ne vois <jue des sots ou des fripons; tous les jugements que j'entends porter me sont insupportables ; quelques personnes qui paraissent assez raisonnables parlent de vous, vous louent à peu près bien : j'écoute, j'approuve, je suis contente, et l'instant d'après on vante M. K... : il a bien de l'esprit, dit-on, de la force, du nerf, mais il est bien Anglais; il n'est pas si aimable que M. Walpole. Gelui-ci a bien plus de douceur, de politesse, l)ien plus d'envie de plaire : oh ! il est tout à fait Français. Je me mords les lèvres, je me tords les mains, je me tais, mais j'enrage , et il me prend un dégoût pour ces gens-là , que je voudrais ne leur parler de ma vie; cependant je n'ai rien de mieux à faire que de vivre avec eux. Allez, allez, mon tuteur, ne me recommandezpas de parler de vous ; à qui voulez-vous donc que j'en parle? Sera-ce à madame de Luxembourg^, qui n'a d'estime et de vénération (|ue pour l'Idole^? sera-ce à madame de Mire- M
^ Le duc d'Orléans, qui disait que la société était composée de deux classes d'hommes, les sots et les fripons. Le Réfjent était \m honune d'esprit. (A. N.)
2 La maréchale duchesse de Luxembourg;. Elle était la sœur du duc d(; Villerov, et avait épousé en pi-emières noces le duc de Roufflers , de qui elle eut un tils, qui mourut à Gênes de la petite vérole. Elle fut ensuite maiiée au maréchal duc de Luxembourg, à la terre duquel (à Montmorency) J. J. Rousseau demeura longtemps. — Voyez ses Confessions, ainsi que ses Letti-es à ma- »lame la maréchale de Luxembourg, dans le volume de Lettres originales de^ J. J.Rousseau, publiées à Paris eu 1798. Voici h; portrait que fait M. Walpole de madame de Luxembourg, dans une lettre écrite de Paris en 1765 : « Elle a été fort jolie, fort adonnée au plaisir et fort malicieuse. Sa lieauté est passée, elle n'a plus d'amants, et ciaiut l'approche du diable, (^ette situation a adouci son caractère, et l'a rendu plus agréable ; car elle a de l'esprit et de bonnes manières. Mais en voyant son agitation continuelle et les inquiétudes qu'elle ne saurait cacher, ou serait tenté de croire qu'elle a signé un pacte avec l'esprit malin , et qu'elle s'attend à devoir le reuq)lir dans une huitaine ile jours. » Voyez les OEavres du lord Orford, t. V, p. 306. (A. N.)
•* La comtesse de BoufHers, née Saujon, était l'amie intime du dernier prince de Gonti, et cherchait îi ?.'en faire épouser. Comme ce prince était jjrand prieur de l'ordre de Malte eu France, et qu'il habitait le Temple, ma-
DE MADAME LA MAROtTISE DC DEMAXD. 357
poix ', pour qui tout est lanterne majjique? sera-ce à madame de Beauvau *, qui est toujours dans Fenivrement de ses succès? qui, mal^jré son attachement pour son mari, veut plaire à tout le monde, sans choix, sans discernement? sera-ce à madame de Jonsac^? elle est un être d'une espèce différente de la nôtre; elle est impassible, c'est-à-dire sans passion, sans sentiment; et si elle n'était pas si souvent enrhumée, je croirais que son corps est comme son àme , qu'elle ne sent ni froid ni chaud. Sera-ce enfin à madame de Forcalquier*? ce pourrait être à elle plus qu'à personne ; mais sa madame du Pin , et peut-être aussi son miroir lui ont persuadé qu'elle n'est pas dans la région commune. On démêle cependant qu'elle a de la sensibilité, et la lettre qu'elle m'a chargée de vous envoyer en peut servir de preuve; car assurément tout ce qu'elle vous dit de moi n'est pas une suite des confidences que je lui ai faites; je ne lui parle jamais de vous que pour lui répondre, et je n'ai point avec elle, non plus qu'avec nulle autre, des effusions de cœur.
Encore un autre article à traiter : je dois de la reconnaissance à l'Omnipotence. Je vous écrivais il v a quelque temps que je reconnaissais sa providence; mais si je lâchais la bride comme V^oltaire, je dirais que j'ai bien à m'en plaindre. Quel esprit m'a-t-il donné? celui qui fait qu'on ne peut être content de soi ni des autres. J'aimerais bien mieux qu'il m'eut traitée comme
tlame de Boufflers devint, dans l'inia^'ination vive de tnadaine du Deffand, V idole du Temple; et c'est sons le nom d'idole qu'elle la désiyne toujours dans sa correspondance.
M. Walpole parle d'elle de la manière suivante dans une lettre écrite de Paris : « Madame de Boufflers, qui a été en Angleterre, est une savante, maîtresse du prince de Gonti, dont elle désire beaucoup de devenir la femme. Elle est un composé de deux femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. Il est inutile de vous dire que celle d'en bas est galante et forme encore des prétentions. Celle d'en haut est également fort sensible, et possède une éloquence mesurée, qui est juste et qui plaît; mais tout est gâté par une prétention continuelle d'obtenir des louanges. On dirait qu'elle est toujours posée pour faire tirer son portrait par son biographe. »
Elle passa une seconde fois en Angleterre au commencement de la révolution de France, en J789, et demeura quelque temps à Londres avec sa bellefille la comtesse Amélie de Boufflers, petite-fdle de la maréchale de Luxembourg et duchesse de Lauzun. (A. N.)
^ La niaréchale duchesse de Mirepoix. (L.)
2 La princesse de Beauvau. (L.)
'"^ La comtesse de Jonsac, sœur du président Hénault. (L.)
^ La comtesse de Forcalquicr. (L.)
358 CORRESPOND AiNGE COMPLÈTE
M. de Sault ' ou comme l'Idole, qui toujours s'aime et s'admire, et qui dans cette contemplation ne voit et ne sent rien que ce qui peut augmenter sa gloire. Que je suis différente d'elle, mon cher tuteur! tout m'abat, tout m'accable; si je ne fais pas cas des autres, j'en fais encore moins de moi.
L'héréditaire * dîna chez M. de Paulmy ^ ; il y avait vingt-deux personnes; il avait demandé M, d'Alembert, il l'avait déjà vu à l'Académie des sciences, et l'avait comblé de louanges et de caresses. Le président donne un pareil dîner samedi prochain. On tuera votre héréditaire àr force de repas; son succès est prodigieux : le grand feu de Paris a pourtant fait tomber celui de la Cour. Je n'ai vu ni entendu parler de la grand'maman, depuis le 4 de ce mois que je la vis à Versailles ; il n'est plus question de la lettre * ; le moment de la faire voir est manqué ; vous ne vous souciez pas qu'on y revienne. Belles nouvelles à vous apprendre : les capucins se donnent les airs d'imiter les Anglais : le gardien du couvent de Saint-Jacques, ces jours-ci, s'est coupé la gorge. Vous n'êtes pas curieux de savoir pourquoi, ni moi non plus. Pour le coup, adieu; je finis en vous disant que je suis femme, très-femme, et femmelette et nullement Française.
LA MÊME AU MEME
Paris, dimanche 25 mai 1766
Je ne sais pas si les Anglais sont durs et féroces, mais je sais qu'ils sont avantageux et insolents. Des témoignages d'amitié, de l'empressement, du désir de les revoir, de l'ennui, de la tristesse, du regret de leur séparation, — ils prennent tout cela pour une passion effrénée ; ils en sont fatigués , et le déclarent
^ M. de Sault-Tavannes. Il se plaignait un jour à M. de Lambert de ce que quelqu'un du nom de Sault voulait prendre le nom de Tavannes. «« Il a tort, dit M. de Lambert, tous les Tavannes sont Sault, mais tous les Sault ne sont pas Tavannes. » (A, IN.)
2 Feu le duc de Rrunswick, alors prince héréditaire, mort en 1806. (A. N.)
3 Le marquis de Panlmv, fils du comte d'Argenson, ministre dEtat. Il avait été lui-même ministre de la guerre en 1736. 11 était de l'Académie française et bel esprit. (A. N.)
^ La lettre déjà mentionnée, adressée à Rousseau sous le nom d'Emile. (A. N.)
avec si peu de ménagement, (|u'on croit être surpris en fla()rant délit; on rougit, on est honteux et confus, et Ton tirerait cent canons contre ceux qui ont une telle insolence. Voilà la disposition où je suis pour vous, et ce n'est que l'excès de voire folie qui vous fait obtenir grâce : ce qui me pique, c'est que vous me trouvez fort ridicule ' . Je ne sais pas comment vous aurez trouvé ma dernière lettre; c'était un examen de conscience; elle vous aura peut-être ennuyé à la mort, mais je m'amusai beaucoup à l'écrire : je suis devenue si dissimulée depuis votre départ, que, quand je vous écris, je me laisse aller à dire tout ce qui me passe par la tête : s'il faut encore que je me contraigne, même avec vous, cela m'attristera bien. Vous voulez toujours rire; l'extravagance est votre élément, et moi je suis triste et mélancolique; de plus, je ne me porte pas bien; je vous l'avais mandé, mais cela ne vous fait rien; vous ne vous informez pas seulement de mes nouvelles. Vous êtes un original où je ne comprends rien ; je crois quelquefois que vous avez de l'amitié pour moi, et puis tout de suite je pense tout le contraire : je n'aime point tous ces virevousses-là ; cependant, à tout prendre, vous me divertissez.
Vous êtes étonnant avec votre Lally. Si vous saviez toutes les horreurs dont il était coupable , combien il a ruiné et fait périr de malheureux! Joignez à cela que le public était persuadé que son argent le tirerait d'affaire, vous conviendrez
1 Voici comment M. Walpole s'était exprimé : « A mou retour de Strawberry-Hill, je trouve votre lettre, (jui me cause ou ne peut plus de chagrin. Est-ce que vos lamentations, madiime, ne doivent jamais Hnir? Vous me faites Lien repentir de ma franchise ; il valait mieux m'en tenir au commerce simple; poiirtpioi vous ai-je voué mon amitié? C'était pour vous contenter, non pas pour augmenter vos ennuis. Des soupçons, des inquiétudes perpétuelles! — Vraiment, si l'amitié a tous les eunnis de l'amour sans en avoir les plaisirs, je ne vois rien qui invite à en tàter. Au lieu de me la montrer sous sa meilleure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce à l'amitié si elle n'enfante que de l'amertume. Vous vous moquez des lettres d'Héloïse, et votre correspondance devient cent fois plus larmoyante. Reprends ton Paris; je n'aime pas ma mie au gué. Oui, je l'aimerais assez au gai, mais très-peu au triste. Oui, oui, m'amie, si vous voulez que notre commerce dnre, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez pas comme la comtesse de la Suze, qui se répandait eu élégies pour un objet bien ridicule. Suis-je {^lit pour être le'héros d'un roman épistolairc? et connuent est-il |>ossible, madame, qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous donniez tlans un stvle qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate? Parlez-moi en femme raisonnable, ou je copierai les réponses aux Lettres portugaises. » (A. !N.)
COU RESPON IJ A > Ci: COM PJ.ETE
qu'il fallait un exemple : qu'importe fju'il tut officier ^jénéi al ? il en méritait davantage un plus jjrand châtiment, .le suis persuadée que Pondicliérv n'a été pris que par ses trahisons; enfin on ne devrait jamais condamner au supplice aucun malfaiteur si on lui avait fait (jrâce. A l'égard des trois années (ju'il a été en prison, elles ont été nécessaires poiu^ l'information de son procès ; il fallait faire venir les preuves des Indes; enfin, je suis, je crois, tout aussi compatissante que vous, je ne pense pas qu'il soit selon la loi naturelle de faire moiuir personne ; mais puisque la loi civile s'en est arrogé le droit, M. de Lally a dû avoir la tête tranchée. A l'égard du haillon et du tomhereau, je les désapprouve; mais ne croyez point qu'il v ait été fort sensihle; il a fini en enragé : de tous les hommes c'était le moins intéressant, et je crois le plus coupahle. Je me perds dans votre esprit; qu'importe, je veux toujours vous dire ce que je pense.
Vous ne reprendrez pas Paris à cause de vos mies tant gaies que tristes; j'aurai ce soir votre mie gaie d'Aiguillon, et votre mie triste Forcalquier, et votre m^ie ténébreuse du Deffand aura quatorze personnes à souper, parce que madame de Mirepoix lui en a envoyé demander, ainsi que nladame de Montrevel. Yoilà votre monnaie; j'aimerais mieux vous pour toute pièce, quoi(jue vous ne soyez pas assurément de hon aloi.
Ne m'écrivez plus d'impertinences ; il y a tel moment où elles» me feraient heaucoup de peine. Ne me parlez plus de votre retom^ pl y 'i cinq mois d'ici au mois de novemhre, et sept jusqu'au mois de février; je ne veux pas plus penser à cela qu'à l'éternité.
Je vous prie d'être infiniment persuadé que vous ne m'avez 1 point toinné la tête, et que je prétends hien ne me pas plus] soucier de vous que vous ne vous souciez de moi : adieu.
LA MÊMF. AU MKME.
Lundi 26 mai 1766
Vous m'avez irritée, troiddée, et, qLii pis est, gelée : me comparer à madame de la Suze ' ! me menacer de m'écrire poui
1 Henriette de Coli{;ny, marquise de la Snze, était la fille du maréchal de Coli{;ny. Elle floriss.iit à Paris, comme bel esprit, au milieu du dix-septième siècle; écrivit des éléjjies, des madiigaux, admirés par les demi-connaisseurs de son temps, et négligés par le nôtre. Elle mourut à Paris en 1673. (A. X.)
I>E MADAMK LA .VlAnoilSi: IK jJl.FFAM». :}61
rép()iJ.S(; une Portugaise ' ! ce sont Jes deux choses du monde <|ue je hais le plus; l'une pour sa de{|oùtante et monotone fadeur, et Fautre pour ses emportements indécents. Je suis triste, malade, vaporeuse, ennuyée; je n'ai personne à qui parler : je crois avoir lui ami, je me console en lui confiant mes peines , je trouve du plaisir à lui parler de mon amitié , du besoin que j'aurais dehii, de Fimpatience que j'ai de le revoir; et lui, loin de répondre à ma confiance, loin de m'en savoir /;ré, il se scandalise, me traite du haut en bas, me tourne en ridicule, et m'outrage de toutes les manières! Ah! fi, fi! cela est horrible; s'il n'v avait pas autant d'extravagance que de dureté dans vos lettres, on ne ])Ourrait pas les supporter; mais à la vérité elles sont si folles que je passe de la plus grande colère à éclater de rire : cependant j'éviterai de vous donner occasion d'en écrire de pareilles.
J'eus dimanche à souper seize personnes; on ne pouvait pas se tourner dans ma chambre; madame de Forcalquier était assurément celle que j'aime le mieux; j'en suis assez contente : elle a cependant quelquefois des airs à la Walpole, mais je les Uii passe en faveur de quelque autre ressemblance que je lui soupçonne. Pour M. de Sault, si l'on ôtait l'article de son nom, qu'on en changeât l'orthographe, et qu'on n'y laissât que le son, il serait parfaitement bien nommé. A propos, je me souviens que Fautre jour, pensant à vous, je vous comparais à un logogriphe; on en tient tous les rapports, on a toutes les lettres, et on n'en trouve pas le mot. P^st-ce là le style qu'il >ous faut, et à quoi me comparez-vous! à un amphigouri, à une parade; j'aime encore mieux cela qu'aux élégies de madame de la Suze, mxx Lettres portugaises, et aux romans de mademoiselle Scudéri.
Mardi 27.
Je vous prends et je vous quitte comme il me plaît; voyez ce qui m'est arrivé hier au soir : je fais copier la lettre que j'ai é(Tite au président, pour ne pas faire deux éditions.
« Je vais vous causer un moment de trouble, mais il ne » durera pas : je ramenai hier madame de Forcalquier; elle » était dans le fond du carrosse, et moi sur le devant. Yis-à-vis
1 LeUres d'amour d'une relu/icuse portugaise y écrites au chevalier de C...., officier français en Portugal'. Tel est Je titre d'un petit volume de lettres publiées à La Haye eu 1688, qui méritent bien la manière dont madame du r>cfl'aud en parle ici. (A. IN.)
362 CORHESPOîNDAjNCE COMl>J.ÈTE
» M. de Prasliiî ', l'essieu de derrière rompit tout auprès de » la roue ; la roue tomba , nous versâmes sans que la (>lace de » devant, ni que celle de la portière, du côté que la voiture » versa, aient été cassées : mon cocher fut jeté par terre, n ainsi que les trois laquais qui étaient derrière, personne n'a » été blessé, et les chevaux, à qui tout cela ne fit rien, s'en » revinrent tout seuls avec l'avant-traift à la porte de Saint- » Joseph : le portier les reçut très-honnêtement, et leur tint » compagnie jusqu'à ce que mes gens les vinssent rechercher » pour ramener la voiture. Nous ne fûmes pas si heureuses, » madame de Forcalquier et moi; le suisse de M. de Praslin » nous refusa l'hospitalité : Monseigneur trouverait mauvais » qu'il nous reçût; monseigneur n'était point rentré : nous le » prîmes sur le haut ton ; nous entrâmes malgré lui ; le pauvre » homme était tout tremblant : monseigneur rentra; madame M de Forcalquier proposa à ce suisse de lui aller dire que nous » étions là. — Oh! je n'en ferai rien. — Et pourquoi donc, » s'il vous plaît? — Parce que je n'oserais; monseigneur le ') trouverait mauvais; je ne dois pas quitter mon poste. Un « laquais d'une mine superbe passe devant la porte; madame » de Forcalquier lui demanda un verre d'eau. — Je n'ai ni » verre ni eau. — Mais nous en voudrions avoir. — Où voulez- » vous que j'en prenne? — Allez dire à M. de Praslin que nous » sommes là. — Je m'en garderai bien; monseigneur est retiré. » Pendant ce temps-là, madame de Valentinois, qui revenait » de la campagne, et qui était à six chevaux, passe devant » l'hôtel de Praslin, voit notre voiture, demande à qui elle est, » vient nous chercher, et nous tire de la chambre du suisse, et » nous ramène chez nous. Il est bien dommage que ^I. \e che- » valier de Boufflers ^ ne soit pas ici; beau sujet de couplets : » il est bon d'avertir les voyageurs de pas verser devant l'hôtel » de monseigneur de Praslin . »
Le président me mande : « Le feu ministre de la paix est un » faquin, ainsi que tout ce qui a Flionneur de lui appartenir.
* L'hôtel du duc de. Praslin, cousin du duc de Ghoiseul, et alors ministre des affaires étrangères. Cet hôtel est situé rue de BoiuLon, au coin de la rue du Bac; il donne sur le quai d'Orsay. (A. N.)
2 Le deuxième fils de la marquise de Boufflers, connu avantajjeusement par la vivacité de son esprit et ])ar son talent pour la poésie. Il avait d'abord été abbé; pendant la révolution il épousa madame de Saliran, Il est mort il y a quatre ans (1827); il était membre de l'Académie française. (A. 2i.)
» Si le successeur ' avait été à sa place, les choses ne se seraient » pas passées de même, et madame de Forcalquier en aurait >) reçu tout au plus quelque demande honnête pour le droit de « gîte : il fendrait faire la lecture de votre relation à Tassem- » blée du dimanche des ambassadeurs. »
La suite de cette aventure est que monsei(pieur n'a pas compromis sa dignité en envoyant savoir de nos nouvelles : madame de Forcalquier, ainsi que moi, s'en porte bien : mon cocher a une bosse à la tète et a été saigné : ainsi finit l'histoire.
Je vis hier madame de Luxembourg; elle était revenue la veille au soir de l'Ile-Adam^; il y a eu des plaisirs ineffables; elle donne à souper jeudi au prince héréditaire.
LA MÊME AU MEME
Paris, mardi 3 juin 1766.
En cas que le courrier ait une de vos lettres, je ne la recevrai que demain; il y a toujours un jour de retard, et comme je vais demain à Montmorency, je n'aurai pas le temps de vous écrire : je prends donc mes précautions, parce qu'il me semble que j'ai beaucoup de choses à vous dire. Je commence par vous rappeler l'aventure de notre versade, il y eut hier huit jours; je vous envoyai la lettre que j'écrivis au président; cette lettre a été lue par tous ceux qui ont été chez lui, et tous ceux qui ont été chez lui l'ont contée à tous ceux qu'ils ont vus : ainsi rien n'a fait tant de bruit que cette aventure, et n'a donné tant de ridicule à monseigneur de Praslin. Tout le monde s'étonnait qu'il n'eût pas jeté la faute sur ses gens, et qu'il ne fût pas venu ou qu'il n'eût pas envoyé chez madame de Forcalquier et chez moi nous faire des excuses; il y vint hier, qui était justement le jour de l'octave.
Je vis hier M. le duc de Ghoiseul, qui ai riva chez madame de Mirepoix comme j'en sortais. Il me prit par le bras, me fit rentrer, et nous eûmes ensemble une vraie scène de comédie. J'ai fait copier la lettre que j'ai écrite ce matin à madame de Ghoiseul, pour m'épargner la peine de vous en faire le récit, et je
* Le duc de GhoiseuL (A. IS.)
2 La résidence la plus habituelle du prince de Conti. Le château a été détruit pendant la révolution. (A. N.)
364 CORIUCSPONDA^CE CO>U»LÈTK
vous Penvoie '. Jamais on n'a dit autant d'injiu^es que je lui en ai dit; je l'appelai esprit borné, pédant, enfin excrément du ministère : il fit des cris, des rires outrés : je voulus qu'il se mît à genoux pour me demander pardon; il me dit qu'il y était; je lui fis baiser ma main, je lui pardonnai, et nous sommes pour le présent moment les meilleurs amis du monde. Tou( cela vous aurait bien diverti si vous aviez été ici ; mais vraiment il y a une autre bistoire qui fait bien tomber la nôtre : c'esl celle de M. de *** et de madame de ***. H y a trois semaines qu'elle est arrivée, et il n'y a que quatre jours qu'on la sait : ces deux personnes étant allées souper cbez madame de Beuvron ^, ne voulurent point se mettre à table, et au lieu de rester dans la cliambre ou dans le cabinet, elles allèrent dans un petit boudoir tout au bout de l'appartement. Après le souper, madame de *** aborda madame de Beuvron avec l'air tout troublé et tout déconcerté ; elle lui dit qu'il lui était arrivé le plus grand malheur du monde. Ah! vous avez cassé mes porcelaines? il n'y a pas grand mal. — Non, madame, cela est bien pis. — Vous avez donc gâté mon ottomane? — Ah! mon dieu non , cela est encore bien pis ! — Mais <|u'est-ce donc qui est arrivé? qu'avez-vous pu faire? — J'ai vu un très-joli secrétaire, nous avons eu la curiosité de voir comme il était en dedans ; nous avons essayé nos clefs pour tâcher de l'ouvrir; il s'en est cassé une dans la serrure. — Ah! madame, cela est-il possible? il faut que vous le disiez vous-même pour que cela puisse se croire. Un valet de chambre que l'on soupçonnait d'avoir vu cette opération, fut sollicité par prières et promesses d'aller chercher un serrurier pour raccommoder la serrure ; il n'en voulut rien faire, et dit qu'il se garderait bien de toucher à ce qui appartenait à sa maîtresse : la crainte, ou plutôt la certitude d'être dénoncée par cet homme, détermina à le prévenir, en en faisant l'aveu. Youdriez-vous être à la place de M. ***? Pour moi, j'aimerais mieux avoir été surprise en mettant la main dans la poche; il y aurait du moins de l'adresse et moins de perfidie; cela est horrible : comment peut-on rester dans le lieu où l'on s'est couvert d'une pareille infamie '?
* On n'a pas trouvé cette lettre. (A. N.)
2 La comtesse de Beuvron , née Rouillé , mariée au comte de Beuvron , frère du duc d'Harcourt, et ensuite duc d'IIarcourt lui-même. (A. N.)
3 M. Walpole, en réponse, dit : « Je ne soufflerai pas un mot de l'iiistoire de la dame qui est si curieuse sur le dedans d'un secrétaire : mylord H... se
LA MÊME AU MÊME
Paris, mardi 17 juin 1766, à 3 licmcs.
^ous avons tous les deux un pied de nez; vous, de ne m' avoir pas devinée' ; et moi, de ne l'avoir point été; je voudrais savoir ({ui vous avez pu soupçonner : oubliez votre méprise, je vous la pardonne.
Je suis persuadée que vous êtes fort aise de trouver que ce soit moi, et que l'amitié l'emporte sur la vanité. Si le succès de (?ette folie n'a pas été tel que je l'espérais, elle m'a du moins bien divertie dans le temps : j'en avais fait le projet plus d'un mois avant votre départ. Rappelez-vous que vous allâtes chez un M. Doumeny, que vous fûtes mécontent du portrait que vous y vîtes. Madame de Turemie', à qui je le dis, offrit de me prêter une boîte de M. de Bouillon; je l'acceptai; je la donnai à madame de Forcalquier ; elle vous la fit voir dans mou petit cabinet bleu; vous reconnûtes madame de 8évi(>né, vous en parûtes content. Le lendemain je remis ce portrait entre les mains de madame de Jonsac, qui se cliar^jea d'en faire faire la
pendrait s'il la savait. Mais réellement le cavalier était bien maladroit d'ein- |)lover si lourdement son temps dans un boudoir avec la plus jolie femme de Krance, et une l'emme un peu disposée à la curiosité. Mon dévot cousin s'y :<erait pris d'une autre façon, m (A. N.)
* Ceci fait allusion à une tabatière portant dans le couvercle le portrait de madame de Sévigné, et renfermant une lettre adressée à M. Walpole en son nom, cpi'il ne soupçonna pas d'abord de venir de madame du Deffand, mais "(u'il crut lui avoir été adressée par la duchesse de Ghoiseul. (A. IN.)
- La princesse de ïurenne, la bru du duc de Bouillon. La maison de Bouillon est éteinte, le dernier prince de cette famille était cul-de-jatte. C'est à lui qu'appartenait la terre de iNavarre, cédée à la maison de Bouillon par Louis XIV en échange du comté de Sedan. Pendant la révolution, M. Roy, l'un des derniers ministres des Hnances, fut chargé des afftiires de M. de Bouillon.
Sous le règne de Louis XIV, messieurs de Bouillon avaient fait dresser et imprimer leur généalogie avec beaucoup de magnificence et de faste. Ils en avaient fait distribuer des exemplaires à la Cour. Lorsqu'on vint à en parler au souper du roi : Sire, dit le prince de Condé, si l'on en croit cett<; généalogie, messieurs de Bouillon sont bien plus nobles que nous; car elle les fait ilescendre des premiers ducs d'Aquitaine qui étaient souverains, tandis que le grand-père de Hugues Capet n'était qu'un simple particulier. Mais, après tout, ajouta le prince de Condé, ce n'est pas à moi à leur dire ce que j'en pense, je ne suis que le cadet; c'est vous, sire, qui êtes l'ainé. Le roi s'étant fait représenter cette généalogie, en ordimna la suppression. (A. N.)
•copie; on dit qu'elle est bien. Elle ordonna la boîte, elle a transcrit la lettre ; enfin elle a tout fait ; vous lui devez un mot de remerciment. Mandez -lui que je vous ai conté tous ses soins, elle a beaucoup d'estime et de goût pour vous. Toute cette besogne étant finie , il fallait que cela vous parvînt , et je voulais que ce fût mystérieusement. J'eus dessein de m'adresser à M. Graufurd'; je vous priai de me mander s'il était à Londres, et puis je pensai que je lui causerais bien de l'embarras; j'eus recours à la grand'maman; et avec sa bonté ordinaire, elle entra dans toutes mes vues ; elle les perfectionna, se chargea de mon paquet, l'adressa à M. de Guerchy*, lui écrivit ses instructions, et lui demanda de lui en apprendre la réussite. Je juge par votre récit que c'est un très-habile ministre, et qu'il a suivi très-exactement ce qui lui avait été prescrit. J'écrirai incessamment à la grand'maman pour la remercier, et je transcrirai ce que vous m'avez mandé à l'occasion de sa lettre : pourquoi ne me l'envoyez-vous pas, cette lettre? je ne le comprends pas ; elle m'a envoyé la vôtre que je lui ai renvoyée; j'en ferai de même de la sienne; je vous la renverrai.
Voilà toute l'histoire. Si vous m'aviez devinée, comme je n'en doutais pas, rien n'aurait manqué à mon plaisir; mais mon tuteur n'a pas reconnu sa pupille. Voilà la plus utile leçon que j'aie jamais reçue de lui.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercredi 9 juillet 1766.
Vous voyez quel est le quantième du mois, et ce n'est qu'à cet instant que je reçois votre lettre du 1" et du 3. Vous avez si bien fait par vos leçons, vos préceptes, vos gronderies, et, le pis de tout, par vos ironies, que vous êtes presque parvenu à me rendre fausse, ou pour le moins fort dissimulée : je m'interdis de vous dire ce que je pense; quand je suis prête à me laisser aller à vous dire quelques douceurs, je crois entendre ces paroles du Seigneur aux trois Marie (à ce que je crois) : Noli me tangere,
* Le même M. Graufurd dont il a déjà été parlé. (A. N.) 2 Alors ambassadeur de France en Angleterre , plus célèbre par ses différends avec le chevalier d'Eon que par ses mérites diplomatiques ou autres. (L.)
Je possède plus FÉvan^^^ile qu'Horace. Oh non, je ne pourrai jamais dire mon Horace comme chacun dit ; je ne possède point Horace y je ne connais point Horace; je sais qu'on l'estime, qu'on le prône, qu'on le vante; je ne dis pas qu'on ait tort» mais je ne le connais pas.
Vivez , vivez en paix avec votre sainte ' ; livrez-vous tout entier à votre passion pour elle; en conséquence, lisez et relisez ses lettres, et jugez si l'amitié ne peut pas faire sentir et dire des choses mille fois plus tendres que tous les romans du monde? Savez-vous ce qui me fâche le plus contre vous aujourd'hui? c'est que vous ne répondiez point à ce tour mystique que j'avais pris pour vous forcer à me dire ce que je serais bien aise que vous me dissiez* : apparemment que vous improuvez cette tournure, car vous m'avez écrit que, quand vous ne répondiez pas à quelque article de mes lettres, c'était une marque d'improbation. Ah! vous êtes un plaisant personnage ; je vous dirais volontiers comme la capricieuse dans le Philosophe marié; après avoir fait à son amant l'énumération de tous ses vices, de tous ses ridicules, elle termine ainsi sa longue kyrielle : « Mais, malgré vos défauts, je vous aime à la rage. » Ah! cette citation est d'une petite emportée, mais non pas d'une ennuyeuse héroïne de roman.
Non , non , vous vous trompez très-fort , si vous croyez que j'eusse été fâchée de ne pas réussir à vous attraper; mais je vais vous citer l'opéra :
Les dieux punissent la fierté ; Il n'est point de grandeur que le ciel irrité N'abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre.
Vous m'avez rendue poussière; je vous le pardonne, n'en par- Ions plus.
J'ai une chose étonnante à vous dire, et qui le devient cent fois davantage depuis que j'ai reçu votre lettre, parce que vous ne me dites pas un mot de l'affaire dont il s'agit; voici le fait.
Le baron d'Holbach' a reçu, samedi dernier, une lettre de
* Madame do Sévigné. (A. IN.)
2 Elle entend parler de la lettre écrite sous le nom de madame de Sévigné, où on l'engage de revenir au plus tôt à Paris. (A. N.)
3 Seigneur allemand établi à Paris, dont l'hôtel était le rendez- vous de tous les encyclopédistes, et de ceux qu'on appelait alors philosophes à Paris.
Le baron d'Holbach, né à Heidelsheim dans le Palatinat, est mort à Paris, en 1789, à l'âge de soixante-six ans. Il y était venu dès son enfance et y passa
CORRESPOÏSDANCE COMPLETE
\I. Hume, remplie de plaintes, de fureurs, contre Jean-Jacques : il va faire, dit-il, un pamphlet pour instruire le public de toutes» ses atrocités; je n'ai encore vu personne qui ait lu cette lettre' y mais on dit que M. d'Alembert l'a lue; il en court des extrait par tout Paris. Milord Holderness avait reçu une lettre de sa femme, le même ordinaire, qui lui mandait avoir donné à dîner la veille à M. Hume, et elle ne lui mande point qu'il lui ait dit un mot de Jean-Jacques; vous ne m'en dites rien non plus, tout cela me paraît incompréhensible. Donnez-moi, je vous prie, tous les éclaircissements possibles sur cette affaire , et une fois pour toutes, ne craignez de moi aucune indiscrétion : je poussi la réserve sur tout ce qui me vient de vous jusqu'à la plus (jrand< puérilité. Je (jarderais vos secrets, si vous me jugiez digne ai m'en confier, et je vous sauverai du ridicule de l'intimité d'ui liaison qui pourrait nuire à votre considération, et vous faire éprouver des froideurs de l'Idole et de ses adhérents.
MADAME LA MARQT ISF. 1>Ï DEFFAND A M. DE VOLTAIRE
18 septembre 1766 '-i.
L'ennui me prend, monsieur, de ne plus entendre parler vous; vous me croyez peut-être nriorte, je ne le suis pas encore; il est vrai qu'il ne s'en faut de guère; mais je suis cependant
lii jïlus {{rancle partie de sa vie. Marié avec mademoiselle d'Aine, sœur l'intendant de Tours, il la perdit presque aussitôt, et o])tint à prix d'arjjent la «îour de Rome la permission d'épouser la sœur de sa femme, qui n'< morte qu'en 1814 à plus de quatre-vin^jts ans.
Comme Helvétius, le ]>aron d'Holhach faisait sa société des f[ens de lettre il se rendit célèbre par son athéisme pur, et par plusieurs ouvrajjes, enl autres son fameux Système de la nature^ auquel il est probable que coopé-*rèrent plusieurs de ses convives. Après avoir recherché la société de Jean* .Jacques, il se brouilla avec lui, et on mit généralement les torts du côté du baron. On ne peut nier qu'il n'eût du savoir et des connaissances, et il suffi» pour n'en point douter du témoignage de Rousseau : « C'était, dit-il, un fils '> de parvenu, qui jouissait d'une assez grande fortune dont il usait noble- <• ment, recevant chez lui des gens de lettres, et par son savoir et ses cou- » naissances tenant bien sa place au milieu d'eux. » (A. jN.)
* M. Walpole a donné, dans le tome IV de ses OEuvres , édition in-4o, récit détaillé de cette malheureuse (pierelle entre Rousseau et M. Hume, qi selon Marmontel, avait été prédite par M. le baron d'Holbach. (A. 'S.)
- Vovez la réponse de Voltaire à cette lettre, vol. LIX, page 473. (>ett( réponse commence ainsi : Ennuyez-vous souvent, madame. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUrSE DU DEFFA^D. 369
<'iicore assez en vie pour avoir plus hesoin de vos lettres cjue <le prières, (iommeiit vous portez-vous? Que l'aites-vous? fjue pensez-vous? Il a couru ici le bruit que vous vouliez aller à Wesel; cela est-il vrai?
Que dites- vous du procès de Jean-Jacques et de M. Hume? Avez-vous lu la lettre de dix-huit pages de celui-là à celui-ci? Existe-t-il dans le monde un aussi triste fou que ce Jean-Jacques? C'est bien la peine d'avoir de l'esprit et des talents, pour en faire un pareil usa^je! C'est une plaisante ambition que de vouloir se rendre célèbre par les malheurs ; il n'aura bientôt plus «l'asile qu'aux Petites-Maisons. Ses protectrices sont bien embarrassées. Pour vous, monsieur, vous êtes mon sajje, et je voudrais bien que vous fussiez mon ami; vous ne l'êtes point, puisque vous n'avez point soin de moi.
J'ai lu en dernier lieu le Philosophe ignorant; on dit qu'il y a encore quelque chose de nouveau, mais dont je ne sais pas le titre; je voudrais avoir tout cela. Je ne sais plus que lire. Voilà pour la quatrième fois que je fais la tentative de lire M. de Buffon, et je ne puis pas tenir à l'ennui que cela me cause. Enfin, sans le Journal encyclopédique , je ne saurais que devenir. N'en faites-vous pas assez de cas? C'est en fait de lecture, ce qu'est la dissipation dans la vie; cela ne vaut pas l'occupation ni la société , mais cela y supplée.
Ecrivez-moi, réveillez-moi, aimez-moi, ou faites-en le semblant; moi, je vous aime tout de bon, et je ne veux plus être si longtemps sans vous le dire.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris , 24 septembre 1766.
J'avais résolu de ne vous point écrire; non pas que vous soyez mal avec moi, tout au contraire; mais par la crainte que ce ne soit une fatigue, dans l'état de faiblesse où vous êtes, de recevoir des lettres : vous aurez tout au plus celle de la lire , car je prétends bien non-seulement vous dispenser d'y répondre, mais je vous demande en grâce de n'y point penser. Je vous crois très-malade, et le récit que vous m'avez fait de votre état me donne beaucoup d'inquiétude', et à tel point que vous ne
* M. Walpolc souffrait alors d'une forte attaque de goutte. (A. N.) I. 24
370 GORRESPOiNDA^CE COMPLÈTE
pouvez, sans manquer à l'amitié, ne me pas donner de nouvelles deux fois la semaine, comme je vous en ai prié dans ma dernière lettre. Je ne veux pas un seul mot de votre main, mais je vous aurai une vraie obli(]^ation de dicter en anglais un bulletin très-circonstancié et très-véridique de votre situation du moment. Je crois vous avoir mandé que Wiart apprenait l'anglais; j'ai eu la précaution de fixer l'heure de ses leçons à celle où le facteur apporte les lettres , pour que celles que je recevrai de vous en anglais puissent être traduites sur-le-champ. Consentez donc , mon tuteur, à m' envoyer régulièrement des bulletins deux fois la semaine : je ne doute pas que la poste de Bath à Londres ne soit régulière; M. de Guerchy me l'a assuré. Si vous restez aux eaux tout le mois de novembre, lui et sa femme vous iront rendre visite. Je voudrais bien être de la partie; mais savez-vous ce que je désirerais? ce serait d'être un vieillard à la place d'une vieille; j'irais, je vous jure, à Bath pour vous tenir compagnie et vous soigner : je suis très-persuadée, et même je n'en puis douter, que vous ne méritez pas tout ce que je pense pour vous; mais qu'y faire? Ce n'est ni votre faute ni la mienne; nous devons mutuellement , moi , vous épargner les reproches , et vous, m' épargner les réprimandes.
J'ai peur que vos médecins ne soient détestables; je les crois pires que les nôtres : les uns et les autres peuvent être des empoisonneurs, mais leurs poisons sont différents; les nôtres sont lents, et les vôtres prompts et violents. Donner à un homme comme vous, aussi faible, aussi maigre, pour le guérir de la goutte, des drogues chaudes, et le mettre à l'usage du vin, cela me paraît comme un coup de pistolet dans la tête pour guérir de la migraine. J'attends beaucoup des eaux de Bath; mais je ne ferai pas une goutte de bon sang que je n'aie reçu un bulletin en anglais tel que je vous le demande. Ajoutez à ce bulletin un aveu franc et délibéré de l'effet que vous font mes lettres, si elles vous ennuient, si elles vous fatiguent; rien ne peut me déplaire , rien ne peut me fâcher, que votre mauvaise santé. Adieu : vous ne vous souciez guère de nos nouvelles, ni moi non plus, en vérité.
Ferney, 24 soptcinl)ic 1766.
Ennuyez-vous souvent, madame, car alors vous m'écrirez. Vous me demandez ce que je fois : j'embellis ma retraite, je meuble de jolis appartements où je voudrais vous recevoir; j'entreprends un nouveau procès dans le goût de celui de Galas, et je n'ai pas })u m'en dispenser, parce qu'un père , une mère et deux filles, remplis de vertu et condamnés au dernier supplice , se sont réfugiés à ma porte , dans les larmes et dans le désespoir.
C'est une des petites aventures dignes du meilleur des mondes possible. Je vous demande en grâce de vous faire lire le Mémoire que M. de Beaumont a fait pour cette famille aussi respectable qu'infortunée. Il sera bientôt imprimé. Je prie M. le président Hénault de le lire attentivement.
Vos suffrages serviront beaucoup à déterminer celui du public, et le public influera sur le conseil du roi. La belle âme de M. de Gboiseul nous protège; je ne connais ])oint de cœur plus noble et plus généreux que le sien; car, quoi qu'en dise Jean-Jacques, nous avons de très-honnêtes ministies. J'aimerais mieux assurément être jugé par le prince de Soubise et par M. le duc de Praslin que par le parlement de Toulouse.
Il faudrait, madame, que je fusse aussi fou que l'ami Jean- Jacques pour aller à Wesel. Voici le fait : le roi de Prusse m'ayant envoyé cent écus d'aumône pour cette malheureuse famille des Sirven, et m'ayant mandé qu'il leur offrait un asile à Wesel ou à Glèves , je le remerciai comme je le devais ; je lui dis que j'aurais voulu lui présenter moi-même ces pauvres gens aux- I quels il promettait sa protection. Il lut ma lettre devant un fils de jNI. Tronchin, qui est secrétaire de l'envoyé d'Angleterre à Berlin. Le petit Tronchin, qui ne pense pas que j'ai soLxantetreize ans, et que je ne peux sortir de chez moi, crut entendre <|ue j'irais trouver le roi de Prusse; il le manda à son père; ce père l'a dit à Paris; les gazetiers en ont beaucoup raisonné; et voilà comme on écrit V histoire ; puis fiez-vous à messieurs les savants.
Il faut r[ue je vous dise , pour vous amuser, que le roi de Prusse m'a mandé qu'on avait rebâti huit mille maisons en
372 GORRESPOINDAÎNCE COMPLÈTE
Silésie. La réponse est bien naturelle : « Sire, on les avait donc )' détruites ; il y avait donc huit mille familles désespérées? Vous] » autres rois, vous êtes de plaisants philosophes ! »
Jean-Jacques du moins ne fait de mal qu'à lui, car je ne crois pas qu'il ait pu m'en faire; et madame la maréchale de Luxembour^j ne peut pas croire que j'aie jamais pu me joindre aux persécuteurs du Vicaire savoyard. Jean-Jacques ne le croit] pas lui-même; mais il est conmie Cliiant-Pot4a-Perruque , qui disait que tout le monde lui en voulait.
Savez- vous que l'horrible aventure du chevalier de la Barrej a été causée par le tendre amour? Savez-vous qu'un vieux ma-! raud d'Abbeville, nommé Belleval, amoureux de l'abbesse de] Vignancourt, et maltraité, comme de raison, a été le seul mo-j bile de cette horrible catastrophe? Ma nièce de Florian, qui a' l'honneur de vous connaître, et dont les terres sont auprès! d'Abbeville, est bien instruite de toutes ces horreurs; elles font] dresser les cheveux à la tête.
Savez-vous encore que feu monsieur le dauphin, qu'on ne peut; assez regretter, lisait Locke dans sa dernière maladie? J'ai appris, avec bien de l'étonnement, qu'il savait toute la tragédie de Mahomet par cœur. Si ce siècle n'est pas celui des grands talents, il est celui des esprits cultivés.
Je crois que M. le président Hénaultaété aussi enthousiasmé <|ue moi de M. le prince de Brunsv\'ick. Il y a un roi de Pologne philosophe qui se fait une grande réputation. Et que dirons-, nous de mon impératrice de Russie?
Je m'aperçois que ma lettre est un éloge de têtes couronnées;] mais, en vérité, ce n'est pas fadeur, car j'aime encore mieux] leurs valets de chambre.
II m'est venu un premier valet de chambre du roi, nommé M. de la Borde ', qui fait de la musique, et à qui Monsieur le Dauphin avait conseillé démettre en musique l'opéra de Pandore. C'est de tous les opéras, sans exception, le plus susceptible d'un grand fracas. Faites-vous lire les paroles qui sont dans mes OEuvres, et vous verrez s'il n'y a pas là bien du tapage.
^ Joan-Benjainiii do la IJordo, nmskien et ]ioly{;raplit> fiançais, né à Paii» le 5 septembre 1734, mort dans la même ville le 22 juillet 1794. Il fut, après Bachelier, le premier valet de chambre et le favori de Louis XV. A la mort do son maître, il devint fermier {;énéral. On a de lui une foule d'ouvrajjes , en {jénéral relatifs à l'histoire de la musique, entre autres : Choix de chansons mises en musique, Paris, 1773, 4 vol. in-S", recherché à cause de très-jolie.-î
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFI AND. li'Z
Je croyais que M. fie la Borde faisait de la musique comme 4111 premier valet de chambre eu doit faire, delà petite musique de cour et de ruelle; je l'ai fait exécuter : j'ai entendu des choses di(jnes de Rameau. Ma mère Denis en est tout aussi étonnée (jue moi ; et son ju(jement est bien phis important que le mien, car elle est excellente musicienne.
Vous en ai-je assez conté, madame? vous ai-je assez ennuyée? -suis-je assez bavard? Souffrez que je finisse en disant que je vous aimerai jusqu'au dernier moment de ma vie, de tout mon cœur, avec le plus sincère respect.
LE SECRÉTAIRE DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris , mercredi 24 septembre 1766.
Monsieur ,
J'ose vous supplier très-humblement de vouloir bien ordonner à un de vos gens de mettre à la poste deux fois la semaine le bulletin de l'état de votre santé; je ne puis vous dire à quel point madame en est inquiète. Je prends la liberté de vous mander ceci à son insu, parce que je sais qu'elle est dans la résolution de ne vous point écrire pour ne vous pas mettre dans le cas de lui faire réponse, ce qui vous fati(juerait beaucoup dans l'état de faiblesse où vous êtes; mais, monsieur, je vous demande en grâce de faire mettre un petit bulletin en anglais deux fois par semaine. J'ai actuellement un maître d'anglais qui vient me donner des leçons tous les jours, et qui traduira ce que vous aurez la bonté de faire mander : ne vous donnez point la peine, monsieur, d'écrire vous-même.
Je ne puis vous exprimer l'inquiétude où est madame de votre état : elle me dit à tout moment qu'il faudrait que je partisse pour TAngleterre ; que je pourrais peut-être vous être de quelque utilité, et qu'à elle je lui serais d'une grande ressource.
^{vavnros. — Essai sur la musique ancienne et moderne , 1786, k vol. in-V». Très-I)on musicien lui-même, la Borde jouit d'une (grande vojfue dans le ijcnre chanson et romance. Son Recueil d'airs eu 4 vol. in-S», orné de |fravures majjnifiques, est un des monuments du {i[(;nre. Il Ht avec J$erton la musique d'Adèle de Ponthieu, opéra de Saint-Marc. Il fit seul celle tV/smrne ot Isménias, (VAnnelte et TAibin de Marmontel, iVAinphion, de la Cin- ^juanlaine , de Whnadis de Quinault, etc. (L.)
374 CORRESPONDA^'CE COMPLETE
Je me trouverais très-lieureux , monsieur, si je pouvais espérer de vous être Lon à quelque chose ; je ne tarderais pas un moment à partir : je puis vous assurer que cela est très-vrai et très-sincère.
Je puis vous répondre, monsieur, que s'il existe de véritables amis, vous pouvez vous vanter que vous avez trouvé une amie en madame comme il y a bien peu d'exemples. Tirez-la d'inquiétude le plus souvent qu'il sera possible : si vous voyiez comme moi l'état où elle est, elle vous ferait pitié; cela F empêche de dormir et l'échauffé beaucoup.
Je porte une très-j^rande application à la langue anglaise, pour être en état de traduire vos lettres, mais je prévois que ce ne pourra être que dans quatre ou cinq mois : mais , moni sieur, je vous le répète, ne vous donnez pas la peine d'écrii vous-même ; un de vos gens écrira le bulletin en anglais mon maître, qui est tous les jours ici à l'heure que le facteu^ apporte les lettres, le traduira sur-le-champ.
Je vous demande mille pardons , monsieur, de la liberté qu| je prends ; mais j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous informer de l'inquiétude où est madame de votre santé; cela me donne occasion, monsieur, de vous remercier des bontés que vous daignez avoir pour moi. Je vous supplie d'être persuadé de mon attachement et de mon respect. Wiart.
MADAME LA MARQUISE Dl DEFFAND A M. HORACE WALPO;
Mardi, 30 septembre 1766, à quatre heures du matin, écrite de ma propre main avant la lettre que j'attends par le courrier d'aujourd'hui.
Non, non, vous ne m'abandonnerez point; si j'avais fait des fautes, vous me les pardonneriez, et je n'en ai fait aucune, si ce n'est en pensée; car pour en parole ou en action, je vous défie de m'en reprocher aucune. Vous m'avez écrit, me dire vous, àe^ Lettres portugaises, des élégies de madame de 1 Suze ; je vous avais interdit l'amitié , et vous osez en avoir, vous osez me l'avouer : je suis malade et voilà que la tête vous tourne; vous poussez l'extravagance jusrju'à désirer d'avoir de mes nouvelles deux fois la semaine; il est vrai que vous vous contenteriez que ce fussent de simples bulletins en anglais, et
avant que d'avoir reçu mes réponses sur cette demande, vous avez le front, la hardiesse et l'indécence de son^jer à envoyer Wiart à Londres pour être votre résident. Miséricorde! que serais-je devenu? j'aurais été un héros de roman, un personna(je de comédie, et quelle en serait l'héroïne? — Avez-vous tout dit, mon tuteur? Ecoutez-moi à mon tour.
J'ai voulu vous envoyer Wiart ; ce projet n'était qu'une idée nullement extraordinaire dans les circonstances où je l'aurais exécuté; j'aurais eu la même pensée pour feu mon pauvre ami Formont ', s'il avait été bien malade à Rouen , et qu'il n'eût eu personne pour me donner de ses nouvelles; voilà votre plus grand (pief. Ah! un autre qui selon moi est bien pis, c'est l'ennui de mes lettres; vous y trouvez la fadeur, l'entortillé de tous nos plus fastidieux romans; peut-être avez-vous raison, et c'est sur cela que je m'avoue coupable. Je peux parler de l'amitié trop lon[;temps , trop souvent , trop longuement ; mais , mon tuteur, c'est que je suis un pauvre génie; ma tète ne contient point plusieurs idées, une seule la remplit. Je trouve que j'écris fort mal, et quand on me dit le contraire, qu'on me veut louer, je dirais à ces gens-là : Vous ne vous y connaissez pas, vous n'avez point lu les lettres de Sévigné, de Voltaire et de mon tuteur. Par exemple , celle du 22 , où vous me traitez avec une férocité sarmate , est écrite à ravir. — Mais venons à nos affaires; voilà le procès rapporté : soyez juge et partie, et je vous promets d'exécuter votre sentence : prescrivez-moi exactement la conduite que vous voulez que je tienne; vous ne pouvez rien sur mes pensées, parce qu'elles ne dépendent pas de moi, mais pour tout le reste vous en serez absolument le maître.
J'intercède votre sainte ^ je la prie d'apaiser votre colère; elle vous dira qu'elle a eu des sentiments aussi criminels que moi; qu'elle n'en était pas moins honnête personne; elle vous rendra votre bon sens , et vous fera voir clair comme le jour qu'une femme de soixante-dix ans , quand elle n'a donné aucune marque de folie ni de démence, n'est point soupçonnable de sentiments ridicules, et n'est point indig^e qu'on ait de l'estime et de l'amitié pour elle. Mais finissons, mon cher tuteur, oublions le passé; ne parlons plus que de balivernes, laissons à tout jamais les amours , amitiés et amourettes ; ne nous aimons
1 Dont parle souvent Voltaire. (A. IN.)
2 Madame de Sévi{jné. (A. N.)
point, mais intéressons-nous toujours Fun à l'autre sans nous écarter jamais de vos principes ; je les veux toujours suivre et respecter sans les comprendre; vous serez content, mon tuteur, soyez-en sûr, et vous me rendrez parfaitement contente si vous ne me donnez point d'inquiétude sur votre santé, et si vous ne vous fâchez j)lus contre moi au point de m' appeler Madame; ce mot gèle tous mes sens; que je sois toujours votre Petite ; jamais titre n'a si bien convenu à personne, car je suis bien y)etite en effet.
^e frémissez point quand vous songez à votre retour à Paris; vous souvenez-vous que je ne vous y ai causé nul embarras, que j'ai reçu avec plaisir. et reconnaissance les soins que vous m'avez rendus, mais que je n'en exigeais aucun? On s'est moqué de nous, dites-vous, mais ici on se moque de tout, et l'on n'y pense pas l'instant d'après.
Il me reste à vous faire faire une petite observation pour vous engager à être un peu plus doux et plus indulgent; ce sont mes malheurs, mon grand âge, et je puis ajouter aujourd'hui mes infirmités; s'il était en votre pouvoir de m'aider à supporter mon état, d'en adoucir l'amertume, vous y refuseriez-vous? Et ne tiendrait-il qu'à la première caillette maligne ou jalouse, de vous détourner de moi? Non, non, mon tuteur, je vous connais bien, vous êtes un peu fou, mais votre cœur est excellent; et quoique incapable d amitié, il vaut mieux que celui de tous ceux qui la professent : grondez-moi tant que vous voudrez, je serai toujours votre pupille malgré l'envie.
J'avais écrit tout cela de ma propre main , sans trop espérer qu'on pût le lire ; Wiart l'a déchiffré à merveillle, et si facilement que j'ai été tentée de vous envoyer mon brouillon; mais je n'ai pas voulu vous donner cette fatigue.
J'attends votre première lettre avec impatience pour savoir de vos nouvelles; mais avec tremblement : m'attendant à beaucoup d'injures , j'ai été bien aise de les prévenir et vous préviens que je n'y répondrai pas.
Mercredi l**" octobre, avant l'arrivée du courrier, et par conséquent point en réponse à votre lettre s'il m'en apporte, et que je ne puis encore avoir reçue.
Vous avez raison , vous avez raison , enfin toute raison ; je ne :suis plus soumise , mais je suis véritablement convertie. Un rayon de lumière m'a frappée à la manière de saint Paul; il en
fut renversé de son cheval, et moi je le suis de mes chimères. Je ne sais de quelle nature elles étaient, quel lang^ajje elles me faisaient tenir; mais j'avoue qu'elles devaient vous paraître ridicules, et l'effet qu'elles vous faisaient ne me choque plus aujourd'hui. Il y a déjà quelque temps qu'en me figurant votre retour ici, je sentais que votre présence me causerait de l'embarras. Je me disais : Oh! mon Dieu y pourquoi? et je trouvais que c'étaient vos réprimandes que mon jargon m'avait attirées qui me donneraient quelque honte. Brûlez toutes mes lettres (s'il vous en reste) qui pourraient laisser traces de tous ces galimatias; je suis votre amie, je n'ai jamais eu ni pensée ni sentiment par delà cela, et je ne comprends pas comment j'étais tombée à user d'un langage que j'ai toujours fui et proscrit, et que vous avez toute raison de détester. Voilà donc un nouveau baptême, et nous allons être l'un et l'autre bien plus à notre aise.
J'ai fait connaissance avec deux ambassadeurs ; celui de Venise ', qui est un homme tout rond, tout franc; celui de Sardaigne -, tout sensé, tout sérieux, qui a été deux ans dans votre pays et qui cause assez bien.
Nous allons perdre madame Greville ' ; je ne veux pas vous écrire tout ce que j'en pense ; je réserve à vous le dire.
Il me prend une terreur; c'est que vous ne voviez (jue trop clairement que cette lettre a été écrite avant que j'aie reçu la vôtre. Si j'allais apprendre que vous êtes encore bien malade ! — Cette pensée me coupe la parole.
Mercredi , après rarrivéc du fourrier.
Quelquefois les lettres qu'on doit recevoir le mardi n'arrivent que le jeudi ; je fermerai celle-ci après l'arrivée du facteur.
O mon Dieu, que je suis contente! vous vous portez bien, voilà tout ce que je voulais; vous jugerez par ce que j'ai écrit ce matin et hier, si je suis fâchée contre vous. Il ne me reste plus qu'à vous dire un mot : on ne croit point dans ce [)ays-ci qu'on puisse être l'amant d'une femme de soixante-dix ans, quand on n'en est pas payé ; mais on croit qu'on peut être son ami , et je puis vous répondre qu'on ne trouvera nullement
* Barthélémy Gradenigo. (A. N.)
2 M. de Marmora. Cette famille existe encore à Turin; un jeune de Marmora a été pa^e du prince Borglièse. (A. N.)
^ Macartnev, fennnc de feu M. Fulke Greville. Elle mourut en 1789.
ridicule que vous soyez le mien. Je ne vous garantirai pas que l'on ne vous fasse quelques plaisanteries, mais c'est faire trop crhonneur à notre nation que d'y prendre (j^arde. Je ne sais d'où peuvent venir toutes nos craintes, et vous deviez bien me parler avec la même confiance que je vous parle. J'ai dans la tête que c'est quelcjue mauvaise raillerie de madame la duchesse d'Ai(>uillon à miladv Hervey \ qui a troublé votre tête; je ny ai pas donné le moindre lieu. Il y a longtemps que je connais sa jalousie, mais elle n'est nullement dangereuse. Je ne me suis laissée aller à parler de vous avec amitié et intérêt qu'à mesdames de Jonsac et de Forcalquier, qui vous aiment beaucoup l'une et l'autre, et sans jalousie.
LA MEME AU MÊME
Paris, dimanche 19 octobre 1766.
Jugez si je suis bien corrigée; j'ai été depuis le dimanche 5 jusqu'au jeudi 16 sans recevoir de vos nouvelles, sans proférer votre nom et sans songer à vous écrire, si ce n'est en vous envoyant la suite de la Chalotais^ par M. Jenkinson^.
J'ai reçu, jeudi 16, deux lettres, l'une du 3, l'autre du 6, et hier, une du 10; toutes trois m'ont fait plaisir. La première
* Marie Lepol, baronne d'Hervey, qui avait longtemps résidé à Paris, et qui fut dans une correspondance suivie avec la duchesse douairière d'Aiguillon. Elle mourut au mois d'août 1768 ; elle avait été de la société de madame Dupin; c'est chez cette dame que Rousseau, qui en parle, l'avait connue. (A. N.)
2 Mémoire de M. delà Chalotais , procureur général au parlement de Bretagne, avec addition. C'est le premier du nondjre infini des pamphlets , factums, exposés, qui parurent sur l'inhime persécution que M. de la Chalotais souffrit de la part du duc d'Aiguillon, commandant pour le Roi en Bretagne, et, sous ses ordres, de la part de M. de Calonne. — Ces Mémoires sont datés du château de Saint-Malo, prison d'État, où leur auteur se trouvait si étroitement et si rigoureusement détenu, qu'il déclare les avoir écrits « avec une plume » faite d'un cure-dent, de i encre composée d'eau, de suie de cheminée, de » vinaigre et de suif, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat; » ils commencent ainsi : "Je suis dans les fers, je trouve le moyen de former ■ti un mémoire^ je l'abandonne à la Providence. S'il peut tomber entre les >> m.ains de (quelque honnête citoyen, je le prie de le faire passer au Roi , s il >) est possible, et même de le rendre public pour ma justijication et celle de » mon fils. »> M. Kératry, député du Finistère, est allié de M. de la Chalotais. (A. jN.)
•^ Le feu comte de Liverpool. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEl'l AND. 379
(quoique infiniment sèche) est celle qui m'en a fait le plus, parce qu elle me tirait de l'inquiétude où j'e'tais de votre santé. La seconde n'était ni bien ni mal. La troisième est parfaite; il n'y a rien à redire, si ce n'est les louanges que vous m'y donnez. O mon tuteur, pourquoi vous avisez -vous de flatter ma vanité? ne m'en avez-vous pas jugée exempte, et ne m'avezvous pas traitée en conséquence? Si j'avais eu de l'amourpropre, il y a longtemps que vous l'auriez écrasé; mais c'est un sentiment que je n'ai point écouté avec vous ; jamais votre franchise ne m'a blessée, jamais vous ne m'avez humiliée; je serai toujours fort aise que vous me disiez la vérité. Vos craintes sur le ridicule sont des terreurs paniques, mais on ne guérit point de la peur'; je n'ai point une semblable faiblesse; je sais qu'à mon âge on est à l'abri de donner du scandale : si l'on aime, on n'a point à s'en cacher; l'amitié ne sera jamais un sentiment ridicule quand elle ne fait pas faire des folies ; mais gardons-nous d'en proférer le nom, puisque vous avez de si bonnes raisons de la vouloir proscrire ; soyons amis (si ce mot n'est pas mal sonnant), mais amis sans amitié; c'est un système nouveau, mais dans le fond pas plus incompréhensible que la Trinité. Vous vous portez donc bien? — voilà de quoi il est question; aucun de vos compatriotes ne pourra vous dire que j'en suis bien aise, et s'ils étaient observateurs, ils auraient peut-être trouvé une sorte d'affectation dans l'indifférence que j'ai montrée quand ils ont parlé de vous. J'ai donné à souper à M. et à madame Fitz-Roy^ et à mademoiselle Lloyd % à M. Selwyn* et à son petit milord ^; peut-être aurai-je ce soir ces deux derniers. Je les en ai laissés les maîtres; j'aimerais autant qu'ils né vinssent pas, parce que je crains d'avoir beaucoup de monde; nonseulement j'aurai madame d'Aiguillon , sur qui je ne comptais
1 Dans la lettre dont il est question, M. Walpole s'était exprimé sur ce sujet comme il suit : « Il y avait longtemps avant la date de notre connaissance que cette crainte de ridicule s'était plantée dans mon esprit, et vous devez assurément vous ressouvenir à quel point elle me possédait, et combien de fois j;^ vous en ai entretenue. — àN'allez pas lui chercher une naissance récente. Dès le moment que je cessai d'être jeune, j'ai eu une peur horrible de devenir un vieillard ridicule. » (A. N.)
2 Charles Fitz-Roy, le premier lord Southampton, et son épouse. (A. N.)
3 Mademoiselle Rachel Lloyd , qui fut longtemps employée au palais de Kensington. (A. N.)
^ Feu Georges Auguste Selvvyn. (A. N.) 5 Le présent comte de Carlisle. (A. N.)
pas, mais j'inia(|ine ( ju'elle amènera M. de Richelieu ' . Je ferai vo?> eompliments à madame de Forcalquier ; elle se donne l'air d'être dans vos principes, mais elle n'est pas comme vous; elle joue ce qu'elle est, et vous, vous jouez ce que vous voulez être et ce que vous n'êtes pas.
Je fus jeudi dernier j)asser une partie de la journée et la soirée chez elle à une petite maison qu'elle a à Boulogne; jv menai madame de Greville : je remets à vous dire ce que je pense de celle-ci , si jamais je vous revois ; mais je ne veux pas vous en écrire, si ce n'est que je lui trouve heaucoup d'esprit. Nous passâmes une très-agréahle soirée. Le lendemain vendredi, je soupai chez la grand'maman, à qui je dis que j'avais eu de vos nouvelles; elle s'informa avec empressement, me répéta qu'elle vous avait écrit, me demanda si vous me parliez d'elle; je lui dis que non, elle fut fâchée, et n'en marqua pas moins de désir de vous revoir, et me chargea de vous faire des reproches : elle me marque beaucoup d'amitié; et comme elle n'en a point et que je n'en ai pas plus pour elle, il nous est permis de nous dire les choses les plus tendres; n'est-ce pas comme cela, mon tuteur, que vous l'entendez?
Je soupai hier chez le président avec mesdames de Jonsac, d'Aubeterre" et du Plessis-Ghâtillon'; nous jouâmes à des petits jeux de couvent : je fis vos compliments au président et à madame de Jonsac : le pauvre président s'affaiblit terriblement; il aura bien de la peine à passer l'hiver.
Voilà, mon tuteur, tout ce que je puis vous apprendre; j'ap^ prendrai apparemment, par votre première lettre, quand vous serez de retour à Londres. Ne vous embarrassez point de a que je pense de vous; laissez-moi mon liljre arbitre sur nu pensées; contentez-vous de diriger mes paroles et nies actionsî et soyez parfaitement convaincu que ni les unes ni les autre ne vous attireront jamais aucun ridicule, l^e frémissez^ point
1 Le iTiaréclial duc de Richelieu. (A. N.)
2 La marquise d'Aid)eterre. Son mari était le frère aîné du comte de Jonsac, qui avait épousé la sœur du président Hénault. Elle avait épousé ei secondes noces le marquis d'Auheterre. C'est elle qui fut la première à s'apei «evoir de la liaison de madame d'Houdetot, dont elle était l'amie, avec Saint- Lambert. (A. N.)
•^ Madame du Plessis-Châtillon était la fille du marquis de Torcy, ministn des affaires étrangères à la fin du règne de Louis XIV. (A. N.)
* Mot dont M. Walpole s'était servi dans u)ie de ses lettres et qui aviiit foi l déplu à madame dn Deffand. (A. ?î.)
DE MADAME LA MAHOIISE Dt DKl I AIND. 381
<It* revenir en France; que ce ne soit point moi, du moins, qui vous empêche d'y revenir; tout ce que je vous dis n'est qu'après vos textes : il est vrai, vos lettres sont comme l'flvan^jile, qui fournit des textes pour toutes les sectes. Si je ne craignais de Faire une trop lon^jue lettre», je vous intenterais un procès sur le jU(;ement que vous portez de Montaigne '. Adieu, mon tuteur.
LA MÊME W MÊME
Lundi , 20 octobre 176C.
Je suis dans une grande inquiétude; M. Selwyn vint hier chez moi , et me dit qu'un Anglais avait reçu ime lettre qui hii apprenait que M. Graufurd ' était mort en Ecosse, Je vous laisse à juger l'effet que cela me fit. M. et madame de Fitz-Roy et leur demoiselle ^ arrivèrent au même instant ; ils tâchèrent de me persuader rpie cette nouvelle était fausse. Ce matin, à dix heures, un nommé M. Dikinson est venu chez moi; il avait appris hier au soir le chagrin où j'étais, et il a eu la honte d'aller aux informations, et partout ce qu'il m'a rapporté, il en résulte que je suis dans le doute; mais je vous avoue que je suis du moins hien inquiète, et que mon âme est hien trouhlée, non-seulement par rapport à M. Graufurd, que j'estime et que j'aime heaucoup, mais cela m'a jeté un noir dans l'âme sur tout ce qui m'intéresse. Ah, mon Dieu! que vous avez hien raison! l'al)ominahle, la détestahle chose que l'amitié! Par où vient-elle? à (juoi mène-t-elle? sur quoi est-elle fondée? quel hien en peut-on attendre ou espérer? ce que vous m'avez dit est vrai, mais pourquoi sommes-nous sur terre, et surtout pourquoi vieillit-on? G mon tuteur, pardonnez-le-moi, je déteste la vie.
J'admirais hier au soir la nomhreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser,
^ Il avait dit dans la lettre ci-dessus mentionnée, et qui était datée de Batli : u Je lis les Essais de Montaigne, et m'en ennui<; encore [Ans que de Balh; — c'est un vrai radotage de pédant, une rapsodie de lieux communs, môme sans liaison. — Sou Sénèque et lui se tuent à apprendre à mourir, — la chose du monde qu'on est le plus sûr de [aire sans l'avoir apprise. » (A. N.)
- M. John Cranlurd, d'Auchinames en Ecosse. (A. N.)
■i Mademoiselle J\. Lloyd. (A. N.)
382 GORRESPO.NDANCE COMPLETE
sans réfléchir, sans sentir; cliacun jouait son rôle par habitude : madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Vallière ' jahotait surtout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires , et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remords que je vous peins l'état de mon âme ; je prévois non-seulement l'ennui, mais à qui puis-je avoir recours? Vous penserez, si vous ne l'articulez pas : pourquoi faut-il que ce soit à moi? pourquoi faut-il que des soins, des attentions que la bonté de mon caractère m'ont portée à avoir, aient pour moi l'inconvénient d'être devenus l'objet d'une correspondance aussi triste? Vous avez raison, mon tuteur, et vous aurez grande patience si vous consentez à la continuer.
Le frère * du duc de Buccleugh mourut hier après dîner : les Georges ^ sont revenus d' Aubigny * pour consoler le duc ; il loge chez eux, et il est dans la plus excessive douleur : je crois qu'ils partiront tous vendredi.
Je compte faire partir ce soir cette lettre avec l'histoire de M. Hume et de Jean-Jacques; les éditeurs passent pour être le baron d'Holbach et M. Suard % mais tout le monde y reconnaît
* La duchesse de la Vallièi-e, fille du duc d'Uzès; elle avait été une des plus belles femmes de France, et a conservé sa beauté dans un âge fort avancé. Elle est morte vei's 1793, âgée de quatre-vingts ans. (A. N.)
2 Le lord Henry Scrtfl. (A. N.)
3 Lord et lady Georges Lenox. Lord Leuox était le frère unique du feu duc de Riclimond. (A. N.)
4 D'Aubignv, terre de son frère le duc d' Aubigny. Le duc de Richniond est rentré en possession de la terre d' Aubigny par le traité de paix de 1815. Il est en même temps pair d'Angleterre et pair de France, mais n'ajaniais siégé dans la chambre française. — Son titre en France est celui de duc d' Aubigny. (1827.)
(A. ISO.
^ L'inimitié de M. Suard contre Rousseau commença à faire rtjaillir sur
lui quelques parcelles de la célébrité de ce grand homme. jNuI ne sut mieux
que M. Suard faire servir la littérature à l'intrigue et l'inlrigue à ses succès
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiND. 383
d'Alembert. Pour madame de Luxembourg, elle ne doute pas que la préface ne soit de M. Hume ; cela serait bien ridicule do se louer soi-même de cette force : ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a fourni des faits, et qu'elle lui a été communiquée. Tous ces gens-là sont bien modestes et bien philosophes, et justifient bien le choix qu'ils ont fait de leurs idoles et de la protection qu'elles leur accordent. A l'égard de la déclaration de M. d'Alembert, vous verrez combien il vous désapprouve', et qu'il ne veut pas vous faire l'honneur du style; il dit que vous convenez de le devoir à une personne que vous ne voulez pas nommer, mais qu'elle devrait bien se faire connaître : madame de Luxembourg m'a dit que c'était apparemment moi qu'il voulait désigner; — cela pourrait bien être, madame, lui ai-je répondu, je ne doute pas que ce ne soit son intention, mais je ne vois pas bien pourquoi ni moi ni tout autre devraient bien se faire connaître; mais lui, d'Alembert, devrait nommer les gens à qui M. Walpole a dit qu'il avait fait corriger le style de sa lettre; je suis très-certaine que telle qu'elle est, elle est entièrement de lui, parce qu'il me l'a dit, et que je le connais incapable du plus petit mensonge. — Que pensez-vous de tout cela? m'a-t-elîe dit. — Que rien n'est plus misérable, madame, et plus rempli de puérilités et de sottes vanités : — et ajoutez de venin, m'a-t-elle dit.
littéraires. Il a fait en ce {renie des élèves qui lui font honneur aujourd'hui.
Né à Besançon, le 15 janvier 1734, il est mort à Paris, le 20 juillet 1817. Il apportait dans la société cette souplesse d'esprit qui plaît tant à l'orgueil de la médiocrité. Le baron d'Holbach le chérissait comme un frère, et M. INecker l'emmena trois fois avec lui en Angleterre. Pensionné pour ces voyages, pensionné pour le Journal de Paris , pensionné pour la censure, pensionné enfin pour lui et pour sa femme par le ministère des affaires étrangères, il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel et mourut académicien. (A. N.)
1 Relativement à la lettre de M. Walpole à Rousseau, sous le nom du roi de Prusse, qui avait été écrite et répandue à Paris , et dans la composition de laquelle on supposa qu'il avait é(é assisté par madame du Dcffand; mais cette supposition n'était point fondée, ainsi qu'on le verra par l'extrait d'une lettre adressée au maréchal Convvay :
. tt Je m'amusai un soir dans la société de madame Geoffrin à plaisanter sur les prétentions et les contradictions de Rousseau , et avançai quelques propositions qui divertirent la compagnie. De retour chez moi , j'en formai une lettre que je fis voir le lendemain matin à Helvétius et au duc de jNivernois, qui en furent si contents, qu'après m'avoir indiqué quelques fautes de langage à corri{;er, ils m'engagèrent à la faire voir. » Voyez OEuvres de lord Oiford, t. y', ]). 129. (A. IN.)
Ab ! que les hommes sont fous î qu'ils sont méchants ! et qui pis est, qu'ils sont ennuyeux!
J'ai re(jret de laisser les deux tiers de cette page, mais en vérité je n'ai plus rien à dire, si ce n'est de vous reconnnander d'avoir le soin le plus excessit de votre santé; car quoique sans amitié, je suis toute ca[)able de mourir de douleur si je perdais ce qui m'est aussi indifférent que vous.
LA MÊME AU MEME
Paris, 27 octobre 1766.
Pour commencer ainsi que vous , je ne suis pas contente , mon tuteur, que vous tassiez faux bond à la prudence, en finissant vos eaux huit ou dix jours plus tôt qu'il ne serait à propos pour .qu'elles vous fissent du bien. Vous avez toujours des maux d'estomac, des lan^jueurs; vous me paraissez dans le même état où vous étiez avant de tomber dans les {jrands accidents où vous avez pensé succomber. Loin de faire ce qu'il faudrait pour les prévenir, vous vous jetez tout au travers les choux ; vous allez entrer au parlement. Je me suis fait expliquer quelle était la vie que cela faisait mener; je vous crois un homme perdu; jamais vous ne résisterez à tous les inconvénients qui surviennent ; des séances quelquefois de huit ou dix heures ', une chaleur infernale dans la salle, un froid glacial quand on en sort; voilà le physique. Une agitation d'esprit, toutes les passions en mouvement; voilà le moral. Mon j)auvre tuteur n'a certainement pas la force de résister à tout cela.
Je suis très-contente de la milady Georges " ; elle m'a fort bien fait tous ces derniers temps-ci ; elle a un certain revêche qu'on est flatté d'a])privoiser; c'est elle qui vous rendra cette lettre avec la brochure dont je vous ai parlé. La déclaration II de d'Alembert aux éditeurs est trouvée de la dernière imperti- '" nence. J'ai du regret à madame Greville; c'est une femme qui a véritablement beaucoup d'esprit, mais je n'ai point voulu précipiter mon jugement sur son caractère : je veux savoir dt:
1 Les séaiu-es du parlement a!i{Tlais commencent à cinq heures de i'a[i midi et ne finissent souvent qu'à deux et trois heures du matin. (A. 3f.)
- Lady Ironise Ker, sœur du marquis de Lothian , et mariée au lord Georges Lcnox, frère unique du défunt duc de Richmond. (A.]N.)
vous ce que j'en dois ju^jer : les apparences nj'en ont donné bonne opinion : j'ai cru remarquer que nous évitions é(jalement l'une et l'autre de parler de vous : la conduite était semblable, mais les motifs pouvaient bien être différents. Je crois sa situation mallieureuse , son âme sensible : j'ai trouvé des rapports entre nous qui ne m'ont cependant point entraînée à aucune confiance; nous nous sommes plu mutuellement en nous observant et en nous tenant l'une et l'autre dans une assez {grande réserve. Madame de Mirepoix fait un (jrand cas d'elle, et m'en a fait de (jrands éloges.
Madame d'Aiguillon me dit hier que madame Hervey Itii mandait que vous vous portiez à merveille, et que vous lui aviez écrit de Bath la lettre la plus charmante et la plus gaie : pour celles que vous m'écrivez, mon tuteur, je les trouve d'un genre tout particulier; tout y est nouveau, tout y est neuf; vos réflexions sur la prudence, ce qu'elle devait être dans l'âge d'or, ce qui la rend vertu aujourd'hui, est senti, pesé, et d'une vérité extrême '.
Je suis bien sûre que vous vous accoutumerez à Montaigne; on y trouve tout ce qu'on a jamais pensé, et nul style n'est aussi énergique : il n'enseigne rien, parce qu'il ne décide de rien; c'est l'opposé du dogmatisme : il est vain, et tous les hommes ne le sont-ils pas? et ceux qui paraissent modestes ne sont-ils pas doublement vains? Le j'e et le moi sont à chaque ligne, mais quelles sont les connaissances qu'on peut avoir, si ce n'est pas le je et le moi? Allez, allez, mon tuteur, c'est le seul bon philosophe et le seul bon métaphysicien qu'il y ait jamais eu. Ce sont des rapsodies, si vous voulez, des contradictions perpétuelles; mais il n'établit aucun système; il cherche, il observe, et reste dans le doute : il n'est utile à rien, j'en conviens, mais il détache de toute opinion, et détruit la présomption du savoir.
Adieu, mon tuteur, je crois que ma lettre du 21 vous aura fort déplu ; mais je vous avertis que si vous m'appelez jamais madame, je ne vous appellerai jamais mon tuteur : je ne puis
* M. Walpole avait dit : « Je suis charmé que vous commenciez à faire bon
accueil à la prudence. Il ne vous manquait que cette niais non, ce
n'est pas vertu ; ce n'est qu'une cuirasse qui sert de (jarde contre les méchants. II fallait que le monde fourmillât de crimes, avant (ju'on eût pensé à érijjer la prudence en veitu. Si jamais il y eut un siècle dor, la prudence aurait dû passer pour de la fausse monnaie. » (A. ^Nî.)
souffrir de votre part aucune punition; pour des réprimandes, à la bonne heure.
Ah! mon Dieu! je me rappelle que vous me dites que, si j'étais malade, vous m'enverriez votre Wiart; comment pouvez-vous faire aujourd'hui une plaisanterie de ce qui vous a précédemment pensé coûter la vie, et vous avait inspiré pour moi la plus horrible aversion ? Gela est fâcheux , mon tuteur , mais vous avez certainement des accès de folie : je ne veux point croire que la politique aujourd'hui soit de ce nombre, mais j'en aurais cependant quelque soupçon, par la certitude qiîej'ai de votre désintéressement personnel : vous êtes un être bien singulier, qu'il faudrait n'avoir jamais connu, si on ne doit jamais le revoir.
LA MÊME AU MÊME
Paris, jeudi 30 octobre 1766.
Ah! quelle folie, quelle folie, d'avoir des amis d'outre-mer, et d'être dans la dépendance des caprices de Neptune et d'Eole! Joignez à cela les fantaisies d'un tuteur, et voilà une pupille bien lotie. Il n'y a point eu de courrier ces jours-ci; je m'en consolerais aisément si je n'étais pas inquiète de votre santé. Je vous assure qu'il n'y a plus de votre individu que ce seul point qui m'intéresse; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie plus de vous, mais il m'est absolument nécessaire, aussi nécessaire que l'air que je respire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous ayez la complaisance de me donner régulièrement de vos nouvelles par tous les courriers : remarquez bien que ce ne sont point des lettres que j'exige, mais de simples bulletins. Si vous me refusez cette complaisance, aussitôt je dirai à Wiart : « Partez, prenez vos bottes, allez à tire-d'aile à Londres, publiez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma part, que vous avez ordre de résider auprès d'Horace Walpole, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effrénée, et que peutêtre j'arriverai incessamment moi-même, que je m'établirai à Strawberry-Hill , et qu'il n'y a point de scandale que je ne sois prête à donner. »
Ah ! mon tuteur, prenez vite un flacon ; vous êtes prêt à vous
évanouir; voilà pourtant ce qui vous arrivera, si je n'ai pas de vos nouvelles deux fois la semaine.
Je ne doute pas que vous ne soyez persuadé que la personne de France qui vous aime le mieux c'est moi; eli bien! vous vous trompez ; il y en a une autre qui vous aime cent fois davantage, et d'un amour si aveugle, quelle ne vous croit aucun défaut, et certainement je ne suis pas de même. Avant de vous la nommer, il faut que je vous y prépare par une petite histoire que peut-être vous savez, car tout Paris la sait; mais vous pouvez l'avoir oubliée, et le pis, c'est que vous l'entendiez pour la seconde fois. — La voici :
L'archevêque de Toulouse avait un grand-père, ce grandpère était mon oncle, cet oncle était un sot, et ce sot m'aimait beaucoup; il me venait voir souvent. Un jour il me dit : « Ma nièce, je vais vous apprendre une chose qui vous fera grand plaisir; il y a un homme de beaucoup d'esprit, du plus grand mérite , qui fait de vous un cas infini ; il vous est parfaitement attaché; vous pouvez le regarder comme votie meilleur ami, vous le trouverez dans toute occasion; il n'a pas été à portée de vous dire lui-même ce qu'il pense pour vous , mais je me suis chargé de vous l'apprendre. » — « Ah! mon oncle, nommez-le-moi donc bien vite. » — « C'est, ma nièce, c'est le
sacristain des Minimes. « Eh bien, mon tuteur, cette personne qui vous aime tant, c'est mademoiselle Devreux ' ; c'est à son état qu'il faut attribuer cet apologue, car sa personne et son mérite la rendent bien préférable à toutes les princesses et idoles de comtesses. Cette pauvre Devreux vous adore, et elle ne veut pas que je sois jamais fâchée contre vous ; elle trouve que vous avez toujours raison.
Savez-vous, mon tuteur^ à quoi je vais m' amuser? à faire des portraits. Je fis hier celui de l'archevêque de Toulouse ^; on le lut en lui donnant à deviner de qui il était; il s'y reconnut,
1 Femme de chambre de madame du Deffand. (A. N.)
2 Madame du Deffand a tracé do l'arclievèque do Toulouse un portrait qu'il est })ermis do ne pas croire d'une extrême ressemblance, puisrpi'ellc le lui adresse à lui-nièine. Voici ce portrait :
" Je vous ai promis votre horoscope. Je ne tous demande point l'heure de' votre naissance; je n'ai pas besoin de consulter les astres; il me suffit d'observer votre caractère pour vous prédire affirmativement une f[rande fortune.
» Vous avez beaucoup d'esprit, et surtout une safjacité étonnante qui vous fait tout pénétrer, tout savoir, sans avoir, pour ainsi dire, besoin d'aucune applicatiûu ni d'aucune étude. Vous avez le goût et le talent des affaires, une s
comme s'il s'était vu dans un miroir. Si vous le connaissiez davantage, je vous enverrais ce portrait, et je ne sais si je ferais bien, car vous ne faites pas grand cas des productions de ma Minerve. Je pourrai bien quelque jour cbercber à vous peindre, mais je ne sais pas si je vous connais bien ; enfin, nous verrons. Yotre parlement me tourne la tête : quelle idée il vous a pris de vous jeter dans le cbaos des affaires? Mais à quoi servirait tout ce que je pourrais vous dire sur cela, qu'à vous impatienter et à augmenter le dégoût (jue je m'aperçois que depuis longtemps vous avez pris pour moi? Faites donc ce que vous voudrez : je n'exige de vous que des bulletins de votre santé.
*> Vendredi à deux heures.
Un ange ou un diable m'apporte votre lettre de Strawberry- Hill, du 22 : c'est celle qui devait arriver le mardi 28. Je ne
{jrande activité et tant de facilité pour le travail, que, quelque surchargé que vous puissiez être, on dirait que vous avez toujours du temps de reste.
« Vous avez beaucoup de vivacité jointe à beaucoup de sang-froid ; jamais vous n'êtes troublé , jamais vous ne faites un pas en avant que vous n'ayez pensé où il pourra vous conduire. Si par un hasard très-rare, vous êtes forcé de reculer, votre dextérité , qui est extrême, vous fera trouver le moyen de réparer ce petit inconvénient.
» Vous êtes hardi, sans être téméraire; franc, sans être imprudent. Jamais vous ne faites ni ne dites rien d'inutile; vos paroles ne sont jamais va{;ues, votre conversation jamais ennuyeuse; quelquefois elle est sèche. Votre esprit est trop occupé pour que vous ne soyez pas souvent distrait.
» L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dissentiment, car je ne crois pas que l'ambition soit en vous une passion. L'ambition est née avec vous ; c'est pour ainsi dire un penchant que vous avez reçu de la nature ; rien ne vous en détourne, vous suivez le chemin que vous croyez le plus sûr, vous cédez aux obstacles, vous ne cherchez point à les sui'monter par la violence, mais rien ne vous rebute ; votre âme n'est sujette à aucune secousse, voti*e humeur à aucune inégalité ; votre discernement ne s'exerce que sur ce qui a rapport à vous; vous ne cherchez à connaître que ce qui peut être utile à votre fortune ou à votre plaisir ; vous SJivez très-bien les allier tous les deux, apprécier les circonstances qui doivent faire donner la préférence à l'une sur l'autre.
n Je ne vous crois pas incapable d'amitié, mais elle sera toujours subordonnée à l'ambition et aux plaisirs. Vous cherchez la considération , vous l'avez obtenue; mais votre état, assez contraire à vos goûts, vous en a rendu les moyens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vous est encore fort utile.
» Voilà ce que je pense de vous, et qui rend indubitable la fortune que je vous prédis. »
L'archevêque de Toulouse, M. de Loménie de Brienne, fut ensuite archevêque de Sens. C'est lui qui, un peu avant la Révolution, fut un si déplorable ministre des finances. (A N.)
puis vous peindre quel est mon étonnement, premièrement de ce que je ne comptais en recevoir que demain, ou même dimanche : et ce qui me surprend à l'excès, c'est ce qu'elle contient. Quoi donc, monsieur? êtes-vous devenu tout à fait fou? Voulez-vous m' éprouver? voulez-vous déranjjer ma tête? Que prétendez-vous? que voulez-vous de moi? navez-vous pas quarante-neuf ans? n'en ai-je pas soixante-dixt Est-il permis à ces âjjes-là d'avoir des sentiments? Qu'est-ce que c'est que ceux de l'amitié? ce n'est qu'un amour déguisé qui couvre de ridicule. Qu'est-ce que c'est encore que cette inquiétude sur ma santé? que vous importe que je vive ou que je meure? votre projet est-il de me voir? n' êtes-vous pas uniquement occupé de la cliose publique? serait-il raisonnable que vous l'abandonnassiez pour moi, quand vous consentez à y sacrifier votre vie? Ah! monsieur, faites des réflexions solides, et ne m'exposez pas au ridicule de laisser croire que je compte sur votre amitié. Ne dois-je pas penser tout cela? — Mais non, non, mon tuteur, je suis bien loin de le penser , votre lettre me charme et ne me surprend pas : vos injures, vos duretés, vos cruautés même, ne m'ont point fait me méprendre à la bonté et à la sensibilité de votre cœur; — mais je ne veux pas vous en dire davantage : vous êtes sujet à des retours qui me mettent en garde contre moi-même et contre vous. Tout ce que je me permets de vous dire, c'est que je suis heureuse dans ce moment-ci, mais que je pourrais l'être bien plus parfaitement si vous le vouliez : je n'articulerai point ce qu'il faudrait que vous fissiez pour cela; vous le devinez de reste.
Ce que vous me dites de M. Selwyn est parfait * : j'y ajoute qu'il n'a que de l'esprit de tête, et pas un brin du cœur : vous définiriez bien mieux que moi ce que je veux dire.
Votre lettre m'a si fort troublée, que je suis comme si j'étais ivre : je remets à demain à continuer celle-ci.
Samedi 1*^*' iiovemljre, à quatre heures.
C'est un malheur pour moi, et un très-grand malheur, que l'amitié que j'ai prise pour vous. Ah! mon Dieu, qu'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu connue quand vous
1 M. Walpole avait dit : « De tous les Anglais que vous verrez, c'est M. Selwyn qui aie plus véritablement de l'esprit; mais il faudra le démontrer; faites en sorte qu'il vous parle mauvais français. Il fait tant d'efforts pour parler votre lanjjue en vrai académicien, qu il oublie totalement d'y joindre des idées. C'est un beau vernis pour faire brillei- des riens. » (A. jN."»
CORRESPO^fDANCE COMPLÈTE
m'en avez soupçonnée ! Je ne vous aime que parce que je vous estime, et que je crois avoir trouvé en vous des qualités que depuis cinquante ans f ai cherchées vainement dans tout autre : cela m'a si fort charmée, que je n'ai pu me défendre de m' attacher à vous, malgré le hon sens qui me disait que je faisais une folie et que nous étions séparés par mille obstacles; qu'il était impossible que je vous allasse trouA^er, et que je ne devais pas m' attendre que vous eussiez une amitié assez forte pour quitter votre pays, vos anciens amis, votre Strawberry-Hill, pour venir chercher, quoi? une vieille sibylle retirée dans le coin d'un couvent. Ah! je me suis toujours fait justice dans le fond de mon âme. Votre lettre de Chantilly m'avait donné de l'espérance, mais presque toutes celles qui l'ont suivie l'ont si bien détruite, que votre dernière, qui est charmante, ne peut la faire renaître. Non, je ne vous reverrai plus : vous vous annoncez pour le mois de février ; mille et mille inconvénients surviendront de votre part; et puis ne peut-il pas y en avoir un bien grand de la mienne? Ah! mon tuteur, j'aurais bien désiré qu'avant le grand voyage que je ne suis pas bien éloignée de faire, vous en eussiez pu faire un en France. Vous voyez à quel point je suis triste; ne m'en sachez pas mauvais gré, et donnezmoi la liberté de me montrer à vous telle que je suis. — Y at-il un autre plaisir, un autre bonheur, que d'épancher son cœur avec un ami sur lequel on compte uniquement? Adieu, mon tuteur; le papier me manque.
Paris, 13 novembre 1766.
Rien n'est si a rai, je ne peux avoir de plaisir que par vouJ Je finis dans l'instant la lecture de vos lettres à M. Hume et à Jean-Jacques; elles sont mille fois plus agréables que ne l'ont été les Provinciales pour le plus passionné janséniste. Gomment est-il possible que le bon ton , que le bon goût , se perdent dans un siècle où on a Voltaire? C'est pourtant ce qui arrive. L'( reçoit tout d'Line voix à l'Académie, et comme par acclamation, un M. Thomas, pour remplacer, il est vrai, un M. Hardion. Quels beaux discours, quels beaux éloges cela nous annonce! Comprenez-vous que la prétention au bel esprit puisse résoudre
des {jeris à écrire et à lire des choses ennuyeuses? Ah! monsieur de Voltaire , croyez-moi ; ahandonnez le fanatisme ; vous l'avez attaqué par tous les houts , vous en avez sapé les fondements; il est infaillible qu'il sera bientôt renversé . Tenez-vous-en là; que pourriez-vous dire de plus? Ceux qui ont du bon sens n'ont pas été difficiles ^ persuader, et ce n'est que le charme de votre style qui leur fait trouver aujourd'hui du plaisir dans ce que vous écrivez sur cette matière , Car le fond de cette matière ne les intéresse pas plus que la mythologie des anciens.
A trois heures après midi.
Rien n'est plus plaisant; comme j'en étais là de ma lettre, je reçois la vôtre du 8, avec vos lettres à M. Hume et à Jean- Jacques ; je vous en fais mille remercîments , et je suis reconnaissante de ce présent autant qu'il le mérite. Je vous ai dit tout le plaisir que j'ai eu, ainsi je reprends où j'en étais. Laissez donc là les prêtres et tout ce. qui s'ensuit; travaillez à rétablir le bon goût ; délivrez-nous de la fausse éloquence ; donnez des préceptes , puisque votre exemple ne suffit pas ; prenez les rênes de votre empire , et chassez de votre ministère ceux qui abusent de l'autorité que vous leur avez donnée, et qui, sans connaissance du monde , sans bienséance , sans égards , sans politesse , sans grâces, sans agrément, sans vertus, sans morale, se font dictateurs , et jugent en souverains (bien ou mal) du bien et du mal. C'est vous qui les avez créés, imitez celui en qui vous croyez, repentez-vous de votre ouvrage.
Ne pensez pas que je me porte mieux que vous ; mais je ne suis pas assez malade pour prévoir une fin prochaine ; je vivrai trop longtemps, si je dois survivre à mes amis.
Je ferai tous vos compliments au président; sa santé n'est pas trop bonne , je lui porterai ce soir vos lettres , qui le charmeront ; elles réussiront en Angleterre, j'en suis bien sûre. Y a-t-il un lieu sur terre où l'on puisse ne pas sentir le charme de vos écrits , et comment n'êtes-vous pas la pierre de touche pour apprendre à juger ceux des autres?
Oh ! pour cela je ne peux pas m' empêcher de rire de l'espérance que vous avez que madame de Luxembourg va être bien persuadée de vos bons procédés pour Jean-Jacques; je me suis bien gardée de lui parler de cette insensée tracasserie ; je n'ai point voulu m'y mêler, et je trouve que M. Hume aurait bien fait de ne pas laisser imprimer cette impertinente histoire; du
392 CORRESPO>^DAINCE COMPLETE
moins il aurait dû en faire supprimer le commencement et la fin. Oh! pour la fin , vous conviendrez que le ton en est important, pour ne pas dire insolent.
Adieu, mon cher et ancien ami, le seul orthodoxe du bon goût, et le seul en qui je crois.
A 7 heures du soir.
Je viens de relire les deux lettres : il n'y a pas sous le ciel une plus grande étourderie. Je ne m'étais point aperçue que vous jurez que la lettre à Jean-Jacques n'est pas de vous. Je devrais recommencer ma lettre, mais je n'en ferai rien; je me contente de rétracter ce que j'ai dit sur la perte du goût. Je trouve que vous avez de bons imitateurs, et quoique je susse à la seconde lecture que cette lettre n'était pas de vous , je ne l'en ai pas trouvée moins bonne; dites-moi si j'ai tort.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, 20 novembre 1766.
Mes numéros' vont grand train, ils courent comme un lièvre, tandis que les vôtres marchent à pas de tortue : mais cela est dans l'ordre, votre intention n'est pas de m'attraper : vous serez à cinquante quand je serai à cent , et sans lire nos lettres , les dates suffiront pour faire notre histoire. Vous m'avez demandé votre portrait, j'ai cru que c'était la chose impossil^le, mais comme il faut que je fasse vos volontés , et que je me soumette à toutes vos fantaisies, je viens de vous peindre : c'est une vraie enluminure, vous n'en serez pas content, il est mal écrit, mais comme il n'y aura que vous qui le verrez, je ne me soucie pas qu'il soit plus éloquent. Je n'ai ni médité ni réfléchi pour le faire ; mandez-moi naturellement si vous en êtes content; la vérité, la vérité est tout ce que je désire et que j'attends de vous, c'est votre langage ordinaire, et je m'aperçois que dans ce moment c'est un article que j'ai omis dans votre portrait : c'est pourtant de toutes vos bonnes qualités celle dont je fais le plus de cas , et qui m'attache le plus à vous.
Il faut, mon tuteur, que vous ayez une complaisance, c'est de faire mon portrait et de n'avoir aucun ménagement pour
* M. Walpole et madame du Deffand numérotaient tous deux leurs lettres.
mon amour-propre, je vous en saurai un (»ré infini ; que ce soit au courant de la plume, cela ne sera point inutile, et nous nous en trouverons peut-être fort bien l'un et l'autre.
M. de la Ghalotais est à la Bastille', ainsi que tous les autres prisonniers : je ne suis point en état de vous rendre compte de tout ce qui regarde cette affaire, je ne saurais m'occuper que de ce qui m'intéresse.
Je soupai l'autre jour chez madame d'Aiguillon', elle nous lut la traduction de la lettre cPIIéloïse de Pope, et d'un chant du poëme de Salomon, de Prior ; elle écrit admirablement bien, j'en étais réellement dans l'enthousiasme : dites-le à milady Hervey, je ne serais pas fâchée que cela revînt à madame d'Aiguillon. Je voudrais aussi que vous fissiez de temps en temps quelque mention de moi aux Guerchy'. — N'approuvez-vous pas ce désir de conciliation?
Votre duchesse de Northumberland * est ici depuis cinq ou six jours ; elle ne fait pas encore grand bruit.
21 novembre 1766.
La lettre au docteur Pansophe, madame, est de l'abbé Coyer ; j'en suis très-certain, non-seulement parce que ceux qui en sont certains me l'ont assuré, mais parce qu'ayant été au commen-
I Par la vengeance du duc d'Ai^juillon. (A. N.)
^ La mère du duc d'Aiguillon, dont le caractère, à ce qu'il parait, ne ressemblait nullement à celui de son fils. (A. N.)
' La famille du comte de Guerchv, alors ambassadeur de France en Angleterre. Le comte de Guerchy, mort en 1778, laissa un fils et une fille. Son fils, après avoir eu plusieurs enfants d'un premier lit, fit, pendant la Révolution', un mariage 'disproportionné. L'ambassadeur laissa aussi une fille. Celle-ci épousa le comte d'Ossonville, père de M. le comte d'Ossonville, aujourd'hui pair de France. Ce dernier a épousé mademoiselle de la Blacbe, célèbre par ses fiançailles avec le jeune Charles de Souibreuil, l'une des plus intéressantes victimes de la Révolution.
II existe aujourd'hui un petit-fils du comte de Guerchy. Sous l'Empire il était maréchal des logis du palais des Tuileries; depuis il s'est fait architecte, et a secondé, avec beaucoup de talent, M. Debray dans la construction de la salle de l'Opéra, de celle du Gymnase et de plusieurs autres ouvrages importants. (1827.) (A. N.)
^ Elisabeth Seymour, duchesse de ^Northumberland, mère du duc actuel de ce nom. (1824.) (A. N.)
cernent de l'année en Angleterre, il n'y a que lui qui puisse connaître les noms an(jlais qui sont cités dans cette lettre. Je connais d'ailleurs son style; en un mot, je suis sûr de mon fait.
Il est fort mal à lui, qui se dit mon ami, de s'être servi de mon nom , et de feindre que j'écris une lettre à Jean-Jacques , quand je dis qu'il y a sept ans que je ne lui ai écrit. Je me ferais sans doute honneur de cette lettre au docteur Pansophe, si elle était de moi. Il v a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie; il y a pourtant des longueurs, des répétitions et quelques endroits un peu louches. II faut avouer, en général, que le ton de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément. On doit être sûr du succès, quand on se moque gaiement de son prochain, et je m'étonne qu'il y ait à présent si peu de bons plaisants dans un pays où l'on tourne tout en raillerie.
Pour moi, je vous assure, madame, que je n'ai point du tout songé à railler, quand j'ai écrit à David Hume : c'est une lettre que je lui ai réellement envoyée ; elle a été écrite au courant de . la plume. Je n'avais que des faits et des dates à lui apprendre; |{| il fallait absolument me justifier des calomnies dont ce fou de Jean-Jacques m'avait chargé.
C'est un méchant fou que Jean-Jacques ; il est un peu calomniateur de son métier; il ment avec des distinctions de jésuite, et avec l'impudence d'un janséniste.
Connaissez-vous, madame, un petit Abrégé de VHisioire de l'Église, orné d'une préface du roi de Prusse? Il parle en homme qui est à la tête de cent quarante mille vainqueurs^ et s'exprime avec plus de fierté et de mépris que l'empereur Julien. Quoiqu'il verse le sang humain dans les batailles, il a été cruellement indigné de celui qu'on a répandu dans Abbeville.
L'assassinat juridique des Calas et le meurtre du chevalier de la Barre n'ont pas fait honneur aux Welches dans les pays étrangers. Votre nation est partagée en deux espèces : l'une de singes oisifs qui se moquent de tout, et l'autre de tigres qui déchirent. Plus la raison fait de progrès d'un côté, et plus, de l'autre, le fanatisme grince des dents. Je suis quelquefois profondément attristé , et puis je me console en faisant mes tours de singe sur la corde.
Pour vous, madame, qui n'êtes ni de l'espèce des tigres ni de celle des singes, et qui vous consolez au coin de votre feu, avec des amis dignes de vous, de toutes les horreurs et de toutes
les folies de ce monde, prolongez en paix votre carrière. Je fais mille vœux j)our vous et pour M. le président Hénault. Mille tendres respects.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Dimanche 4 janvier 1767.
Ah! ne vous épuisez plus en imprécations contre l'amitié. Pourquoi me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit et écrit qui pouvait me détourner d'en prendre pour vous? Que vous importe ce que je pense quand vous êtes libre de penser ce que vous voulez? C'est, dites-vous, la peur que je ne me rende malheureuse; c'est une précaution que vous prenez pour moi dans le genre de celle de Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie ' .
J'aurais des choses infinies à vous raconter, qui, selon toute vraisemblance (si vous étiez fait comme un autre), devraient vous être fort agréables ; mais on ne sait sur quel pied danser avec vous : ainsi j'ai résolu de remettre à vous dire à vousmême , quand je vous reverrai , toutes ces sortes de choses : je ne veux rien hasarder dans mes lettres.
Je suis persuadée que vous n'êtes point content de votre portrait; quand je serai en humeur, j'y retoucherai : je retrancherai d'abord tout ce qui peut avoir rapport à moi, parce qu'en effet cela le gâte, et que cela est très-ridicule; excepté cela , je n'y ferai aucun changement : vous pouvez ne vous y pas reconnaître, mais c'est ainsi que je vous vois.
Vous recevrez dans le paquet que vous portera M. Selwyn le portrait de la grand'maman '; j'imagine que vous en serez content, quoique je n'aie point un style original comme vous :
1 Proverbe populaire. (A. N.)
2 La duchesse de Choiseul. Voici ce portrait :
Vous me demandez votre portrait, vous n'en connaissez pas la difficulté. Tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire : les hommes ne sont point accoutumés à croire au mérite qu'ils n'ont pas, mais il faut vous obéir; le voici :
« Il n'y a pas un habitant du ciel qui vous ait surpassée en vertus, mais ils tons ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.
» Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu l'être; si vous devenez aussi bonne chrétienne, vous deviendrez tout de
ce que j'écris est sans feu et sans vie, mon style sent l'imitation; s'il est assez correct, ce dont je doute fort, il est lâche et froid, je le sais bien; c'est ce qui vous déplaît souverainement, et vous avez raison. N'allez pas croire que je quête des louanjj^es ; je n'en veux de vous moins que de personne. Vous me comble-j riez de plaisir si vous preniez la peine de faire de moi un portrait à la rigueur. Pourquoi, quand vous êtes seul à Strawberry-j Hill, n'auriez-vous pas cette complaisance? N'allez pas me faire] un crime de cette demande.
J'ai quelque petit chagrin de voir partir M. Selwvn ; je ne l'ai pas vu fort souvent; je le trouve assez aimable; il est; malin, mais je ne le crois pas méchant. Je n'ai encore vui
suite une aussi grande sainte; en attendant, contentez-vous d'être ici-bas; l'exemple et le modèle des femmes.
» Vous avez infiniment d'esprit, surtout de la pénétration, de la piofondeuri et de la justesse, vous observez tous les mouvements de votre àme.
» Vous voulez en connaître tous les replis ; cette idée n'apporte aucune contrainte à vos manières, et ne vous rend que plus facile et plus indulgente! pour les autres.
» La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison, et que vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être. L'habitude où vous êtes de réfléchir vous a rendue maîtresse de vous-même ; vous tenez , pour ainsi dire , tous les ressorts de votre âme dans vos mains; et sans rien perdre de l'agrément du natund, vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre conduite.
w Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aucun effort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être heureuse; ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fait votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir offensé ni désobligé personne; vous recueillez le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et l'estime générales; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.
» Il n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur; on doit conclure par tout ce qui précède combien il est rempli de sentiments.
» Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de l'admiration, mais ce n'est pas ce que vous voulez; votre modestie, qui est extrême, vous fait désirer de n'être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre égal.
» Conxment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n'excitiez pas un empressement général? C'est (px'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuvent s'empêcher de trouver qu'il y a de vous à eux. » (A. N.)
qu'une seule fois milady S***; elle ne partira que dans trois semaines ou un mois ; elle me })araît aimable, mais elle est bien jeune; j'ai vu davanta^je l'ambassadrice ' : elle a beaucoup de babil et de politesse; je n'ai eu nulle conversation avec l'am- J)assadeur; ils lo(jent tout auprès de cbez moi, et vraisemblal)lement je les verrai assez souvent.
Je vous prie de me mander si vous avez connaissance d'une brochure en deux volumes, qui a pour titre : Testament du chevalier Robert Walpole ^ . Il y a au commencement vingt ou trente lettres de monsieur votre père; mon opinion est qu'elles sont de lui, mais qu'il y en a deux ou trois de falsifiées, et que le commencement du testament est aussi de lui : je mettrai cette brochure dans le paquet que vous portera M. Selwyn, j'v joindrai les mémoires du procès de la Ghalôtais , votre traduction des Patagons ', et les lettres de madame de Sévigné sur M. Fouquet '', que j'ai fait copier, n'ayant pas pu en trouver un exemplaire imprimé. Mandez-moi si vous voulez le Philosophe ignorant de Voltaire ; je vous l'enverrai par milady S*** ; enfin , chargez-moi de toutes vos commissions ; cela ne tire à aucune conséquence.
LA MÊME AU MÊME
Dimanche matin, 18 janvier 1767.
Enfin M. Selwyn part aujourd'hui à midi, chargé de deux paquets pour vous ; il prétend qu'il sera vendredi à Londres, et qu'il vous les remettra le même jour.
1 La jeune vicomtesse Ilocliford : le lord Rocliford était dans ce temps ambassadeur d'Angleterre en France. (A. N.)
2 C'était une ^ièce forgée à Paris (par Maubert de Gouvest), à laquelle H. Walpole fît une réponse sous le titre de Détection of a late forgery, etc., et qu'on trouve dans le second volume de ses OEuvres in-V». he^ Mémoires de Robert Walpole ont été publiés depuis par William Goxe , sur les papiers remis à celui-ci par la famille Walpole. (A. N.)
3 Le chevalier Redmond, officier irlandais au service de France, avait traduit la lettre de M. Walpole sur les Patagons , qui se trouve dans le second volume de ses OEiivres in-U^. (A. IN.)
^ On avait dit à Walpole que madame de Sévigné avait écrit une relation du .procès de M. Fouquet; madame du Defl^nd lui répondit : « 11 n'y a point de procès de M. Fouquet par madame de Sévigné; mais il y a une petite brochure de quelques-unes de ses lettres où il en est question. »
Ces lettres, adressées à M. de Pomponne, ont été publiées depuis dans l'édi-
398 CORRESPO]SDA^XE COMPLETE
Je prie le bon Dieu de vous mettre dans une disposition favorable, et de vous rendre un lecteur bénévole ; vous verrez du moins qu'il n'est pas impossible, et qu'il est même trèsfacile d'écrire, quoiqu'il semble qu'on manque de sujet : il^ n'y a qu'à se laisser aller à dire tout ce qui passe par la tête.
Ah ! mon Dieu , que la tête de ce pauvre président est en mauvais état ! Je viens de recevoir un billet de sa propre main, dans lequel il me raconte une chute qu'il fit hier dans sa chambre, dont il m'avait fait lui-même le récit hier au soir. Il n'a plus du tout de mémoire ; cela me serre le cœur , et me dégoûte bien de la vie. Peut-on désirer de vieillir? Mais parlons d'autre chose.
Je soupai hier au soir chez madame de Forcalquier; il y avait la duchesse de Villeroy ', avec qui j'ai lié connaissance. Je l'ai priée à souper demain chez le président, et je la prierai dans huit jours à souper chez moi : elle ne devine pas mon intention ; c'est à cause des comédies qu'elle a souvent chez elle, où joue mademoiselle Clairon * ; et puis c'est une hurlu berlue, un drôle de corps, que vous ne serez pas fâché de connaître; elle ne donne point dans V idolâtrie ^\ enfin, si cela n'est pas excellent, cela est du moins sans inconvénient.
La maréchale de Mirepoix donne vendredi un bal à tous les jeunes gens de la cour et de la ville. Sa figure suit la marche ordinaire, et elle atteindra soixante ans au mois d'avril prochain; mais son esprit rétrograde, et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans ; il est inouï d'avoir une aussi mauvaise tête. Elle est jjrouillée avec M. de Ghoiseul; elle a refroidi tous ses amis , ses connaissances , et elle a éteint la tendre amitié que j'avais pour elle; il me reste encore quelque pointe de goût, mais je ne m'y livrerai pas. J'ai trop , à mes périls, appris à la connaître ; je suis cependant fort bien avec elle, ainsi qu'avec l'autre maréchale * ; mais de ces amis-là je dis comme Socrate :
tion des Lettres de madame de Sévigné, donnée à Paris par M. Grouvelle, en 1806, et dans les éditions suivantes, parmi lesquelles celle de M. de Monmerqué tient un rang distingué. (A- N.)
1 Sœur du duc d'Aumont. (A. N.)
2 Qui était retirée du théâtre. La vie de mademoiselle Clairon est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici. (A. N.)
^ Elle veut dire qu'elle n'était pas de la société du prince de Conti au Temple. (A. IS.)
* De Luxemlx)urg. (A. N.)
Mes amis, il n'y a point d'amis. Ce înot-là est très-bon quand il est bien placé.
A propos de Socrate, nous avons ici un comte de Paar, qui a , dit-on , une p,rande figure triste et froide ; il grasseyé les rr , parle très-lentement et en bésitant. Il disait l'autre jour chez le président : « Quel est ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant ou buvant des cigales? » Eh bien, j'aime mieux entendre ces choses-là que les excellentes maximes de morale de madame de Verdelin ' , et les savantes dissertations de madame d'Houdetot *; les remarques fines de madame de Montigny ^ : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez.
* La marquise de Verdelin, dame qui fréquentait beaucoup la maréchale de Luxembovirg. Madame de Verdelin était fille du comte d'Ars, qui la maria aux quinze mille livres de rente du marquis de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, borjjne et brutal. Rousseau parle avec éloge de son esprit et de sa facilité à produire des traits malins et des épigrammes , ce qui ne s'accorde pas avec ce qu'en dit ici madame du Deffand. (A. N.)
2 Madame d'Houdetot (Sopbie Lalive de Bellegarde) fut mariée à l'âge de dix-huit ans avec le comte d'Houdetot, homme fort insignifiant qui n'eut pour sa femme que de l'amitié, et n'exigea point d'elle d'autre sentiment. Avant son mariage elle était élevée chez madame d'Esclavelles,sa tante, mère de madame d'Epinay. Rien n'est plus connu que sa liaison avec Saint-Lambert, liaison que sa durée rendit presque respectable, puisqu'elle commença trois ans après le maiiage de madame d'Houdetot et ne finit qu'à la mort de Saint-Laml>ert, eu 1802. Madame d'Houdetot lui survécut jusqu'en 1813. Jean-Jacques parle beaucoup, dans ses Confessions, de la vive passion qu'elle lui avait inspirée et des efforts qu'il fit pour l'enlever à Saint-Lambert. Cependant elle n'était point jolie, mais elle était douée d'un esprit naturel très-agréable, elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne recherchait point et qui lui venaient quelquefois malgré elle. L'amoiir que Rousseau éprouva pour madame d'Houdetot date du printemps de 17.57. Quand ils furent brouillés, Rousseau, en rendant les lettres qu'il avait reçues, redemanda celles qu'il avait écrites; madame d'Houdetot répondit qu'elle les avait brûlées. « On ne brûle point de pareilles lettres, s'écria-t-il; on a trouvé brûlantes celles de Julie, eh! Dieu! (pi'aurait-on dit de celles-là! » Laclos, dont le défaut n'est point d'être indulgent, en fait un long éloge qu'il termine ainsi : « Madame d'Houdetot vécut avec des athées , avec des dévots, avec des prudes, avec des étourdis, et vécut avec tous sans jam;iis leur sacrifier rien de son caractère primitif: tous n'eurent pas également à s'en louer, aucun n'eut à s'en plaindre. »
La famille de madame d'Houdetot fut fort malheureuse pendant la Révolution, jusqu'au moment où l'une de ses petites-filles épousa le fils d'un traitant nommé Germain. Celui-ci devint comte et chambellan sous l'Empire, et est mort pair de France il y a deux ans. Un autre des petites-filles de madame d'Houdetot est madame la baronne de Barante, dont le mari fut fait pair par M., le duc Decazes. (A. N.)
3 L'épouse de M. de Montigny-Trudaine, fils de M. de Trudaine, intendant des finances. (A. N.)
400 CORRESPONDAiNCE COMPLETE
Enfin, mon tuteur, j'ai* le malheur de passer pour un bel esprit, et cette impertinente et malheureuse réputation me met en butte à tous les étalages et à toute l'émulation de ceux qui y prétendent. Je leur romps souvent en visière , et voilà l'occasion où je m'écarte de vos préceptes de prudence. Cependant, hier, chez le président, je fus d'une sa^jesse admirable, je me dis : Je suis à la comédie; écoutons les acteurs, et gardonsnous bien de devenir actrices en leur disant un seul mot. Je m'en allai avec la tranquillité de la bonne conscience, c'est-àdire avec la sécurité de n'avoir choqué personne.
Je ne fermerai ma lettre qu'à six heures du soir. Que sait-on? — j'en recevrai peut-être une d'ici à ce temps-là qui me fera ajouter quelque chose à celle-ci. Sinon, adieu, tout est dit.
LA MÊME AU MÊME
Jeudi , 22 janvier 1767.
Le courrier d'Angleterre arriva hier et ne m'apporta rien. Je fus, suivant ma louable coutume, fort inquiète, mais je résistai à l'envie que j'avais de vous écrire , ne voulant pas vous accabler.
Venons à mon portrait ' ; il est le plus charmant du monde; mais ce qui m'en plaît le plus, c'est : Censeur, tais-toi, etc.; cela fait que je me flatte que vous pensez ce qui précède. Mais, mon tuteur, ce n'est pas comme cela que je voudrais être peinte par vous; je voudrais entendre des vérités dures; c'est-à-dire, que vous ne me fissiez grâce d'aucun de mes défauts, tel que vous l'auriez fait dans vos moments de colère. N'y en aurait-il point un par hasard? Si cela était vrai, envoyez-le-moi; soyez bien Sûr que vous ne me fâcherez point. Je ne compterais point sur vous, si je n'étais pas bien persuadée que vous me voyez telle que je suis, et par conséquent parfaitement imparfaite. Je suis convaincue que je vous plairais bien moins si j'étais exempte
^ Le portrait en vers de madame du Deffand , par M. Walpole, commençaat par ces mots :
W/iere do wit and meinory dwell.
V. Madame du Deffand , sa vie, son salon, ses amis, en tète de la présente édition. (L.)
de défauts; j'en juj^e par la (jraiid'maman; je l'aimerais bien mieux, si avec toutes ses vertus elle avait quelques faiblesses; elle s'est trop perfectionne'e elle-même; toutes les qualités qu'on acquiert ne sont pas d'un aussi (>rand prix que les premiers mouvements. Mais pour vous, mon pauvre tuteur, vous me serrez le cœur quand vous vous épancliez sur la haine que vous avez pour le genre humain. Gomment est-il possible que vous ayez eu tant de sujet devons en plaindre? Vous avez donc rencontré des monstres, des hyènes, des crocodiles? Pour moi, je n'ai rencontré et je ne rencontre encore que des fous, des sots, des menteurs, des envieux, quelquefois des perfides; eh hieu ! cela ne m'a pas découragée, et ma persévérance à croire ([u'il n'était pas impossible de trouver un honnête homme me l'a fait rencontrer. Ne vous avisez pas de me demander qui c'est; c'est un secret que je ne révélerai à vous ni à personne; je vois bien que vous croyez le deviner; si cela est, je m'en lave les mains, ce n'est pas ma faute.
Voilà ce que vous aurez pour aujourd'hui; je voulais vous parler de vous et de moi; demain nous dirons autre chose; cette lettre se continuera jusqu'à dimanche inclusivement.
Vendredi 23.
Voulez-vous savoir nos nouvelles? Madame de Mirepoix donne aujourd'hui un bal à l'hôtel de Brancas; il y a vingtquatre danseurs et vingt-quatre danseuses ; Icjj habits sont de caractères chinois, indiens, matelots, vestales, sultanes, etc. Chaque femme a son partenaire; les danseurs et danseuses sont divisés en six bandes, chaque bande de quatre hommes et quatre femmes; M. le duc de Chartres ' et madame d'Egmont * sont à la tête de la première. On répète les danses depuis huit jours chez madame de Mirepoix. La coupable et infortunée madame de Stainville, qui devait figurer avec M. d'Hénin ^, a été tous les jours à ces répétitions. Mardi elle soupa chez madame de Valentinois, avec toutes ses compagnes et camarades de danse; elle était fort triste; elle avait les yeux ren)phs de larmes ; ce n'était pas sans sujet, car à trois heures du matin, son mari la fit entrer dans une chaise avec lui pour la mener à
1 Le dernier duc d'Orléans. (A. N.)
2 La comtesse d'E{;mont était fille du maréchal duc de Richelieu. (A. N.) •^ Le prince d'Hénin , frère cadet du prince de Chimay, et neveu de madame do Mirepoix. Gomme le prince d'Hénin était fort petit, on l'appelait /e
nain des princes. (A. ^.)
Nancy, et la confiner dans un couvent '. Vous conviendrez que l'imprudence ne peut aller plus loin, et qu'on ne pouvait pas choisir un moment plus convenable pour faire un scandale public. Ses parents ont fait tout ce qu'ils ont pu pour l'en détourner, mais ils n'ont pu le persuader. On a pris une autre femme à sa place. Je vous manderai demain des nouvelles du bal.
Je soupai mardi chez la grand'maman, dans un petit appartement au premier, qu'elle a fait accommoder pour l'hiver : elle n'y peut recevoir que très-peu de monde : nous n'étions que quatre : elle, madame de Mirepoix, l'abbé Barthélémy ^ et moi. Elle m'ordonna de ne point sortir de la journée le lendemain mercredi, qu'elle avait ses raisons pour cela : elle devait souper chez moi. Je lui obéis; elle arriva à huit heures, et dit à Wiart de ne laisser entrer personne : elle était avec l'abbé Barthélémy. Vers les neuf heures, on m'annonça M. de Mor-
^ La comtesse de Ghoiseul-Stainville , née Glermont d'Amljoise, maiiée an frère du duc de ClioiseuL Son mari en avait déjà été très-jaloux et mallieiircusement non sans cause. Cependant il avait paru s'habituer à ses {i[alanteries, suivant en cela l'insouciance de la plupart des seigneurs de la cour. Tout à coup, la jalousie le reprit à l'occasion d'une liaison qui , si elle était prouvée, ferait croire que la comtesse de Stainville aurait dérogé, puisqu'il s'agissait du comédien Clairval. Voici la version rapportée par le duc de Lauzun dans ses Mémoires :
« Trouvant un jour madame de Stainville baignée de larmes et daus l'état le plus déplorable , je* la pressai tellement de me dire ce qui causait ses peinequ'elle m'avoua en sanglotant qu'elle aimait Clairval et qu'elle l'adorait. Elle s'était dit mille fois tout ce que je pouvais lui dire contre une inclination si honteuse et dont les suites ne pouvaient qu'être funestes. » M. de Lauzun se loue ensuite de la conduite de Clairval dans cette affaire. Quoi qu'il en soit, le comte de Stainville, qui alors commandait en Lorraine, obtint facilement une lettre de cachet, et madame de Stainville fut renfermée pour le reste de sa vie dans le couvent des fdles de Sainte-Marie à ÎXancy.
La comtesse de Choiseul-Stainville laissa deux fdles, dont l'une fut mariée à son cousin le duc de Choiseul-Stainville, pair de France. Il en eut doux enfants : Etienne de Choiseul, jeune homme tiès-distingué , qui fut tué dans la campagne de 1807, étant aide de camp du maréchal Berthier, et madame la comtesse de Marmier, femme- du pair de France.
La seconde fille delà comtesse de Choiseul-Stainville épousa le prince Joseph de Monaco, mort il y a neuf ans. Il était frère cadet du duc de Valentinois. M. de Monaco a eu de mademoiselle de Choiseul-Stainville deux filles : l'une est madame la duchesse de Louvois , femme du pair de France, et l'autre la belle mnnpiise René de la Tour du Pin, dont le mari est membre de la Chambre des députés. (1827.) (A. N.)
- Le célèbre auteur du Voya(j/e du jeune Anacharsis en Gj'èce. ??é en 1716, mort en 1795. (A. N.)
fontaine ' ; je pris un air mécontent, je dis tout bas à la (^rand'mamaii: «J'espère qu'il ne compte pas souper ici;» et puis, je fis des politesses à ce M. de Morfontaine. Notre conversation dura deux ou trois minutes : après quoi, je pouffai de rire, et je dis : «Non, ce n'est point M. de Morfontaine, ce n'est point sa voix; c'est M. de Glioiseul, j'en suis sûre. » Je me levai et lui sautai au cou. C'était lui, en effet, mais je n'eus pas le mérite de le deviner, car j'étais prévenue : il n'y eut que lui et la jjrand'maman d'attrapés par le semblant que je fis de l'être. Il marqua beaucoup de regret de ne pouvoir rester à souper avec nous. La conversation fut fort bonne; il me parut avoir acquis de la solidité ; il fit de bons raisonnements : je vous raconterai tout cela quand je vous verrai. Adieu jusqu'à demain.
Samedi 24.
Je viens de relire ce que j'écrivis hier. Ah! mon Dieu, quel galimatias ! Vous n'y comprendrez rien : heureusement vous pouvez vous en passer. Le fait est que madame de Stainville a été enlevée par son mari, la nuit du 20 au 21, muni d'un ordre du roi pour la faire recevoir dans un couvent, à Nancy. Tous ses domestiques ont été renvoyés, une de ses femmes menée à Sainte-Pélagie, maison de force. Cette aventure fait grand bruit; on ne parla que de cela au bal d'hier, et excepté la grand'maman ^, qu'on respecte, tous ceux qui lui appartiennent ne sont pas épargnés.
Le bal fut charmant, il a duré jusqu'à neuf heures du matin. Le prix de la beauté a été accordé à madame de Saint-Maigrin '. La princesse d'Hénin ^, qui était le principal prétexte du bal, fut prise hier, dans l'après-dînée, d'un herpès miliaire.
Adieu, mon tuteur : si je n'ai point de vos nouvelles demain, je n'ajouterai rien à cette lettre. Je suis indigne de vous écrire, tant je me sens bête.
1 M. de Morfontaine était intendant de Soissons, et se trouvait alors a Paris. Il différait probablement beaucoup de M. de Ghoiseul, par ses manières et sa conversation. (A. N.) — On trouve sur ce personnage original, prévôt des marchands sous Louis XVI, de curieux et amusants détails dans les Souvenirs de madame \ igée le Brun, t. I, p. 155, 292. (L.)
2 La duchesse de Ghoiseul , qui était belle-sœur de la comtesse de Stainville. (A. N.)
3 La marquise de Saint-Maigrin, née de Pous, épouse du fils aîné du duc de la Yauguyon. (A. IS.)
4 Fille de madame de Monconseil. (A. N.)
404 CORRESPO^^DANGE COMPLETE
Dimanche 25 , à trois heures.
Voici une lettre : j'exécuterai tous les ordres qu'elle contient.
Le prix de la beauté n'a point été accordé à madame de Saint-Maigrin ; c'était une opinion très-particulière ,et qui s'est trouvée unique ; madame d'Egmont l'a emporté unanimement, et son partenaire, M. le duc de Chartres ', était fort bien, et le seul homme qu'on ait pu regarder.
Serai-je longtemj)s sans savoir de vos nouvelles?
LA MÊME AU MÊME
Mardi, 3 février 1767.
L'irrégularité de la poste est insupportable; on ne reçoit que le lundi les lettres qui devraient au plus tard être rendues le dimanche. Ainsi il se passe un courrier sans qu'on puisse faire réponse. C'est un petit inconvénient pour vous, parce que votre tiédeur est un bon préservatif contre l'impatience.
M. Selwyn aura une de mes lettres avant que vous receviez celle-ci, parce que je lui ai répondu à celle qu'il m'avait écrite de[Calais; mais je ne vous ferai plus la chronologie des lettres que je recevrai et que j'écrirai; cela m'ennuie à la mort, et me fait faire des galimatias.
Les Beauvau reviendront ici vers le 20; j'en suis bien aise, mais pas trop cependant ; je sais Inen les gens qui me déplaisent, mais je ne sais pas ceux qui me plaisent.
Madame de Jonsac, je l'aime assez, parce qu'elle souhaite ce que je désire. Ecrivez-moi quelques lignes pour elle que je lui puisse montrer, et traitez-la de votre bonne amie; cette façon lui plaît : réellement je crois qu'elle est ce qui vaut le mieux, je dirais après la grand'maman; mais la cour, la cour ôte la fleur du naturel.
Mon Dieu, mon tuteur, vous avez beau dire, nous voyons de même, nous sentons de même, et cela me fait peur; j'en conclus que je ne saurais vous plaire, car tous les défauts me choquent et souvent me dégoûtent; mais en quoi je diffère de vous, c'est sur Montaigne. De qui vouliez-vous qu'il parlât, s'il n'avait pas parlé de lui? il était tout seul à son Strawberry-
1 Le duc d'Orléans, père du duc actuel. (1827.) (A. N.)
Hill, il ne faisait aucun système, il n'e'pousait aucune opinion, il n'avait point de passions, il rêvait, il songeait, aucune idée ne le fixait; il disait : Que sais-je? et que sait-on en effet? Allez, allez, Horace ressemble plus à Michel qu'il ne croit. Pour moi, je suis la servante très-affectionne'e de tous les deux; mais il avait un ami ', ce Michel : il croyait à l'amitié, et voilà sa différence d'avec Horace.
Adieu, je suis fatiguée, et persuadée qu'il faudra jeter au feu tout ce que j'écris : et à qui est-ce que j'écris? à un Scythe, à un homme de pierre ou de neige , en un mot à un Anglais qui le serait par système, s'il ne l'était par naissance.
Je soupai hier, au soir chez madame de Valentinois avec un des plus malheureux et des plus décontenancés des maris, M. de Stainville. Je crois vous avoir mandé qu'il avait mené lui-même sa femme aux filles de Sainte-Marie de Nancy, où il l'a laissée, et il était de retour à Paris quatre jours après. Il a rendu tout le bien, a fait nommer un tuteur qui doit donner à madame de Stainville toutes les choses nécessaires, et même satisfaire toutes ses fantaisies , mais on ne lui donnera pas un écu. Il y a une somme réglée pour l'entretien de ses deux filles ; le reste du revenu sera mis en séquestre à leur profit. Cette aventure a fait jusqu'à présent le sujet de tous les entretiens, mais aujourd'hui on ne parle plus que du mariage de M. de Lamballe ^ et des procédés de M. le prince de Gonti '.
J'ai une faible espérance d'avoir aujouid'hui une de vos lettres; j'attendrai le passage du facteur avant de fermer celle-ci.
A quatre heures.
Je ne me suis point trompée, et voilà deux lettres; une de M. Walpole, l'autre de M. Selwyn : — commencez parcelle-ci;
* Etienne de la Boétie. (A. N.)
2 Le prince de Lamballe, fils unique du duc de PentKièvre , épousa une sœur du prince de Carifjnan, de la maison royale de Sardai{;ne. Elle fut, sous le règne suivant, nommée surintendante de la maison de la reine Marie-Antoinette, et devint, à cause de son intimité avec cette princesse, et comme prétendue complice des intrigues de la cour, une des victimes qui périrent dans les affreuses journées de septembre 1792. (A. N.) — Voir sur cette princesse infortunée, sur cette meilleure amie de Marie-Antoinette, le livre que nous lui avons consacré. (La princesse de Lamballe j etc., Paris, Giraud, 1864.) (L.)
^ 11 fut accusé d'avoir un peu manqué de politesse ou d'attentions envers les dames qui se trouvèrent à son mariage. (A. N.) *^
— elle est de M. Fitzroy. L'autre est-elle bien longue? — de six pages. Je ne dis mot, js me recueille, et je suis bien aise; et puis je suis fâchée de ce que, dans six pages, mon tuteur ne me dit pas un mot de la santé de milord Ghatham' et de ce qui doit s'ensuivre. Vous êtes véritablement tout aussi philosophe que Montaigne : c'est pour moi la suprême louange, car malgré mon excessive partialité, malgré l'ascendant de votre génie sur le mien, je ne trouve aucun esprit aussi éclairé et aussi parfaitement juste que celui de Montaigne. Il n'avait pas comme vous les passions très-fortes; vous avez le courage d'y résister, de leur tenir tète ; mais comme vous ne pouvez en détruire le germe, elles produisent aujourd'hui des caprices, et parfois des folies : mais je suis fâchée de n'avoir pas le temps de vous dire toutes les réflexions que vos aveux, ou pour mieux dire, votre confession générale, me font faire : il me semble qu'on ne vous tient que par un fd; on a beau se flatter de l'idée qu'on ait le seul fd, ce n'en est pas moins un fil. J'ai senti une sorte de terreur quand vous m'avez dit que votre dernier voyage de Paris avait dû être votre dernière escapade : vous avez changé d'avis, mais ce qui vous attire est bien faible contre ce qui peut vous retenir : il faut s'abandonner à la Providence, et vous laisser le maître. Mais je crois sentir, mon tuteur, qu'on aurait moins de peine à quitter la vie si l'âme était contente et satisfaite; on penserait moins à soi, on s'apitoierait moins sur soi-même. Vous riez, vous vous moquez de moi, et v6us dites : « Toute cette méta- » physique n'est que pour me presser de revenir» . Eh bien! il est vrai, je crains de mourir avant de vous revoir.
Tout ce que vous dites de madame de Ghoiseul est charmant, à une phrase près qui gâte tout, et qui fait que je ne puis pas transcrire cet article pour le lui envoyer. Pourquoi dites-vous qu'on ne peut pas en devenir amoureux? il n'y a point de femme qui, avant quarante ans, puisse s'accommoder de cette manière d'être louée. Vous me direz à cela de corriger cette phrase, mais vous avez un pinceau qui ne souffre pas que d'autres y joignent le leur; c'est comme si Goypel, que je suis, avait voulu changer quelque trait de Raphaël, que vous êtes.
Oh ! vraiment oui, M. et madame de Ghoiseul ont été dans une belle colère contre Fréron, et je vous enverrai ces jours-ci la réparation de ce petit faquin, qui lui a été dictée par la
1 Le père de Pitt. (A. N.)
grand'maman : j'ai l'histoire de toute cette affaire que je vous montrerai ; elle a été conduite de ma part et de celle de la jjrand'maman avec une sublime prudence ' .
Madame de Forcalquier s'apprivoise terriblement; elle a été excessivement fêtée à la noce Lamballe; le prince (vous entendez que c'est le Gonti) l'a extrêmement courtisée; madame de Luxembourg l'a louée, flattée, caressée ,• admirée; gare le fromage^! Sa prudence, sa philosophie, qu'on peut peut-être y comparer, pourraient bien tomber par terre. Elle vient de m' envoyer dire tout à l'heure que, si le souper avait été chez moi ce soir, elle m'aurait demandé d'y venir; je lui ai répondu qu'il était égal que ce fût chez le président, qu'elle pouvait y venir de même, et je lui ai fait la peinture de tout l'effet qu'elle produirait sur chaque personne. Gare, gare le fromage! ils me l'enlèveront, cette belle comtesse, et l'idole la séduira : il faudra s^en consoler et aller au café Saint-Jacques' .
Madame de Villeroi, à qui Pont-de-Veyle a demandé pourquoi elle ne m'avait pas priée à sa comédie, vient de m' envoyer
1 Fiéron fut sans cloute fort injuste envers Voltaire, qui l'associa à son immortalité en lui prodiguant sans cesse des épigrammes, qui toutes ne sont pas du meilleur goût. Quelle qu'ait d'aillevus été l'injustice des critiques de Fréron, elles ne furent point inutiles à Voltaire, "t lorsque les fumées de son amour-propre Idessé étaient apaisées. Voltaire rendait justice à la sévérité du {{oût de Fréron. Ce critique célèbre était né à Quimper, en 1719, et mourut ?i Paris en 1776. Il fut moins acliainé contre Rousseau que contre Voltaire, et prit même parti pour le philosophe genevois dans sa querelle avec Hume. Ce que dit dans cette lettre madame du Deffand se rapporte à un passage de l'^Mnée littéraire dans lequel Fiéron avait attaqué la lettre deWalpole à M. Hume. Mais Horace Walpole était si éloigné de prendre part à la colère de madame du Deffand, qu'il s'exprime de la manière suivante à ce sujet :
« Je suis encore redevable à vous et à la duchesse de Choiseul de cette affaire de Fréron, mais elle ne laisse pas de me fâcher. Nous aimons tant la liberté de l'imprimerie, que j'aimerais mieux en être maltraité que de la supprimer. Déplus, c'est moi qui avais commencé cette ridicule guerre; il est injuste que j'empêche les autres de prendre la même liberté avec moi. Je ne sais ce que Fréron a dit ; je ne m'en soucie pas : c'est ma règle constante de ne faire jamais réponse à des libelles, et je serais au désespoir qu'on crût que je me fusse intéressé à attirer des réprimandes à ces gens-là. « (A. N.)
2 Madame du Deffand fait ici allusion à la seconde k\\Ae du premier livre des Fables de la Fontaine, commençant par ce vers :
Maître corbeau sur un arfjre perché.
^ Ceci a rapport à l'histoire que M. Walpole avait contée à madame du Deffand, d'un Anglais qui, on allant consoler quelqu'un de la mort d'un ami, lui dit : Lorsque j'ai le malheur de perdre un de mes amis, je vais sur-le-champ au café de Saint- Jacques pour en prendre un autre. (A. N.)
408 • GORRESPO.NDAI\CE COMPLETE
dire qu'elle était au désespoir de n'avoir point imaginé que j'aurais été bien aise d'y venir, qu'elle m'aurait (^ardé une bonne place, mais qu'actuellement il n'y en avait pas une. Cette femme ne vous déplaira pas, c'est le tintamarre personnifié : elle ne manque pas d'esprit; elle pourrait bien être étourdissante et fatigante à la longue, mais on ne la voit qu'en passade; elle a tant d'affaires, tant de»mouvements ! — c'est un ouragan sous la figure d'un vent coulis : — mais nous aurons des places à sa comédie.
Nouvelle brochure qu'on m'apporte; Bélïsaire, histoire romanesque par M. de Marmontel. Ce Marmontel est le protégé et l'âme damnée de d'Alembert; ce M. de Greutz, envoyé de Suède, dont je vous ai parlé, l'a présenté à votre ambassadrice. Si elle se laisse entourer de ces sortes de gens , je ne la verrai guère : d'ailleurs il me semble que je ne prends point avec eux; elle me baragouine des compliments, mais elle ne sait trop que me dire. Je n'ai pas le vol de vos ambassadeurs; votre milady Hertfort ne faisait nul cas de moi; cela ne m'empêchait pas de la trouver bonne femme : pour son mari, il ne m'a jamais parlé.
Je reprends encore ma lettre pour vous dire que les carabiniers sont à Saumur, et que ces braves gens, remplis de zèle et d'amour pour la chose publique, ont fait une mission dans un couvent; ils ont prêché la population avec tant d'éloquence, et ils ont eu tant de succès, qu'il en résulte pour l'État sept citoyens de plus.
LA MÊME AU MÊME
Paris, 20 février 1767.
Je fus hier à la représentation de Mole ' : mon Dieu , que je vous regrettai! Mademoiselle Clairon fut admirable; c'était v<
1 Mole, acteur de la Cométlie française, dont le talent a été justement adJ miré. Avant été dan{;ereusemc>nt malade et longtemps hors d'état de jouer^ mademoiselle Clairon, la célèbre trajjédienne, qui était retirée du théàtri!, proposa de donner une représentation au bénéfice de Mole, sur un des théâtres privés de Paris, où elle s'offrait de jouer. Ce projet fut appuyé par plusieurs dames dn premier ranf;, et tellement favorisé, qu'on distribua plus de six cents billets. La représentation eut lieu sur le théâtre du baron d'Esdapon ,. dans le faubourjj Saint-Germain, et son produit fut évalué à un millier de louis pour Mole. (A. N.)
ritablement Melpomène; la pièce était Zelmire, de l'auteur du Siège de Calais^ : elle est faiblement écrite, mais les sentiments, les situations, sont du plus (;rand intérêt. J'aurais voulu entendre Corneille, lui seul avait l'énergie, la force et l'élévation qui rendent les grandes passions et la sublimité des grands sentiments. Le jeu de mademoiselle Clairon y suppléa autant qu'il était, possible; cette pièce, avec de grands défauts, fait un plaisir extrême ; le courage , la générosité , la fierté y sont bien rendus. Je fus transportée, ravie; j'aurais voulu tout de suite rentrer chez moi, me mettre à vous écrire tout ce qui se passait dans mon âme; elle était remplie de tristesse, mais d'une tristesse préférable aux plaisirs de tous les autres spectateurs; j'y résistai, je fus chez le président, que je trouvai occupé de ce que la comtesse de Noailles venait de lui mander que la marquise de Duras, sa fille, venait d'être nommée dame du palais ; de ce qu'il avait eu à dîner l'archevêque de Cambrai^ ; de ce qu'il avait vu le matin le prince de Beauvau; qu'il aurait ce soir mesdames les maréchales \ etc.; enfin, mille petites vanités qu'aucun microscope ne pourrait vous faire apercevoir. Mon Dieu, mon Dieu, quelle différence il y a d'une âme à une autre ! J'y en trouve une aussi grande que d'un ange à une huître.
De chez le président, je fus chez la grand'maman, que je trouvai entre l'abbé Barthélémy et le docteur Gatti * ; la petite Lauzun * y arriva; nous soupâmes tous les cinq; le docteur et
1 De Belloy. Né à Saint-Floiir, en Auvergne, en 1727, mort en 1775. C'est un auteur plus estimable qu'estimé; et c'est à lui que l'on doit le choix de sujets nationaux pour le théâtre français. On citera toujours de lui ce vers de
Gabrielle de Vergy :
Hélas! qu'aux cœurs heureux les vertus sont faciles! (A. N.)
2 Frère du duc de Choiseul. (A. N.)
^ De Luxeudjourg et de Mirepoix. (A. N.)
^ Médecin de Florence, l'un de ceux qui pratiquèrent les premiers l'inoculation de la petite vérole en Italie. (A. N.)
5 La duchesse de Lauzun, Amélie de Boufflers, fdle unique et seule héritière du duc de Bouffleis, qui mourut à Gènes. On a vu dans une note précédente qu'elle fut élevée par la maréchale de Luxembourg , mère de ce dernier, chez laquelle elle continua de vivre après son mariage avec le duc de Lauzun. Sa femme, dont il était depuis longtemps séparé, fit deux voyages en Angleterre, sous le nom de dtu^hesse de Biron, le duc de Lauzun ayant pris ce titre à la mort de son oncle le maréchal de Biron. Sa fatale destinée la ramena on France en 1793. Ni sa vertu, ni sa beauté, ne trouvèrent grâce devant ses bourreaux; elle porta avec courage sur l'échafaud une tète dont parle ainsi J. J. Rousseau : « Amélie de Boufflers, dit-il, a une figure, une douceur, une
410 CORUESPONDANCE COMPLETE
]a petite femme s'allèrent coucher de bonne heure : le docteur ne manque pas d'esprit; la petite femme est un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle; elle fait de petits sons qui n'aboutissent à rien; mais comme son plumage est joli, on l'admire, on la loue sans cesse; sa timidité plaît, son petit air effarouché intéresse; mais moi je n'en augure pas trop bien. C'est l'idole* qui l'apprivoise, et avec qui elle paraît se plaire; cette idole va tranquillement dîner entre le mari et la femme; elle croit que cela lui donne de la considération. Mon Dieu, que le monde est sot et que j'aurais de plaisir à vous communiquer toutes mes pensées, et mille fois davantage à entendre et découvrir toutes les vôtres ! A une heure après minuit, je restai seule avec la grand'maman; elle fut parfaitement à son aise avec moi; je trouvai des rapports infinis entre sa façon de penser et la mienne; elle enfile une plus profonde métaphysique que moi, parce que son esprit a plus de force, et qu'elle se plaît à l'exercer; mais nos sentiments sont les mêmes : elle en veut découvrir la source , le germe , et moi je ne suis pas si curieuse; je m'en tiens aux effets. Elle me montra des choses fort bien écrites, peut-être un peu trop abstraites; je lui dis : Grand'maman, il faudra montrer tout cela à M. Walpole : — Oh! très-volontiers, dit-elle, mais jamais rien qu'avons et à lui.
J'avais vu la veille M. de Ghoiseul chez madame de Beauvau, où il y avait M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres et un monde infini : je voulus m'en aller; Pont-de-Veyle vint pour me donner la main; M. de Choiseul se leva, repoussa Pont-de- Veyle, me donna son bras et me conduisit jusqu'à l'antichambre où étaient mes gens ; je lui dis que je souperais le lendemain
turc.
timidité de vierge. Rien de plus aimable et de plus intéressant que sa figi rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu'elle inspire. » Elle avait été heureuse souë son premier nom, et paya bien cher nn mariage de convenance, car le duc de Lauzun possédait toutes les qualités, excepté celle de bon mari. On voit que madame du Deffand en parle avec une grande sévérité, mais elle n'était indulgente pour personne, surtout pour les femmes. H. Walpole fait au contraire l'éloge du caractère et de l'amabilité de la duchesse de Lauzun. (A. N.) — Le témoignage de Walpole est corroboré par l'admiration enthousiaste exprimée par madame Necker (Mélatiges, t. I, p. 376), et par madame de Genlis (Mémoires, t. I, p. 382). Madame du Deffand oublie d'ailleurs que mariée depuis le 4 février seulement (la lettre est du 20), madame la ducliessc de Lauzun était en quelque sorte à peine femme. Mais du temps de madame du Deffand, cela allait vite. (L.) * La marquise de Boufllers. (A. N.)
avec la grand'maman, et il promit de m'y rendre une visite en rentrant, et qu'il me priait de l'attendre. Il ne rentra qu'à deux heures, et il resta avec nous jusqu'à près de trois heures et demie. Je ne puis vous rendre compte de la conversation, mais elle fut aisée , gaie et franche , familière , enfin tout au mieux : il me parla de vous, il reprocha à sa femme de ne lui avoir pas fait faire connaissance avec vous ; il me demanda quand vous arriveriez ; il en marqua de l'impatience : j'observais mes mots, mes paroles , jusqu'à ma contenance, comme si vous aviez été derrière une jalousie à m'écouter et à m' examiner.
Le petit Lauzun n'est point bien avec lui; il en est mécontent parce qu'il a joué le rôle d'un sot dans l'aventure de madame de Stainville ' ; il trouve son voyage ^ ridicule ; il n'a pas voulu lui confier ses dépêches, et il a écrit à M. de Guerchy pour lui recommander d'avoir attention sur sa conduite : la grand' maman l'aime assez : nous avions soupe il y a quelques jours avec lui (je crois vous l'avoir mandé), et nous le trouvâmes assez plaisant : ayez quelques attentions pour lui, mais ne vous en gênez pas le moins du monde ^
Madame d'Aiguillon est enchantée de la lettre que vous lui avez écrite; elle m'en a écorché la traduction. Ah! c'est bien dommage, mon tuteur, de ce que vous ne reviendrez jamais ici ; mais non, vous y reviendrez, mais ce sera quand je n'y serai plus. Ne vous fâchez point, ce n'est point pour vous presser de revenir; je ne suis point assez personnelle pour désirer que vous avanciez d'un jour votre départ : je ne suis pas assez
* « Mon père m'envoya chercher. Je trouvai M. de Choiseul chez lui, qui » me reprocha d'avoir été dans la confidence de madame de Stainville. Je lui » répondis qu'il y avait une grande différence entre favoriseï' la mauvaise con- » duite de quelqu'un et {{arder son secret. Il me demanda les lettres déposées » chez moi; je les refusai avec fermeté. Mon père voulait y mettre son au- » torité , qui n'eut pas plus de succès. On me dit des choses piquantes. J'en » répondis peut-être avec plus de fondement, et je sortis de cette conversation » absolument brouillé avec tous deux. » (Lauzun, Mémoires , p. 50.) (L.)
- En Anjjleterre.
^ L'auteur, dans ses Me motre^, ne traite pas madame du Deffand elle-même avec plus de façon. Il ne va chez elle que pour y faire la cour à lady Sarah Bambury, qui y soupe. « Quoique je n'eusse pas été chez cette madame du ') Deffand depuis cinq ou six ans, je parvins à m'y faire mener par madame » de Luxembourg, qui y soupait aussi. » Voilà en quels termes cavaliers M. de Lauzun, qui appréciait médiocrement les bonnes fortunes d'esprit, parle de sa visite à ce salon de Saint-Joseph qui a été un des sanctuaires d'esprit du dix-huitième siècle. (L.)
412 GORIIESPOKDANCE COMPLÈTE
extravagante pour exiger rien de vous; je n'ai aucun droit sur vous , aucune raison ne vous oblige à rien faire pour moi ; je recevrai tout ce qui me viendra de vous comme une grâce et non comme une dette.
Samedi matin.
Je soupai hier chez le président en nombreuse compagnie, les divinités du Temple ', les maréchales ^; — je m'y ennuyai à la mort. Ce soir je donne à souper aux Beauvau, avec Par- H chevêque ' et Pont-de-Veyle ; demain ce sera mon assemblée des dimanches , où vos ambassadeurs sont maîtres de venir quand il leur plaît : des Italiens , des Suédois , des Lapons même y sont admis, tout me paraît égal; excepté la grand'maman, que je trouve cependant un peu trop métaphysicienne et abstraite , et madame de Jonsac , qui , à peu de chose près , est fort raisonnable, tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux.
Ne sachant plus que lire, je me suis jetée dans le théâtre de Corneille ; il me ra^it d'admiration ; je lui pardonne tous ses défauts : il n'a jamais la faiblesse de notre nation, mais il manque souvent de l'élégance de notre style.
Adieu pour aujourd'hui; demain je pourrai reprendre cette lettre, surtout s'il m'en arrive une de vous.
Dimanche, à quatre heures.
Je n'espérais point de lettre, et en voilà une; j'en avais bon besoin , car je suis bien triste : je ne puis vous peindre mon état qu'en vous disant que je me sens le besoin de mourir ^^ comme on sent le besoin de dormir. Vous m'avez un peu rani-ll mée ; l'idée de vous revoir me donne quelque courage, mais je ne puis plus tenir à l'ennui.
Mon souper d'hier ne m'a fait nul plaisir; la dame* est d'une
* I^e prince de Gonti et la duchesse de Boufflers. (A. N.)
2 De Luxembourg et de Mirepoix. (A. N.)
3 L'archevêque de Toulouse, petit-neveu de madame du Deffand. (A.N.)
* La princesse de Beauvau. Ce que dit ici madame du Deffand de la princesse et du prince de Beauvau peut être regardé comme d'une grande vérité, et nous en trouvons la preuve dans une letti'e que Marmontei adressa à la princesse le 25 mai 1793, et dans une autre lettre de la maréchale elle-même, après la mort de son mari. '
u. La seule présence de M. le maréchal de Beauvau, dit Marmontei, recommandait dans les assemblées de l'Académie la décence, le calme, l'union, la modéiation, l'amour de l'ordre et du travail. Sa bonté, sa politesse noble et délicate, avertissaient les gens de lettres de la bienveillance et des égards qu'ils se devaient les uns aux autres. Si dans des temps de trouble et de désordre.
personnalité intolérable, le mari d'une soumission aveufjle , plus par paresse et par indifférence que par excès de passion ; le prélat ' a de la vivacité et de la justesse ; il a encore assez de droiture parce qu'il n'a pas encore besoin d'en manquer; mon ami Pont-de-Veyle ne se soucie de rien que de s'étourdir, de s'amuser ; il préfère ceux qui lui peuvent procurer de la dissipation, c'est pour cela qu'il est si attaché au prince *.
Oh! ne me demandez point les détails des tracasseries du mariage Lamballe ! Ce sont de pures misères que je vous raconterai si je vous revois, et vous me ferez taire. Je ne sais si j'irai demain au Temple, je m'y sens une (grande répugnance, mais ce qui me pousse à y aller, c'est que je ne veux pas, en cas que vous veniez , que vous me trouviez mal avec personne , afin de n'être pas pour vous l'occasion du plus petit embarras. J'ai la vertu de l'humilité au plus haut degré , et je vous en ai l'obligation ; ce n est pas assurément que vous n'ayez flatté mon amour-propre par l'endroit le plus sensible, en ayant pour moi des préférences et des attentions que vous n'avez pour per-
l'Académie a conservé son caractère de dignité, de sagesse et de l)ienséance, elle en est surtout redevable à l'exemple que lui donnait le plus considérable de ses membres. Le moindre mérite de M. le maréchal, aux yeux de ses confrères, fut d'être un excellent académicien. »
"Lorsqu'en 1800 on publia les Mémoires de Marmontel , madame de Beauvau, qui vivait encore, ne fut point contente de la manière dont Marmontel faisait son éloge un peu aux dépens du caractère d'homme du maréchal, et elle écrivit à cette occasion une lettre adressée à sa fille, la princesse de Poix, et dont voici un fragment :
« Je viens de lire dans les Mémoires de Marmontel un portrait ou plutôt un éloge de moi ; ce portrait est trop flatté pour être flatteur, et la soûle satisfaction qu'il m'a donnée a été de me faire sentir combien un attachement tendre, profond, passionné, peut anéantir tout amom-rproprc- Si l'auteur vivait encore, il m'eût été impossible de ne pas lui témoigner plus de mécontentement que de reconnaissance. Comment un homme qui a connu M. de IJoauvau, qui révère sa mémoire, peut-il se borner à excuser la dignité froide de son maintien, en ajoutant seulement qu'il était bon, serviable et obligeant sans chercher à se faire valoir? Ce genre d'éloge, si fort au-dessous de celui qu'il méritait (c'est madame de Beanvau qui parle), m'a fait éprouver un sentiment douloureux; mais c'est surtout lorsque, continuant à me louer, il dit : » Son grand art, comme son attention la plus continuelle, était d'honorer son époux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre à sa place. » Il faut convenir que si madame de Reauvau a mérité l'éloge de Marmontel, elle a voulu le mériter encore davantage après la mort de son mari, et telle était l'opinion de l'abbé Morellet. (A. n'.} v ' '" ■ ""
* L'archevêque de Toulouse. (A. N.)
- De Conti. (A. N.)
414 CORRESPOJNDAiNCE COMPLÈTE
sonne, mais elles me font connaître la bonté de votre cœur, votre sensibilité, votre humanité, et ne relèvent point l'opinion que j'ai de moi-même : je savais bien, mais vous m'avez empêchée d'en jamais douter, que je ne dois pas espérer de trouver dans l'amitié ce qui tient au {joîît. Ce n'est pas la faute de l'âge: le (joût que j'entends tient moins à la jeunesse qu'à tout autre âge : ce n'est point une séduction des sens, c'est un rapport, c'est une convenance; enfin, enfin, ce ne serait plus qu'un galimatias, si je continuais à vouloir le définir, et mon tuteur se moquerait de moi.
Oh! cela est bien plaisant; je suis tout comme vous, malgré mes plaidoyers pour Montaigne , je ne saurais le lire , mais en m' ennuyant je souscris à tout ce qu'il dit. Pour M. Marmontel, vous le définissez à merveille. Enfin vos lettres sont la traduction de mes pensées , vous les éclaircissez , vous les rendez avec vérité et énergie, tandis que je ne fais que les annoncer, les bégayer.
LA MÊME AU MEME
Paris, dimanche 8 mars 1767, à 4 heures du soir,
Je vous écris par M. de Fronsac ' ; madame d'Aiguillon vint hier chez moi me demander si je n'avais rien à envoyer, je lui dis que non. Je comptais alors vous écrire par la poste ou ne point vous écrire en cas que je n'eusse point de vos nouvelles aujourd'hui : je vais envoyer cette lettre chez elle, et je la prierai, s'il en est encore temps, de la mettre dans le paquet qu'elle
1 Le duc de Fronsac, fils aîné du duc de Richeheu. Il eut tontes les mauvaises qualités de son père, sans posséder aucune de ceUes qui ]iouvaient les faire pardonner. Un trait fera connaître quel était son respect filial. Le maréchal avait, comme l'on sait, conservé dans sa vieillesse le besoin de paraître jeune, et cela à un tel point, qu'il avait fait adapter un ressort an marchepied de sa voiture, pour avoir l'air d'y monter lestement. Il portait toujours des habits richement brodés. Pendant la longue maladie pour laquelle on l'entourait d'une peau de veau fraîche, Louis XV demanda un jour au duc de Fronsac des nouvelles de son père. « Mon père, répondit celui-ci, hélas! Sire, ce n'est plus qu'un vieux bouquin relié en veau et doré sur tranche. « Le duc de Fronsac fut le père du dernier duc de Richelieu , mort par suite de chagrins dont l'un, entre autres, fut le rappel à la cour du général Donnadieu, qui, sous son ministère et celui du duc Decazes, avait reçu la défense de se présenter aux Tuileries. (A.N.)
donne à M. de P^ronsac , et si ce paquet est fermé, de recommander que M. de Fronsac envoie ma lettre directement chez vous.
Je suis devenue très-prudente, mon tuteur, et je n'ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous regarde. Je ne vous trouve point déraisonnable d'exiger une grande réserve : on est environné d'armes et d'ennemis , et ceux qu'on nomme amis sont ceux par qui on n'a pas à craindre d'être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la grand'maman et moi, non pas à l'occasion de vos affaires, car il n'en fut pas dit un mot, mais sur le monde en général.
Je soupai hier avec cette grand'maman, l'abbé Barthélémy et un M. de Gastellane : ce sont deux hommes avec qui l'on peut causer : nous ne proférâmes pas votre nom devant le Gastellane; mais quand il fut parti, je fis lire à la grand'maman l'article de votre lettre qui la regardait (dont j'avais retranché que vous m'aimiez cent fois plus qu'elle) ; elle en fut on ne peut pas plus contente.
Nous parlâmes ensuite d'une brochure nouvelle, qui a pour titre : Le Château d'Otrante, par Horace Walpole : elle n'en avait pas entendu parler, mais je l'avais déjà lue deux fois. J'aurais voulu qu'on eut supprimera préface, qui est celle de la seconde édition : il y est dit que Shakspeare a beaucoup plus d'esprit que Voltaire : ce trait vous met à l'abri de la critique de Fréron ; mais ne peut manquer de vous en attirer bien d'autres '. Nous avons tenu conseil, la grand'maman, l'abbé Barthélémy et moi, car nous sommes tous trois votre ministère, et nous conduisons fort bien vos affaires. Nous avons donc conclu qu'il ne fallait rien dire sur cette brochure , ni la louer, ni la blâmer ; et surtout qu'il ne fallait pas employer la pohce pour interdire la critique. Vous pouvez compter sur quatre amis fort prudents et fort zélés, nous trois, et j'y ajoute madame de Jonsac; je pourrais y ajouter aussi l'ami Pont-de-Veyle , car il
1 H. Walpole, en réponse, dit: « On a donc traduit mon Château d'Otrante; c'était apparemment pour me donner un ridicule; à la bonne heure, tenez-vous au parti de n'en point pai-ler; laissez aller les critiques; elles ne me fâcheront point; je ne l'ai point écrit pour ce siècle-ci, qui ne veut que de la raison froide. Je vous avoue, ma petite, et vous m'en trouverez plus fou que jamais, que de tous mes ouvrages , c'est l'unique où je me sois plu ; j'ai laissé courir mon imagination ; les visions et les passions m'échauffaient. Je l'ai fait en dépit des règles , des critiques et des philosophes ; et il me semble qu'il n'en vaille que mieux. Je suis même persuadé que dans quelque temps d'ici, quand
vous aime fort. Ce sont les brochures sur Jean-Jacques et M. Hume qui m'ont fait connaître leurs sentiments pour vous, car sur la chose publique, je suis aussi muette que je suis aveu- (y[e. M. de Ghoiseul, en rentrant, monta chez la jjrand'maman; je suis parfaitement bien avec lui : il ne cesse de dire du bien de moi , mais il me trouve , dit-il , devenue trop circonspecte ; j'en fis des plaisanteries avec lui. Pour lui , je le trouve tout aussi (jai et tout aussi léger qu'il l'a jamais été. Quand il fut parti, je dis à la grand'maman que je ne pouvais pas désapprouver la sorte de crainte que vous aviez de faire connaissance avec lui, elle me dit que j'avais tort, et l'abbé dit qu'il faudrait que vous vinssie:? dîner avec lui à Paris; qu'il n'y avait jamais que deux ou trois personnes, et que vous y seriez fort à votre aise. Moi je ne le crois pas; mais alors comme alors, nous en délibérerons. Pour ce qui me regarde, mon tuteur, je ne sais pas quel parti je prendrai; aucun régime ne me réussit, et mes insomnies ne font qu'empirer. Je ne mange presque plus, et le seul bien que je tire de ma diète, c'est d'avoir moins de vapeurs mais pas plus de sommeil : cela me fâche d'autant plus, que cela m'oblige à me lever fort tard : peut-être que d'ici à votre arrivée cela changera. J'y fais de mon mieux, et, je vous assure, par rapport à vous ; car sans vous je ne me soucierais guère de vivre : tout me choque, tout me déplaît, tout m'ennuie. J'ai eu un ami, M. Formont, pendant trente ans; je l'ai perdu : j'ai aimé deux femmes passionnément; l'une est morte, c'était madame de Flamarens ; l'autre est vivante et a été infidèle, c'est madame de Rochefort. Le hasard m'a fait faire votre connaissance; vous avez remplacé ces trois pertes, mais vous êtes un étranger, toujours à la veille de devenir notre ennemi : et puis l'Océan, vos affaires, et qui pis est, votre santé, nécessairement nous séparent. Cependant je suis bien aise de vous avoir connu ; c'est mourir tous les jours que de vivre sans aimer
le goût reprendra sa place, que la philosophie occupe, mon pauvre Château trouvera des admirateurs : il en a actuellement chez nous ; j'en viens de donner la troisième édition. Ce que je viens de dire n'est pas pour mendier votre suffrage ; je vous ai constamment dit que vous ne l'aimeriez pas ; vos visions sont d'un genre différent. Je ne suis pas tout à fait fâché qu'on ait donné la seconde préface, cependant la première répond mieux à la fiction; j'ai voulu qu'elle passât pour ancienne, et presque tout le monde en fut la dupe. Je ne cherche pas querelle avec Voltaire; mais je dirai jusqu'à la mort que notre Shakspeare est mille piques au-dessus. » (A. N.)
rien , et « plutôt souffrir que mourir » , c'est la devise des hommes , dit la Fontaine.
Il serait obligeant de ne me pas laisser, dans l'inquiétude sur tout ce qui vous rejjarde. Je n'exi(je rien; je m'en rapporte à votre amitié.
Madame la Dauphine ' a été administrée ce matin; on ne croit pas qu'elle passe la semaine : elle ne sera re^^rettée que de quatre personnes, mesdames de Marsan et de Gaumont, MM. de la Vauyu(>on et l'évéque de Verdun. — Elle brutalisa l'autre jour madame de Lauraguais, sa dame d'atour, qui dit à quelqu'un qui était auprès d'elle : Cette princesse est si bonne quelle ne veut pas que sa mort soit un malheur pour personne.
Adieu, mon bon ami; adieu, mon tuteur, venest le plus tôt que vous pourrez. Je crois que ce qui fait ma mauvaise santé, c'est que mon âme a trop de mouvement pour l'étui qui la renferme.
LA MÊME AU MÊME
Dimanche, 26 avril 1767.
Vous faites beaucoup d'honneur aux Scythes ' ; je trouve qu'ils ne valent pas la critique : cet ouvrage est d'un commençant qui n'annoncerait aucun talent ni génie. Ces Scythes sont des paysans de Ghaillot ou de Vaugirard ; les Persans , des gens de fortune devenus gentilshommes; la Zobéide est une assez honnête fille, dont l'àme n'a pas un grand mouvement, et à qui l'obéissance ne coûte guère : elle se tue parce qu'il faut faire une fin.
Je ne vous aurais jamais envoyé la Guerre de Genève. C'est un rabâchage de la Pucelle : vous n'avez apparemment vu que le premier chant , il n'y a point de second , mais il y en a un troisième qui est encore au-dessous du premier.
Je vais entendre tout à l'heure la comédie de Henri /F ', chez madame de Villeroy ; je vous en rendrai compte dans ma première lettre.
^ Marie- Josèplie de Saxe, seconde épouse du Dauphin, fils de Louis XV.
- Tra{;édic de Voltaire. (A. N.)
3 La partie de chasse de Henri IV, par Collé. (A. N.)
Je soupai hier chez votre ambassadeur ' : il hii manqua sept personnes que M. le prince de Gonti avait retenues à l'Ile-Adam , d'où il revient aujourd'hui : nous n'étions que neuf. Madame l'ambassadrice était dans son lit avec la fièvre. Ces neuf étaient mesdames de la Valliére, de Forcalquier, la vicomtesse de Narbonne et moi; le maître de la maison, les ambassadeurs de Sardaigne et de Venise, M. de Lauzun et monsieur votre neveu ^ Je l'ai prié à souper pour d'aujourd'hui en huit : l'ambassadeur l'aime et le traite comme son fds.
Ce que vous me dites de vos affaires ne m'éclaircit pas beaucoup plus que ce que j'en apprends dans les (gazettes; mais heureusement il n'est pas nécessaire que j'en sache davantage. Il ne se passe rien ici qui puisse vous intéresser; mais c'est une espèce d'événement pour nous, que l'appartement à Versailles de feu madame la Dauphine , qui était vacant depuis sa mort, et qui précédemment avait été à madame de Pompadour, vient d'être donné à madame Victoire ' : il ne reste plus à attendre que le voyage de Marly, qui sera pour le 7. Nous verrons ce qu'il produira : j'en attends l'issue sans aucune impatience *.
La grand' maman part de demain en huit pour Chanteloup : elle est transportée de joie. Je ne crois pas en effet que sa métaphysique soit semblable à celle de votre ambassadrice. Cette pauvre ambassadrice est abîmée de fluxions et d'ennui ; son mari est assez aimable.
Je pourrai vous envoyer une épître d'un nommé la Harpe; c'est un moine de la Trappe qu'il fait écrii'e à l'abbé de Rancé, pour lui reprocher la folie de son institut. Il y a, à mon gré, de fort bonnes choses ; mais vous ne devez pas avoir le temps de lire, et je ne conçois pas que vous en ayez trouvé pour les Scythes et Genève. Votre Parlement viendra à bout de vous. Si vous le jugez à propos , vqus me donnerez de vos nouvelles.
Vous allez avoir M. de Sarcefield ^
Voulez-vous que je vous envoie la comédie de Henri IV?
1 Lord Rochford. (A. N.)
^ Fils d'Edouai'd Walpole, qui mourut bientôt après. (A. N.)
3 Une des fdles de Louis XV. (A. N.)
* Madame du Deffand a certainement ici en vue quelques changements politiques qui devaient avoir lieu pendant le séjour du roi à Marly. (A. N.)
^ Comme ambassadeur de France à Londres. Cette mission n'eut pas lieu. (A. N.)
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris , dimanche 3 mai 1767.
Il faut commencer par répondre à votre lettre; et puis après je vous dirai cent mille choses dont peut-être pas une rie vous intéressera ni ne vous sera agréable , car, sauf votre respect , il est assez difficile d'attraper ce qui peut vous plaire.
Votre parlement ne finira point : votre cousin ' ne se déterminera à rien tant qu'il pourra rester dans l'indécision, et vous ne parviendrez point à justifier votre Richard III ^. Gomment avez-vous formé un si étrange projet? Et comniei)t se peut-il que vous vous en promettiez beaucoup d'amusement? Oh! votre tète est ineffable; il n'y a que le cardinal de Luynes qui pourrait me l'expliquer, parce qu'il a le talent de faire entendre en un demi-quart d'heure ce que c'est que l'essence et Fexistence de Dieu. Tout ce que je comprends, c'est que, grâce à toutes vos fantaisies , vous ne devez jamais vous ennuyer, et vous jouissez de l'avantage le plus grand qu'il y ait au monde. Si l'on me disait de choisir ce que je désire, de former un seul souhait et qu'il me serait accordé, je dirais, sans hésiter, de ne jamais m' ennuyer; mais s'il en fallait choisir les moyens, jamais je ne me déciderais. Nous ne sommes pas assez stables dans nos façons de penser pour pouvoir compter que telle ou telle chose puisse nous rendre heureux; le vrai l)onheur est d'être exempt d'ennui; tout ce qui en préserve est également bon. Gouverner un Etat ou jouer à la toupie, me paraît égal ; mais c'est la pierre philosophale que de s'assurer de ne s'ennuyer jamais. Oh! mon Dieu, bien loin de cela, on doit être bien sûr qu'on s'ennuiera toujours. Mais je m'aperçois que je suis votre méthode quand vous parlez contre l'amitié : pour prouver qu'elle est dangereuse, vous faites éprouver combien elle l'est en effet; je fais de même en vous parlant de l'ennui. Nous ne sommes pas sans inconvénient l'un ])our l'autre, il en faut convenir.
^ Le f[énéral Conway. (A. jN.)
2 M. Walpole lui avait annoncé son intention en ces termes : « Dans ce moment même je voudrais me donner tout entier à la recherche d'un fait dans notre histoire qui m'intéresse infiniment, et que je n'ai pas le temps d'approfondir; c'est le rè^jne de notre Richard III, qu'on nous donne pour le plus al)ominaljle des hommes : un monument authentique de son sacre que j'ai découvert met extrêmement en doute i'assîxssinat de ses neveux. »
Je ne suis point étonnée du bon accueil que vous a fait l'héréditaire ' : vous n'êtes point dans l'obscurité dont vous vous flattez ; vous auriez plus de calme et moins d'inéplité, si en effet vous étiez un homme obscur : vous êtes envié , estimé , craint , recherché ; je ne dirai point liai, parce qu'il faudrait ajouter aimé: ce mot est trop mal sonnant, trop indécent pour qu'une honnête femme puisse le prononcer et qu'un honnête homme puisse l'entendre.
Le M. de Sur^jfères qui est mort n'est point le fils de madame de Surjjères; il n'avait ce nom que parce qu'il en avait la terre : il s'appelait Pudion ; il était je ne sais pas quoi dans la maison de M. le Dauphin. Voilà votre lettre répondue.
Je vous promis dans ma dernière lettre de vous rendre compte de la comédie de Henri IV. La pièce ne vaut rien; le premier acte est exécrable et m'ennuya à la mort : dans le second il y a deux scènes d'un paysan avec deux petites fdles qui sont charmantes, et jamais on n'a si parfaitement bien joué que l'acteur qui faisait Lucas. Le troisième acte me fit un plaisir extrême , j'y pleurai de tout mon cœur ; ce ne furent point des larmes douloureuses et amères , mais des larmes de plaisir et d'attendrissement. Lisez la pièce; madame Hervey l'a; c'est pourquoi je ne vous l'ai pas envoyée, et vous jugerez qu'étant bien jouée , elle doit être fort touchante.
Les spectacles de madame de Villeroy sont finis, ou du moins suspendus : je n'y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien.
La grand'maman n'est pas encore partie, mais elle part demain à cinq heures du matin; elle fera ses soixante-deux lieues tout de suite , et couchera à Ghanteloup ; elle est transportée de joie du séjour qu'elle y va faire; elle y restera jusqu à
i Le (lue de Brunswick , mort des suites des blessures reçues à la bataille d'Iéna, alors prince héréditaire. M. Walpole a donné le récit suivant de la conduite de ce prince envers lui :
« Hier j'ai dîné avec vingt-trois personnes chez les Guerchy; j'y trouvai le prince héréditaire; c'était un peu incommode, ne lui ayant pas été présente. Je priai M. de Guerchy de lui faire mes excuses ; que l'année passée j'avais été en France; je prétextai une maladie; mon visage et ma maigreur y donnaient un grand air de vérité. — Il me combla de politesse, me dit qu'il avait tant entendu parler de moi, qu'il avait eu li plus grande impatience de faire connaissance avec moi; enfin tout s'est passé à merveille. Je mets ma prétendue renommée sur le compte de Paris; car assurément je ne joue pas un rôle fort brillant ici, et de jour en jour je cherche à me soustraire à la foule. Qu'a-t-on fait dans le grand monde quand on n'y a rien à faire?» (A. N.)
Com})iè(>ne ', c'est-à-dire deux mois et plus. Je la re(jrette; depuis (juelquo temps je l'ai beaucoup vue; elle croyait m'aimer, elle me le disait, et je lui répondais : Ma (|rand'maman, vous savez que vous m'aimez , mais vous ne le sentez pas. Je soupai hier au soir chez elle avec son mari, son oncle, M. de Thiers, l'abhé Barthélémy et madame de Ghoiseul-Betz'; cette petite femme mit quelque gêne et quelque contrainte, cependant nous ne nous sommes séparés qu'à deux heures, et, à tout prendre, la soirée fut assez ap^réahle.
LA MÈMK AU MÊME
Paris, dimanche 17 mai 1767.
Si j'ai donné dans le travers de chercher la pierre philosophale % je n'en rou(jirai point, et je ne m'en repentirai peutêtre pas. Si ne pouvant trouver à faire de l'or, on est parvenu à trouver d'autres secrets, on n'a pas perdu son temps : il n'y a de recette contre l'ennui que l'exercice du corps, l'application de l'esprit, ou l'occupation du cœur; c'est être automate que de se passer de tous les trois; mais on le devient, ou du moins on doit le devenir, quand on pousse sa carrière plus loin qu'il ne faudrait.
Bon Dieu, quelle différence de votre pavs au nôtre! Je serais tentée de vous envoyer le discours que l'abbé Chauvelin * a fait au parlement pour lui dénoncer la sanction pragmatique ; nos forcenés sont à la glace ; jamais ils ne perdent de vue la prétention du bel esprit et du beau lan(]^age; on enragerait chez nous avec urbanité; ce qu'on appelle aujourd'hui éloquence »n'est devenu si odieux que j'v préférerais le langage des halles; à force de rechercher l'esprit, on l'étouffé. Vous autres Anglais, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode;
1 Elle veut dire, jusqu'à ce que la cour aille à Compiè{jne. (A. N.)
2 La comtesse de Choisetd , née Lallemand de Betz , mère de M. de Glioiseul-Gouffier, lonjjtemps audjassadeur de France à Gonstantinople, auteur du
Voyar/e pittoresque de la Grèce. (A. N.)
3 D'espérer de trouver un parfait ami. (A. ÎN.)
^ Conseiller au parlement de Paris. Henri-Philippe de Chauvelin, abbé de Montier-Ramev, chanoine de 2<otre-Dame et conseiller au parlement de, Paris, acquit une grande célébrité par l'audace avec laquelle il attaqua les Jésuites. (A. N.)
'^Sâ CORRESPO?JDANCE COMPLÈTE
vous laissez croître le génie sans le contraindre à prendre telle ou telle forme; vous auriez tout l'esprit que vous avez, si personne n'en avait eu avant vous. Oh! nous ne sommes pas comme cela ; nous avons des livres ; les uns sont l'art de penser ; d'autres l'art de parler, d'écrire, de comparer, de ju(jer, etc., etc. Nous sommes les enfants de l'art : r|uelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire ; enfin ce serait un phénomène, mais il n'en paraîtra jamais.
Je fus avant-hier, vendredi , entendre mademoiselle Clairon dans Bajazet, chez la duchesse de Villeroy ; elle joua hien, mais elle ne cache pas assez son art; aussi on l'admire, mais elle ne touche pas; le reste des acteurs était affreux, et déshonora la pièce au point que je la trouvai très-mauvaise, et en effet elle pourrait bien ne pas valoir grand' chose : elle est certainement de mauvais goût, puisque le bon goût est ce qui approche de la nature, ou ce qui imite parfaitement ce qu'on veut représenter. Si vous saviez votre d'Urfé ' aussi bien que moi mon Scudéry, vous trouveriez que la scène de Bajazet devrait être au bord du Lignon, qu'Acomat est le grand druide Adamas; Bajazet, Céladon; et Atalide, la bergère Astrée.
Quoi! vous avez le front d'être content du troisième chant de la Guerre de Genève? Oh! cela me surprend bien. Je n'aurais jamais osé vous envoyer une telle rapsodie , de telles ordures , de pareilles infamies, qui ne sont sauvées par aucun trait d'esprit. Je ne me mêle plus de ce qui vous regarde, sans quoi je vous aurais envoyé une épître d'un moine de la Trappe, où il y a, à mon gré, de grandes beautés; mais j'ai supprimé avec vous tous soins et toutes attentions. En ne faisant rien, en ne disant rien, et même ne pensant rien (car il est à propos d'aller jusque-là), on évite de déplaire, on se procure de la tranquillité à soi-même, on ouvre les lettres qu'on reçoit sans crainte et sans terreur, on est sûr de n'y rien trouver qui choque; on s'en tient là, parce qu'à toute force on se passe de ce qui fait plaisir.
1 Elle vent dire que si M. Walpole connaissait aussi bien les ouvrages de d'Urfé, fameux romancier qui vivait au commencement du xvii^ siècle, qu il la supposait connaître ceux de mademoiselle de Scudérv, il aurait trouvé de la ressemblance entre le caractère de Bajazet de Racine et celui A' Astrée, roman pastoral de d'Urfé.
Les Anglais ont eu, vers le milieu du xvn<^ siècle, unpoëte du nom de d'Lrfey, auteur de trente et xuie comédies et d'un grand nombre de cbansonj, dont Pope et Dryden se sont moqués dans leurs écrits. (A. N.)
Je vous remercie de vos livres', j'en ferai la distribution. Quelle idée que votre Richard III! J'aurais passé cette fantaisie à notre «ibbé de Longuerue ^ ; mais votre tête, votre tête ! ah ! Je ne dis pas ce que j'en pense.
18 mai 1767.
Il y a plus de six semaines , madame , que je suis toujours prêt à vous écrire, à m'informer de votre santé, à vous demander comment vous supportez la vie, vous et M, le président Hénault, et à m' entretenir avec vous sur toutes les illusions de ce inonde; mais je me suis trouvé exposé à tous les fléaux de la guerre et à celui de trente pieds de neige dont j'ai été longtemps environné. Les neiges et les glaces me privent tous les ans de la vue pendant quatre mois; j'ai l'honneur d'être alors, comme vous le savez , votre confrère des Quinze- Vingts ; mais les Quinze-Vingts ne souffrent pas, et j'éprouve des douleurs très-cuisantes. Je renais au printemps, et je passe de la Sibérie à Naples, sans changer de lieu; voilà ma destinée.
Pardonnez-moi, madame, si j'ai passé tant de temps sans vous écrire; vous savez que je vous aimerai toujours. Vous me direz : « Montrez-moi votre foi par vos œuvres ; on écrit quand on aime. » Cela est vrai; mais pour écrire des choses agréables, il faut que l'âme et le corps soient à leur aise; et j'en ai été bien loin. Vous me mandez que vous vous ennuyez, et moi je
* Quelques-uns des livres imprimés à Strawberry-Hill, que madame du Deffand avait demandés à M. Walpole pour M. l'abbé Barthélémy et M. de Pontde-Veyle. (A. ^.)
2 L'abbé de Longuerue, l'un des plus savants hommes de son temps, né en 1652, a écrit un grand nombre d'ouvrages sur des points obscurs de l'histoire, auxquels madame du Deffand compare les doutes de M. Walpole sur l'histoire de Richard III.
L'abbé de Longuerue mourut à Paris en 1733. C'était un homme sec et tranchant, et d'une conversation pleine de saillies.
Un jour, les moines de l'abbaye du Jard lui ayant demandé le nom de son confesseur , il leur répondit : Je vous le dirai , quand vous m'aurez dit qui » était celui de notre père saint Augustin. »
C'est l'abbé de Longuerue qui disait des tragédies de Racine : « Qu'est-ce » que cela prouve? » (A. K.)
vous réponds que j'enrage. Voilà les deux pivots de la vie, de l'insipidité ou du trouble.
Quand je vous dis que j'enrage, c'est un peu exagérer; cela veut dire seulement que j'ai de quoi enrager. Les troubles de Genève ont dérangé tous mes plans : j'ai été exposé pendant quelque temps à la famine; il ne m'a manqué que la peste; mais les fluxions sur les yeux m'en ont tenu lieu. Je me dépique actuellement en jouant la comédie. Je joue assez bien le rôle de vieillard, et cela d'après nature; et je dicte ma lettre en essayant mon habit de théâtre.
Vous vous êtes fait lire, sans doute, le quinzième chapitre de Bélisairc : c'est le meilleur de tout l'ouvrage, ou je m'y connais bien mal. Mais n'avez-vous pas été étonnée de la décision de la Sorbonne qui condamne cette proposition? « La vérité luit » de sa propre lumière, et on n'éclaire point les hommes par les » flammes des bûchers. » Si la Sorbonne a raison, les bourreaux seront donc les seuls apôtres?
Je ne conçois pas comment on peut hasarder quelque chose d'aussi sot et d'aussi abominable. Je ne sais comment il arrive que les compagnies disent et font de plus énormes sottises que les particuliers; c'est peut-être parce qu'un particulier a tout à craindre, et que les compagnies ne craignent rien. Chaque membre rejette le blâme sur son confrère.
A propos de sottises, je vous ferai présenter très-humblement, de ma part, une sottise des Scythes, dont on fait une nouvelle édition, et je vous prierai d'en juger, pourvu que vous vous la fassiez lire par quelqu'un qui sache lire des vers; c'est un talent aussi rare que celui d'en faire de bons.
De toutes les sottises énormes que j'ai vues dans ma vie, je n'en connais point de plus grande que celle des Jésuites. Ils passaient pour de fins politiques, et ils ont trouvé le secret de se faire chasser déjà de trois royaumes, en attendant mieux. Vous voyez qu'ils étaient bien loin de mériter leur réputation.
Il y a une femme qui s'en fait une bien grande; c'est la Sémiramis du Nord, qui fait marcher cinquante mille hommes en Pologne, pour établir la tolérance et la liberté de conscience. C'est une chose unique dans l'histoire de ce monde, et je vous réponds que ce^la ira loin. Je me vante à vous d'être un peu dans ses bonnes grâces ; je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de famille, dont je ne
me mêle pas; et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer : cela en(»age à taire de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et assurément son vilain mari n'aurait fait aucune des (grandes choses que ma Catherine fait tous les jours.
Il me prend envie, madame, pour vous désennuyer, de vous envoyer un petit ouvrage concernant Catherine : et Dieu veuille qu'il ne vous ennuie pas ! Je m'imagine que les femmes ne sont pas fâchées qu'on loue leur espèce et qu'on les croie capables de grandes choses. Vous saurez d'ailleurs qu'elle va faire le tour de son vaste empire. Elle m'a promis de m'écrire des extrémités de l'Asie; cela forme un beau spectacle.
Il y a loin de l'impératrice de Russie à nos dames du Marais, qui font des visites de quartier. J'aime tout ce qui est grand, et je suis fâché que nos Welches soient si petites. Nous avons pourtant encore un prodigieux avantage, c'est qu'on parle français à Astrakan, et qu'il v a des professeurs en langue française à Moscou. Je trouve cela plus honorable encore que d'avoir chassé les Jésuites. C'est une belle époque, sans doute, que l'expulsion de ces renards ; mais convenez que Catherine a fait cent fois plus en réduisant tout le clergé de son empire à être uniquement à ses gages.
Adieu, madame; si j'étais à Paris, je préférerais votre société à tout ce qui se fait en Europe et en Asie.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris , samedi 23 mai 1767.
Vous voulez que j'espère vivre quatre-vingt-dix ans ? Ah ! bon Dieu , quelle maudite espérance ! Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre; en cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains. On ne peut être en paix ni avec les autres , ni avec soi-même ; on mécontente tout le monde : les uns, parce qu'ils croient qu'on ne les estime ni ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire; il faudrait se faire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable ; on vante la simplicité et
le naturel, et on hait cenx qui le sont; on connaît tout cela, et malgré tout cela on craint la mort, et pourquoi la craint-on ?f Ce n'est pas seulement par l'incertitude de l'avenir, c'est par une grande répugnance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah! la raison, la raison! Qu'est-ce que c'est que la raison? quel p ou voira-t-elle? quand est-ce qu'elle park»? quand est-ce qu'on peut l'écouter? quel bien procure-t-elle? Elle triomphe des passions? cela n'est pas vrai; et si elle arrêtait les mouvements de notre âme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être; ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de la métaphysique à quatre deniers, je vous en demande très-humblement pardon ; vous êtes en droit de me dire : « Contentez-vous de vous ennuyer, abstenez-vous d'ennuyer les autres. » Oh ! vous avez raison; changeons de conversation.
Vous m'avez alarmée pour votre sourde \ mais je ne sais pas quel est le mal Saint- Antoine ; je l'ai demandé (non pas encore à un médecin), et l'on m'a dit que c'était une manière de peste; s'il est vrai, cela doit être contagieux, je suis ravie qu'elle soit guérie. Je le suis aussi, quoique j'aie toujours des insomnies, et passablement de vapeurs; mais je m'y accoutume.
J'ai reçu ayant-hier une lettre de Voltaire; je serais assez tentée de vous l'envoyer; elle vaut mieux que son poëme de Genève ; mais je me contenterai de vous en transcrire un article, il me fait l'éloge de la czarine : « Je suis, dit-il, son chevalier M envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelques » bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de » famille dont je ne me mêle point; et d'ailleurs, il n'est pas » mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire de grands » efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration^. « Il joint à sa lettre un petit imprimé sur les panégyriques, plein d'éloges de cette Catherine.
Jean-Jacques est un grand fou ; il vous donne quelques remords; je le comprends aisément : on doit éviter de faire
1 Henriette Hobait, comtesse douairière de Suffolk, dcinenraiit alors à Marble-Hill, près de Twickenliam. (A. N.)
2 « Voltair.e, repond Walpole, me fait horreur avec sa Catherine. Le beau sujet de badinage que l'assassinat d'un mari et l'usurpation de son trône ! Il n'est pas mal, dit-il, qu'on ait une faute à réparer. Eh! comment répare-t-ou un meurtre? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant des histo-
DE MADAME LA ^lARQUISE DU DEFI A.ND. 427
le malheur de personne , mais smtout de ceux qui nous estiment et nous aiment. Je ne sais ce que c'est que mon bon mot de saint Denis, je ne sache pas en avoir jamais dit.
26 mai 1767.
Ne résistez jamais, monsieur, au désir de m'écrire; vous ne sauriez vous imaginer le bien que me font vos lettres; la dernière surtout a produit un effet admirable, elle a chassé les vapeurs dont j'étais obsédée. Il n'y a point d'humeur noire qui* puisse tenir à l'éloge que vous faites de votre Sémiramis du Nord ; ces bagatelles que l'on dit d'elle au sujet de son mari , et desquelles vous ne vous mêlez pas , ne voulant point enti^er dans des affaires de famille , feraient même rire le défunt; mais le pauvre petit Ninyas voyage-t-il avec madame sa mère? Je voudrais qu'elle vous le confiât; j'aimerais mieux pour lui^vos instructions que ses beaux exemples. J'admire son zèle pour la tolérance, elle ne se contente pas de l'avoir établie dans ses Etats, elle l'envoie prêcher chez ses voisins par cinquante mille missionnaires armés de pied en cap. Oh! c'est la véritable élo- .quence! Qu'en dira la Sorbonne? Ses décrets me font grand plaisir. Cette compagnie vous sert à souhait, et elle concourt, autant qu'il lui est possible, au succès de vos écrits. Le fanatisme dans tous les genres fait dire et faire bien des absurdités ; il n'y a point d'extravagance dont on doive s'étonner. Celle de Jean-Jacques est à son comble, il vient de s'enfuir d'Angleterre , brouillé avec son hôte , ayant laissé sur la table une lettre où il lui chante pouille, et puis étant arrivé à un port de mer, il a écrit au chancelier pour lui demander un garde , qui le conduisît en sûreté jusqu'à Douvres. On ne savait pas seulement qu'il fût parti; on n'avait ni dessein de l'arrêter, ni envie de le retenir; on ne sait où il va. Je lui conseille d'aller .trouver les jésuites, de se mettre à leur tête; leur pohtique et sa philosophie se conviennent admirablement bien. Ah ! mon-
riens mercenaires el en soudoyant des philosophes ridicules à mille lieues de son pays? Ce sont ces âmes viles qui chantent un Auguste et se taisent sur ses proscriptions. » (Note de l'édition de Londres, non reproduite dans les édition^ françaises. (L.)
428 CORRESPO^^DANCE COMPLETE
sieur, si on n'avait pas à vivre avec soi-même, on serait trop heureux, on aurait bien deti sujets de se divertir et de rire. Mais que devenez-vous avec votre Guerre de Genève? On disait ici que vous song^iez à vous établir à Lyon. Je ne vous le conseille pas , vous seriez dans une ville, et vous êtes dans un temple. Je me plains de ce que vous ne me parlez point de ce qui vous regarde; douteriez-vous que je m'y intéresse?
Je vous remercie d'avance du présent que vous me promettez , les Scythes; je chercherai un bon lecteur. Votre petit écrit sur les panég^yriques m'a fait (jrand plaisir.
J'approuve fort le grand Bossuet de l'importance qu'il a mise au rêve de la Palatine, et de l'avoir célébrée en chaire; je fais grand cas des rêves, je n'avais pas imaginé qu'ils pussent être utiles dans ces occasions, mais je suis convaincue aujourd'hui qu'ils doivent avoir toute préférence sur les raisonnements.
Il faut, monsieur, avant que je finisse cette lettre, que j'obtienne de vous une grâce, mais il faut que ce soit tout à l'heure : c'est votre statue ou votre buste qu'on a fait à Saint-Claude; on dit que vous y êtes parfaitement ressemblant, j'ai la plus extrême impatience de l'avoir. Ne m'alléguez point que je suis aveugle; on jouit du plaisir des autres, on voit en quelque sorte par leurs yeux, et puis la gloire, monsieur, la gloire, la comptez-vous pour rien? Croyez-vous que je ne serais pas extrêmement flattée que vous décoriez mon appartement? Vous en imposerez à tous ceux qui v entreront ; combien de sottises peut-être m'éviterezvous de dire et d'entendre!
Le président vous aime toujours, et me charge de vous le dire; il se porte bien, mais il porte quatre-vingt-deux ans, c'est une charge bien pesante. Moi, qui en ai douze de moins à porter^ j'en suis accablée. Si j'essayais , comme vous, un habit de théâtre, et qu'il me fallût dicter en niême temps, je dicterais mes billets d'enterrement; mais vous êtes un prodige en tout genre. Adieu, mon cher et ancien ami.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, dimanche 31 mai 1767.
Rien dans le monde ne peut me procurer de sommeil ; et quoique vous l'espériez, vos lettres n'auront point cette gloire;
elles me font beaucoup de plaisir, mais elles me laissent comme elles me trouvent; c'est l'effet rjue vous en désire/, et j'ose me flatter d'être très-conforme en tout point à ce que vous souliaite/ f{ue je sois, «fue je reconnais être très-raisonnable, et qui sera, je vous le jure, un état permanent.
L'histoire de Jean-Jacques est admirable ' , elle n'a pas fait grande sensation sur tous les g^ens que j'ai vus; il est si décidé fou, que personne n'oserait chercher quelque ombre de bon sens dans tout ce qu'il a jamais fait : il m'est revenu (jue l'idole * est la première à raconter toutes ses folies; pour le prince ', qui pousse les principes encore plus loin, il persévère à n'en pas dire un mot.
Je ne puis vous dire à quel point je suis étonnée des éloges que vous faites du poëme de Genève; si j'étais à portée de le lire avec vous, je ne vous laisserais point de repos que vous ne me fissiez comprendre et sentir ce que vous y trouvez de si charmant et de si spirituel. J'aurais pu vous envoyer, par monsieur votre neveu, une épitre d'un nommé la Harpe, où il v a des choses qui me plaisent infiniment *. Je pourrais charger le chevalier de Barfort *, qui part demain avec madame de Ghal^ot, de la lettre que j'ai reçue de Voltaire, et d'un petit écrit sur les panégyriques qu'il m'a envoyés, et aussi du dernier mémoire de la Ghalotais; mais je crois plus à propos de supprimer toute espèce de soins et d'attentions, de conformer ma
^ C'était sa fuite de la maison tle M. Daveuport, dans le Dor])yshire, sans en avoir prévenu, et en laissant une lettre pleine d'injures pour son hôtcoljîi- {•eant. (A. N.)
2 Elle (la comtesse de Boufflers) avait été un de ses plus grands admirateurs. (A. N.)
3 De Conti. liC prince de Conti (Louis-François de Bourbon), qua(rième descendant du frère du grand Coudé. Il naquit à Paris le 13 août 1717, fit SOS premières armes en qualité de lieutenant général du maréchal de Bclle-Isle, <lans la guerre de 1744. Il aimait les lettres et ceux qui les cultivaient. Ses liaisons avec les personnes qui blàuiaieiit les opérations de la cour éloignèrent de lui Louis XV, (pii cessa de l'employer, quoiqu'il eût montré quelques talents |)our la guerre. Daus sa jeunesse, il avait eu du goût pour la poésie, et l'on a conservé de lui des vers qu'il Ht à l'occasion de Y OEdipe de Voltaire. Il mourut le 2 août 1776. Quelque temps avant sa mort, il se fit apporter son cercueil, s'y plaça lui-même, et plaisanta sur ce qu'il s'y trouvait à l'étroit. (A. N.)
''* L'épître d'un moine de la Trappe à l'abbé de Rancé. (xV. N.) à Le clicvalier Jermingham, oncle de sir William Jermingham, de Cossey, dans le Norfolk , avait été élevé en France , et entra au service de France sous le nom de chevalier de Barfort. Madame de Chabot était sa proche parente, étant la fille du dernier comte de Stafford. (A. N.)
V30 CORRESPO?sDA?^GE COMPLETE
conduite à la vôtre , en ne chargeant point les (jens de mon paj de vous parler de moi, comme vous ne cliar(jez point ceux qui reviennent du vôtre de me parler de vous ; enfin, enfin , jamais prédicateurs , ni chez vous , ni chez nous , ne peuvent se vanter d'avoir fait une plus belle conversion; je n'y trouve de fâcheux que la honte et les remords qui restent. Oh! les justes doivent être bien plus heureux que les pécheurs pénitents !
Je n'aime point les arrangements que vous prévoyez, je voudrais que votre cousin ne quittât point sa place ', je le désirerais pour lui , et encore plus pour vous : on a plus besoin d'occupations que vous ne pensez, et celles qu'on recherche ne nous garantissent pas si certainement de l'ennui que celles qui nous viennent chercher. Votre Richard III ne suppléera point à l'occupation que vous donnent les affaires : peut-être me trompé-je, mais je suis comme le jardinier dans la comédie de l'Esprit de contradiction, je juge le monde et les hommes par mon jardin. Votre scène avec votre Irlandaise est charmante, elle m'aurait bien divertie ^ ; j'aime à la folie à voir bien contrefaire ; c'est un talent qu'a d'Alembert, et qui fait que je le regrette ^
1 Le général Gonway, qui était ministre des affaires étrangères. (A. N.)
2 M. Walpole l'avait décrite comme il suit : « Après dîner, ma comédienne (madanie Clive) m'a proposé de passer chez elle. J'y ai trouvé un de mes neveux (feu M. Robert Cholmondeley) et sa femme, qui a de l'esprit; nue autre femme (madame Griffiths) qui a fait des comédies, et qui est très-précieuse; et une jeune et jolie Irlandaise (madame Balfour), sauvage comme une Iroquoise, parlant sans cesse par bonté de cœur, et avec le patois le plus marqué qu'il est possible ; les autres riaient à gorge déployée , et la pauvre petite créature était charmée qu'on la trouvât si aimable. Moi, je souffrais mort et passion, j'étouffais de rire, je craignais de la choquer, et je trouvais très-malhoiniête que la compagnie en usât de la sorte. Elle caressait mon chien, demandait sou nom, le prononçait de la manière la plus gauche, me contait les visites qu'on lui avait rendues sur son mariage; enfin, elle était si naturelle, si naïve et si franche, et se servait d'exclamations si biu'losques, que je restais immobile, ne sachant si je devais l'aimer ou la croire une imbécile. Tout d'un coup ma nièce (madame Cholmondeley) a crié : Allons, madame, quittons ce personnage. — Non, de mes jours je n'ai jamais été si surpris; c'était une dame très-bien née, très-polie, et qui a les manières les plus comme il faut. Il est vrai qu'elle était née en Irlande, mais elle n'en a pas le moindre accent. C'était une scène qu'on avait ménagée pour me divertir, et j'en ai été si parfaitement la dupe, que tous les éclats de la compagnie ne m'avaient pas dessillé les yeux. »
•^ Elle avait cessé de voir d'Alembert depuis la querelle qu'elle avait eue avec mademoiselle de Lospinasse et leur séparation. (4. N.)
Je dois souper mercredi chez Monti(jny ', ils m'ont offert de prier mademoiselle Clairon, je l'ai accepté. Je rêve à ce que je lui demanderai de réciter ; ce pourra bien être le son^je d'Âthalie, et peut-être le rôle de Viriate dans Sertorius, qu'on dit être son triomphe. Je vous rendrai compte d'aujourd'hui en huit de ce que j'aurai entendu. Vous ne me parle/ point de votre sourde, se porte-t-elle bien?
Madame de Peyre* est morte ce matin à sept heures et demie ; elle envoya, il y a deux jours, son perroquet à madame de la Vallière, et son catacoa ' à madame d'Aiguillon : ces dames étaient ses amies intimes , mais les perroquets les consoleront. Madame d'Aiguillon la jeune est arrivée hier à Paris, son mari est encore en Bretagne, en horreur à toute la province.
Ma correspondance avec la grand'maman est assez vive , mais elle aura demain son mari, il y restera jusqu'à jeudi ou vendredi. Je vois avec plaisir qu'elle est heureuse, elle a delà raison et de la jeunesse , et il en résulte de la force et du courage. Sa santé est bonne; l'abbé Barthélémy lui est véritablement attaché, et c'est un homme tel qu'il le faut pour une compagnie journalière; elle a aussi Gatti et un M. de Gastellane dont elle fait plus de cas qu'il ne mérite : elle ne reviendra que pour Gompiègne, c'est-à-dire,' les premiers jours de juillet.
On dit que votre ambassadeur * partira à la fin de cette semaine pour Londres; il y a huit jours que je n'ai entendu parler d'eux; c'est madame de Forcalquier qui est leur favorite; elle fait des petits soupers fins chez eux , et elle leur trouve prodigieusement d'esprit. Monsieur votre neveu était aussi fort empressé pour elle; je ne sais si j'aurai Leurs Excellences pour ce soir, je les ai priées pour mes dimanches une fois pour toutes.
Le prince, l'idole et toute leur clique reviennent aujourd'hui de rile-Adam; le prince, sa belle-fille ' et l'idole partiront
1 M. de Montigny-Trudaine, qui avait succédé à sou père, M. de Trudaine, dans sa place d'intendant des finances. (A. iN.)
2 Fille de M. de Gassion et d'une sœur de M. de Morville, par conséquent petite-fdie de M. d'Armenonville qui fut garde des sceaux. Son fds était gouverneur du Bourbonnais. (L.)
3 Cacatoès. (L.)
* Lord Rochford.
^ La comtesse de la Marche, née princesse de Modène, mariée au fils unique du prince de Conti. (A. N.)
432 CORRESPONDAINGE COMPLETE
le 20 de juin pour les eaux de Pougues, où ils resteront tout le mois de juillet; la cour partira le 7 de juillet pour Gompiègne, où elle restera jusqu'au 29 août. Vous ne me parlez point de vos Patagons, que la gazette dit être arrivés en Angleterre.
LA MÊME AU MÊME
Paris, .samedi C juin 1767, à trois heures après midi.
Votre lettre, du 30 et du 2, que je reçois dans le moment, n'a pour ainsi dire point interrompu la lecture que je fais depuis cinq ou six jours, elle m'en a semblé la continuation; ce sont les Lettres de Pline. Je me proposais de vous en beaucoup parler, mais je les laisse là , aimant bien mieux parler de la vôtre. Je suis cependant bien peu en état aujourd'hui d'écrire et de penser; mon âme, tout immortelle qu'elle est, est terriblement soumise à son enveloppe, et j'aurais bien du penchant à ne l'en pas distinguer; mais je n'ai sur cela aucun système, et j'approuve extrêmement votre opinion sur vos réflexions et! les conséquences que vous en tirez' ; ce sujet entrera dans nos conversations. Soyez bien sûr que tout ce que vous pourrez me! conter m'intéressera ; vous serez plus tôt fatigué de mes questions que je ne le serai de vos histoires : osez-vous craindre de mettre! ma patience à bout après les épreuves où vous l'avez mise? Pouvez-vous ignorer?... mais je me tais.
Soyez certain que je n'ai point l'intention de vous picoter ni de vous faire aucun reproche. Il y a trop de malentendus entre nous , et rien n'est plus nécessaire pour constater à tout jamai^l notre amitié que de nous entretenir avec la plus parfaite confiance; vous valez mille fois mieux que moi, et loin que je prétende m' humilier par cet aveu, ma vanité y trouve son compte, il parce que tout de suite je crois que je suis la seule personne™ digne de vous avoir pour ami, et d'être le vôtre. Je vous dirai toutes vos vérités, c'est-à-dire, tout ce que je pense de vous;
1 Voici comment M. Walpole s'était exprimé ; « Je crois à une vie future; Dieu a tant fait de bon et de l)eau, qu'on devrait se fier à lui sur I(î reste. Il ne faut pas avoir le dessein de l'offenser. La vertu doit lui plaire; donc il faut être vertueux. Mais notre nature ne comporte pas la perfection. Dieu ne demandera donc pas une perfection qui n'est pas naturelle. Voilà ma croyance; elle est fort simple et fort courte. Je crains peu, parce que je ne sers pas un tyran. » (A. N.)
VOUS me rendrez la pareille, et nous ne nous tromperons ni l'un ni l'autre. Votre âme est plus ferme que la mienne; mais la mienne est moins variable que la vôtre : mais c'est assez parler de votre valeur intrinsèque.
Vous me demandez mon mot de saint Denis, cela est bien plat à raconter, mais vous le voulez.
M. le cardinal de Poli^jnac *, beau diseur, fjrand conteur, et d'une excessive crédulité, parlait de saint Denis, et disait que quand il eut la tête coupée, il la prit et la porta entre ses mains. Tout le monde sait cela; mais tout le monde ne sait pas qu'ayant été martyrisé sur la montagne de Montmartre , il porta sa tête de Montmartre à Saint-Denis, ce qui fait l'espace de
deux grandes lieues «■ Ab ! lui dis-je, monseigneur, je crois
que dans une telle situation il n'y a que le premier pas qui coûte. »
Gela est conté à faire horreur, je ne sais rien faire de commande, et je suis bien loin dans ce moment-ci d'avoir de la facilité.
LA MÊME AU MÊME
Paris, dimanche 5 juillet 1767, à dix heures du matin.
Vous n'étiez pas dans la plus agréable disposition le 29 et le 30, qui sont les dates de xotre dernière lettre. Ce n'est pas que je m'en plaigne, elle est froidement honnête, et vous ne m'y grondez plus, ainsi je n'ai rien à dire; mais je voudrais savoir si je suis enfin parvenue à vous contenter, et si je suis parfaitement corrigée de tout ce qui vous déplaisait. Ce qui me fait craindre que cela ne soit pas, c'est que je crois entrevoù' que votre séjour ici vous inquiète, et que la complaisance qui vous y amène vous coûte beaucoup ; mais , mon tuteur, songez au plaisir que vous me ferez, quelle sera ma reconnaissance. Je ne vous dirai point combien cette visite m'est nécessaire; vous jugerez par vous-même si je vous en ai imposé sur rien , et si vous pourrez jamais vous repentir des marques d'amitié que vous m'avez données. Vous faites une récapitulation des personnes que vous pourrez voir : vous n'aurez d'embarras que le choix, et le choix sera extrêmement libre. Vous avez beau me dire que vous ne
^ L'auteur de Y Anti-Lucrèce . (L.)
434 CORRESPO^^DANCE COMPLÈTE
viendrez ici que pour moi, je ne m'en souviendrai que pour vous en être obligée , et non pas pour exiger de vous de me voir un quart d'heure de plus qu'il ne vous conviendra. Vous vivrez avec mes connaissances , si cela vous convient ; avec les Rochefort, Maurepas ' et d'Egmont', si cela vous est plus agréable; enfin, je resterai tranquille dans ma cellule; vous m'y viendrez trouver quand vous voudrez, et jamais vous n'entendrez ni plaintes, ni reproches, ni raisonnements, ni sentiments, ni romans. Nous dirons un jour le diable de la jeunesse, le lendemain nous trouverons qu'il n'y a qu'elle d'aimable; mais je persisterai toujours à vous dire que vous ne devez pas craindre la grand'maman, qu'elle a un goût infini pour vous, et que vous serez ingrat si vous ne lui marquez pas de l'empressement et de l'amitié. Elle est aujourd'hui la seule personne | qui en soit digne ; elle est revenue mercredi de Ghanteloup , je *' l'ai vue tous les jours. Avant-hier, je soupai chez elle avec la petite Lauzun et l'abbé Barthélémy; nous n'étions que nous quatre ; vous fûtes regretté ; elle a retenu la phrase de votre lettre sur la Gzarine, où vous me dites positivement les mêmes choses qu'elle m'en avait écrites, elle l'a retenue mot pour mot. Je m'étais malheureusement engagée hier à souper chez madame de Forcalquier, laquelle, par parenthèse, s'est réchauffée pour moi: la grand'maman ' m'envoya prier de la part de son époux de venir souper chez elle , je ne pus accepter, mais j'y fus à minuit ; le ministre me demanda quand vous viendriez , et j'eus le chagrin de répondre que je n'en savais rien. La grand'maman partira jeudi ou vendredi pour Gompiègne. L'idole * et son temple sont aux eaux jusqu'à la fin du mois, madame de Luxembourg partira samedi pour une campagne où elle sera douze ou quinze jours , les Mirepoix , les Beauvau iront à Gompiègne le 15 , où ils resteront tout le voyage, qui sera jusqu'au 26 d'août; vos ambassadeurs iront dans le même temps, ainsi que tous les étrangers que je vois : il ne me restera que madame d'Aiguillon (qui est tantôt à Rueil, tantôt à Paris, et avec qui je
1 Le comte de Maurepas , alors ex-ministre. Il leprit le ministère après l'avènement de Louis XVL (A. N.)
2 La comtesse d'Egmont, fille du duc de Richelieu. C'était une des plus belles femmes de son temps, l'une de celles à qui Rousseau lut ses Confessions, et la seule, dit-il, qui, à cette lecture, parut émue et tressaillit visiblement. (A. N.)
'J La duchesse de Choiseul. (L.) ^ La duchesse de Boufflers. (L.)
suis fort bien) , mesdames de la Vallière ' , de Forcalquier, de Cnissol, etc., et puis la maison du président, que madame de Jonsac me rend très-agréable. Voilà, mon tuteur, l'état des choses; je me flatte que vous ne vous ennuierez point. Je dois vous prévenir que vous me trouverez très-près de la décrépitude; cela ne devra point vous surprendre ni vous fâcher, je n'en suis pas de plus mauvaise humeur, je me soumets paisiblement, et avec assez de courage, aux malheurs qu'on ne peut éviter, et j'aurais bien du plaisir à pouvoir vous dire un vers de Voltaire sur l'amitié :
Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis.
A propos de Voltaire, je vous garde sa lettre et ma réponse, dont la grand'maman a été très-contente ; il n'y a point réphqué, et c'est ce qui m'étonne.
Mon Dieu , que nous aurons de sujets de conversation ! Nous n'aurons pas besoin de recourir à la métaphysique; je vous accablerai de questions , et je compte bien me mettre au fait de ce qui me regarde et vous intéresse : notre commerce en deviendra par la suite beaucoup plus agréable et plus intelligible. Tenez, mon tuteur, je ne puis pas m' empêcher de vous le dire, j'ai de l'amitié pour vous, et votre excessive franchise est ce qui m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à rien , je dois passer le reste de ma vie loin de vous , mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne qui mérite l'estime et qui en a pour moi. Vous me pardonnez bien cette petite douceur, elle n'excède point ce qui est d'usage pour tout le monde; il n'y a de différence que de la vérité au compliment.
Je finis, parce que je ne veux pas fatiguer plus longtemps mon secrétaire; il n'est rentré dans ses fonctions que d'aujourd'hui, il a été très-malade, et m'a causé des inquiétudes mortelles.
Adieu, mon tuteur, que je n'aie rien à combattre avec vous, n'ayez nulle espèce de défiance de moi, exceptez-moi, s'il se peut, des règles que vous vous êtes prescrites; n'ajoutez point volontairement de la froideur à l'indifférence.
* Voltaire a fait des vers pour mettre au bas de son portrait et lui en a adressé plusieurs fois. (A. N.)
436 CORRESPOiNDANCE COMPLETE
A trois heures après midi.
J'ai laissé reposer Wiart, je reprends ma lettre. Le ministre' me dit hier que rien n'était plus étonnant qu'on eût donné une pension à Jean-Jacques, qu'on n'avait point d'argent à jeter, par les fenêtres ; à la sollicitation de qui? en vertu de quoi? que cela n'avait pas de bon sens; effectivement je trouve ses réflexions justes ' ; nous ne donnerions point ici une pension à un
^ Le duc de ChoiseuL (L.)
* M. Walpole a dit dans sa réponse : « Le ministre ne doit pas s'étonner j que nous ayons donné une pension à Jean-Jacques, il est Suisse, il n'est pas! Français. Personne n'a sollicité pour lui; lui-même il l'a demandée. Il est] vrai que j'ai appuyé la demande. Mon cousin (M. Conway) l'a procurée, à maj prière et à celle de M. Hume. Mais tenez, que votive cour en donne l'équivalent à Wilkes; le pauvre diable en a bien besoin. A vous parler sérieusement, j il me semble que Rousseau ne compte pas fort sur la pension , car il n'a pasj même envoyé son adresse à M. Conway. »
M. Wilkes a trop marqué dans l'opposition du parlement d'Angleterre pour] que nous ne parlions pas ici avec quelque détail de ce personnage célèbie. llj était à Paris à l'époque où écrit madame du Deffand. Horace Walpole] supposait que M. Wilkes recevait une pension du ministère français. Lesj moyens de corruption étaient assez fréquemment employés pour donner lit à cette supposition.
Jean Wilkes naquit en 1727 à Clerkenwell, où son père était distillateur. Il fit ses études à Leyde, et, à son retour en Angleterre, épousa une femme riche, dont il ne tarda pas à se séparer. Il obtint bientôt le rang de colonel dans la milice du duché de Buckingham, et en 1761 les électeurs d'Aylesbury le nommèrent membre de la chambre des communes. Mais ayant attaqué avec trop de virulence le gouvernement du roi, il en fut exclu. L'historien Bel3ham,run des whigs les plus pi'ononcés parmi les historiens anglais, dans ses Mémoires du règne de George III, dit, entre autres choses remarquables, que l'on ne reconnut point dans le libelle imputé à Wilkes une attaque directe contre George III, mais, ce qui est devenu fort piquant depuis le terme consacré dans l'une des lois françaises, tout au plus une tendance à troubler la paix, tendency to disturb the peace.
Wilkes se trouva dans une position singulière; sa qualité de membre du parlement fut respectée par les tribunaux, qui déclarèrent que puisque le délit dont il était accusé (d'avoir publié dans le North Briton une critique virulente d'un discours du roi adressé à la chambre des communes, après le traité de 1763) n'était ni une tr.ihison ni une félonie , il conservait le droit d'être jugé par le parlement. Mais ce qui n'avait paru aux tribunaux qu'une tendance à troubler la paix, le fit exclure de la chambre des communes. Ce fut alors, et après avoir publié son Essaj on women, qu'il se réfugia en F'rance, où il resta jusqu'en 1768, époque à laquelle il fut nommé membre du parlement par le comté de Middiesex. Mais ayant été condamné à la prison par la cour du banc du roi , cet événement occasionna des troubles considérables dans Saint-Geoi'ge's Field, un des quartiers de Londres. Sa popularité était alors
banni de chez vous, mais on dit que cette pension ne sera pas payée, non par mauvaise volonté, mais par impossibilité : je vous conseille de ne vous en pas mettre en peine , vos réparations vont bien par delà vos torts.
Je m'aperçois que je n'ai point répondu à l'article principal de
si grande , qu'une souscription ouverte pour payer ses dettes produisit des sommes énormes. En 1770, la Cité de Londres le choisit pour alderman, et vn 1774, il fut élevé à la haute dignité populaire de lord-maire. Le cQmté de Middlesex l'appela dans la même année à siéger, pour la seconde fois, au parlement, où il fut admis sans nouvelle opposition. On l'avait, lors de son procès, enfermé à la tour de Londres, et, à sa sortie, il obtint des dédommagements pour sa captivité. Lord Bute, ministre à cette époque, n'avait point eu déplus violent antagoniste. Après la mort de Wilkes, arrivée le 26 décembre 1797, on publia cinq volumes contenant ses lettres et l'histoire de sa vie; mais après avoir occupé tout le inonde du bruit de sa l'épvitation , Wilkes mourut dans une obscurité qui n'est pas tout à fait injuste. En 1769, un de ses compatriotes en a tracé le portrait suivant, que nous empruntons à la Correspondance de la Harpe.
« L'histoire a fait souvent justice des favoi-is des rois, il est bon de faire connaître un homme qui est devenu l'idole du peuple anglais. Chez lui l'enthousiasme est plus austère et plus dangereux que dans un autre pays, et un homme y a plus de liberté pour devenir méchant et factieux. Wilkes le sait, et convient souvent qu'il n'eût osé être ce qu'il est s'il n'eût connu son pays. Sa naissance est obscure et sa laideur célèbre : ses poitraits, qui sont en grand nombre, en donnent une faible idée. II est louche ^ ses dents sont mêlées et crochues; son rire a quelque chose d'infernal; toutes ses passions se peignent avec énergie sur son visage, mais sa physionomie fait pardonner ses traits. Il' aime beaucoup les femmes, et se sent, dit-il, capable de les aimer toutes, excepté la sienne. Il a employé avec succès les moyens ordinaires de se ruiner vite. La nécessité l'a fait écrire et son goût l'a rendu écrivain factieux. Son esprit est inventif en petites ressources pour animer sans cesse le zèle inconstant du peuple ; il supplée par ses écrits au talent de parler en public, que la nature lui a refusé. Son style est clair, énergique et pur, quoique figuré à l'excès. Il a publié une introduction à l'histoire d'Angleterre. On dit que la logique de l'intérêt est courte; c'est la sienne : mais son intrépidité brave tous les événements. Il s'est montré avec courage dans quelques affaires d'honneur, et qui osera l'attaquer doit le tuer ou être déshonoré par lui. Un pareil homme doit compter pour rien le repos des autres; aussi parle-t-il tranquillement d'une guerre civile. Gomme le cardinal de Retz, il s'est fait factieux sans objet. C'est un hypocrite politique qui se rit de sa cause, de ses principes; qui avoue qu'il ne se soucie ni de l'Angleterre ni des Anglais, et qui se moque du peuple dont il s'est fait l'idole. Il m'a paru capable d'amitié; il a cette partie de la politesse qui consiste à vouloir plaire et être utile. Sa conversation est vive et spirituelle, mais il y mêle sans cesse des propos audacieux et des bouffonneries messéantes. Il a osé faire mettre dans les papiers publics un parallèle de lui avec Brutus , libérateur de Rome , et un autre de son histoire avec celle de Hume. Il a souvent insulté ce grand écrivain, qui le compare non pas à Brutus, mais à Masaniello. » (A. N.)
votre lettre, votre plaidoyer pour la jeunesse\ Il est vrai pour l'ordinaire que la jeunesse n'est pas corrompue, que ses fautes sont moins criminelles, parce qu'elles ne sont pas réfléchies, ni de propos délibéré ; les ag^réments de la fijjure lui tiennent lieu de bon sens et d'esprit; mais toutes les liaisons qu on peut former avec la jeunesse ne tiennent qu'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il y a de réel pour bien des gens ; et je crois avoir remarqué, sans me tromper, que ceux qui dans leur jeunesse n'ont eu que des affections de ce (jenre, perdent toute existence dans leur vieillesse; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire dans un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances, de parents et d'amis. Je plains ces gens-là, pe n^est pas leur faute; nous sommes tels que la nature nous a faits; on. peut, peut-être (et c'est un peut-être), régler sa conduite, mais non pas changer ses sentiments ni son caractère.
Je n'ai pas bien entendu ce que vous me dites sur la grand'maman; elle a toute la vérité et la naïveté de la première jeunesse, mais elle y joint les réflexions de l'expérience : elle est vieille, elle est jeune, elle est enfant; je serais bien étonnée si en la voyant un peu souvent, vous ne vous en accommodiez pas extrêmement.
J'aime cent mille fois mieux César qu'Alexandre; la folie ne me fera jamais excuser les crimes; enfin, quelque soumission que je me sente entraînée à avoir pour toutes vos pensées , je ne suis point de votre avis sur bien des points de votre lettre^.
J'en reçois une dans ce moment de Pont-de-Veyle , qui est avec le prince^ . L'idole lui a débité toutes les nouvelles de notre pays; que M. Pitt* est devenu imbécile; que M. de Bedford
^ M. Walpole avait dit : «■ On veut imposer quand ou cesse de plaire, et quand on est à l'âge de plaire, assurément on ne s'avise pas de plaire par la sagesse. La jeunesse, qu'on prétend ne rien savoir, sait son intérêt sur cet article essentiel. Ah! ma petite, passé vingt-cinq ans, que vaut tout le reste? La science, le pouvoir, l'ambition, l'avarice, la gloire, les talents, ne troqueraient-ils pas leurs plus grandes possessions contre les folies et la gaieté, contre les défauts mêmes de la jeunesse? »
2 Dans cette lettre M. Walpole disait : « Savez-vous que de quasi tous les grands hommes, je ne pardonne volontiers qu'à Alexandre. Il était jeune, fou, ivre, amoureux, et il avait conquis le monde avant que de savoir ce qu'il faisait. Mais je déteste les Charles-Quint, les Philippe II, qui prennent médecine et concertent des plans pour faire massacrer cent mille hommes. « (^Note de Vedition de Tendres, non reproduite dans les éditions françaises. (L.)
3 M. de Conti, aux eaux de Pougues. (A. JN.)
4 William Pitt , comte de Chatham depuis l'année 1766 , né en novembre
prend le dessus, que les affaires sont plus embrouillées que jamais, ce qui retardera la tin du parlement, et que M. Gonway sera bien traité. Ce pauvre Pont-de-Veyle ! je suis fàcbée qu'il ait fait un pacte avec ces gens-là ; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé; je l'aime beaucoup, ce Pont-de-Veyle, il m'a toujours été fidèle, et c'est peut-être la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre; nous nous connaissions il y a cinquante ans avant que vous fussiez au monde. A propos de cinquante ans , il y a à peu près ce temps-là que j'ai été mariée ; il était dans l'ordre des choses possibles que vous eussiez été mon fils ; j'ai bien du rejjret que cela ne soit pas.
Adieu; Wiart n'est pas en état d'écrire plus lonjjtemps des balivernes, j'ai d'autres lettres à écrire, je vais changer de secrétaire. Wiart ne saute que pour vous.
LA MÊ3IE AU MÊME
Lundi, 3 août 1767, à sept heures du matin.
Votre pauvre sourde' ! Ah! mon Dieu, que j'en suis fâchée, c'est une véritable perte et je la partage. J'^aimais qu'elle vécût, j'aimais son amitié pour vous, j'aimais votre attachement pour elle, tout cela, ce me semble, m'était bon. Il n'en est pas de même du cousinage*; je trouve qu'il m'est bien contraire,
1708, mort en avril 1778, père du célèbre ministre William Pitt, né le 28 mai 1759, premier lord de la trésorerie et chancelier de l'Echiquier en 1783, mort le 23 janvier 1806 et enterré à l'éj^li-se de Westminster. iNous aurons peutêtre occasion de reparler du dernier Pitt, mais nous consignerons ici une remarque qui pourra faire apprécier deux des familles les plus illustres, et les plus récemment illustres de l'An^jieterre. Sous le ministère de lord Holland, le comte de Chatham était le chef de l'opposition britannique; quand le fds du comte de Chatham, M. Pitt, fut appelé au ministère, ce fut le Hls de lord Holland, M. Fox, qui devint chef de l'opposition, ce qui n'empêcha pas ce dernier d'être aussi ministre à la mort de Pitt, comme si l'homme qui avait su s'opposer à ce ministre était seul digne de le remplacer. (A. N.)
1 Henriette Hobart, comtesse douairière de Suffolk, qui moin-ut à Marble- Hill, le 24 juillet 1767. (A. N.)
2 Elle parle ici du général Gonway et de sa famille. Henri Seymour Conway était né en 1720 ; il se distingua dans la guerre de sept ans et fut adjoint au ministère du duc de Grafton après avoir été membre de la chambre des communes. En 1782, il eut le commandement en chef des armées britanniques et mourut en 1795. On a de lui quelques brochures politiques et une comédie ïnûixAce Les fausses apparences. (A. jS.)
c'est lui qui vous met tout à travers les choux; sans lui, qu'auriez-vous été faire dans cette (jalère? Votre Strawberry-Hill , suivant ce que vous dites vous-même, vous aurait suffi; mais vous êtes devenu politique , ambitieux , pour vos cousins , sans y avoir aucun intérêt personnel , et ce qui est ineffable , sans une amitié fort tendre, si l'on vous en croit. Oh! vous aurez bien des choses à m' apprendre; mais la première, et dont je suis la plus curieuse, ce sera de me définir votre caractère, car je veux mourir si j'y comprends lien. Je ne saurais douter de votre sincérité, et j'y ai autant de foi qu'à la mienne; cependant, comment accorder vos contradictions? Votre expérience vous a amené à mépriser tous les hommes, vous fait détester l'amitié, vous a rendu insensible; et en même temps vous sacrifiez votre santé , votre tranquillité , votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point ! Ah ! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plus intellig^ible , malgré toutes ses contradictions apparentes; aussi sais-je bien à quoi m'en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sur cet article. Je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feront jamais changer pour vous. Vous êtes sincère et bon, vous êtes variable , mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui, sensible, et très-sensible, quoi que vous puissiez dire; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien ! n'est-ce pas assez pour que vous puissiez être impunément fantasque, bizarre et quelquefois un peu fou? ce portrait vous plaît-il plus que l'autre?
Vous avez, dites-vous, relûmes lettres. Ah! c'est à quoi je ne me serais pas attendue; je n'aurais jamais imaginé que ce qui vous a été si ennuyeux en détail, eût pu vous plaire en total ; mais il faut que ce soit comme les aliments, ils ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, et ils ne font du bien ou du mal que suivant la disposition où l'on est.
J'aime vos lettres à la fohe, mais je me garde bien de les^ relire; il y a des nuances si différentes, qu'elles forment des époques; mais laissons tout cela, je ne vous ai que trop parlé de vous et de moi : parlons de votre duc d'York ' .
J'avais peur qu'on ne le critiquât, qu'on ne se moquât de lui; on n'en est point charmé, comme on l'a été du prince héréditaire de Brunswick, mais on n'en dit point de mal : il se
1 Edouard, duc d'York, frère de George III. Il mourut à Monaco, le 17 septembre suivant. (A. N.)
conduisit fort bien avec le roi ; on en rapporte seulement quelques in{}ënuitës, celle-ci par exemple : on lui nomma mesdames de Ghoiseul, de Gramont, de Mirepoix, de Beauvau et de Château-Renaud (celle-ci a soixante-sept ou soixante-huit ans) ; on lui dit que c'étaient les dames du roi, il comprit que c'étaient ses maîtresses; il approuva madame de Ghoiseul, ne désapprouva pas mesdames de Gramont et de Beauvau, toléra même madame de Mirepoix; mais pour madame de Château-Renaud, il avoua qu'il ne pouvait le comprendre; cela a beaucoup fait rire.
Le prince de Ligne n'est point le beau-fils de la princesse de Ligne du Luxembourg, c'est son cousin; il est de ma connaissance, je le vois quelquefois; il est doux, poli, bon enfant, un peu fou ; il voudrait, je crois, ressembler au chevalier de Boufflers, mais il n'a pas, à beaucoup près, autant d'esprit; il est son Gilles *.
Vous aurez à Londres, le 13 ou le 12 de ce mois, un homme
* Ce juffement de madame du Deffaiid ferait tort à son goût, si elle avait vu et entendu plus souvent le prince de Ligne. Elle l'aura vu seulement dans ses mauvais jours, ceux où le feu d'artifice est mouillé. (L.) — Le prince Charles de Ligne, dont parle ici madame du Deffand, est celui dont madame de Staël a publié , en 1809 , un volume de Lettres et pensées. Ce volume n'était qu'un extrait des très-nombreux ouvrages écrits par le prince de Ligne. Il naquit à Bruxelles en 1735, et montra dès sa jeunesse un goût presque également décidé pour la littérature et pour l'art militaire. Pendant la guerre de sept ans il servit dans l'armée autrichienne et commanda le régiment wallon qui portait son nom. Le prince de Ligne fit aussi la campagne contre les Turcs, et celle de la succession de Bavière, en 1778. Ses services et sa conduite distinguée le firent élever au grade de feld-maréchal, et on lui donna fréquemment la qualification de maréchal prince de Ligne. Sa vocation pour les plaisirs, son caractère galant et chevaleresque l'avaient appelé à la cour de Versailles : il y eut les plus grands succès, et jamais aucun étranger ne se montra plus Français que lui. il apportait dans le monde tout ce qu'il fallait pour jouir du hasard heureux d'une naissance illustre, et assez de valeur personnelle pour dédaigner ces avantages de convention. Brave à l'armée, loyal dans la société, digne avec les grands, prévenant avec ses inférieurs, poli avec tout le monde, grave sans rudesse à la cour du grand Frédéric, et galant sans fadeur à celle de Catherine II, il fut aimé de tous les souverains qui le connurent, et honoré de l'amitié de Voltaire.
Le prince de Ligne excellait à faire des portraits, et nous n'avons pas la prétention d'avoir seulement esquissé le sien. Lorsqu'en 1814 il termina à Vienne sa longue carrière, il était devenu le Nestor des lettres et des camps. Avant de mourir, il assista à la chute de l'empire français, et n'avait point vu sans admiration le triomphe sans égal de ses armées. Il fut présenté à Marie-Louise et à son fils, après leur arrivée à Vienne. Comme on annonça le maréchal
Ji^42 CORRESPO>îDANGE COMPLÈTE
(le mes amis, c'est M. Poissonnier'; il est me'decin, il dessale l'eau de mer, il a été en Russie; je l'ai chargé d'un livre pour vous; ce sont àes Lettres du président de Montesquieu^ ; ce\\i\ à qui elles s' adressent les a fait imprimer par fatuité ; mais quoique ces lettres ne fussent pas faites pour soutenir l'impression, elles ne m'ont pas ennuyée, et la célébrité de l'auteur leur donne quelque valeur.
LA MÊME AU MÊME
Dimanche , 23 août 1767, à sept heures du matin. Enfin, enfin, il n'y a plus de mer qui nous sépare; j'ai l'espérance de vous voir dès aujourd'hui' ; j'aurais été certainement tète à tète sans vos variations ; mais comptant que vous partiriez le lundi 17, et que vous arriveriez le jeudi 20, je n'avais point contre-mandé mon dimanche, et j'avais seulement eu soin de n'avoir que vos plus particulières connaissances, excepté madame de Villeroy, qui était engagée quinze jours d'avance, et j'avais prié mademoiselle Clairon; je l'aurai donc aujourd'hui à sept heures; les spectateurs seront mesdames de Villeroy, d'Aiguillon, de Ghabrillant, de la Vallière, de Forcalquier, de Montigny. Les hommes, de Sault, et Pont-de-Veyle, le président et madame de Jonsac, qui ne resteront point à souper.
prince de Ligne, l'enfant s'écria : u Ah ! maman, est-ce que c'est un des marécliaux qui ont trahi mon papa? » Le prince de Ligne a dit du trop fameux congrès de Vienne : « Il danse, mais il ne marche pas.» (A. jS.) — Aujourd'hui les congrès ne dansent plus, mais n'en marchent pas davantage. (L.)
^ Poissonnier. Voltaire en parle dans sa Correspondance. Il trouva le seci'et de rendre potable l'eau de mer. (A. N.)
2 LeUres familièf^es du président de Montesquieu, baron de la Brède, a divers amis d'Italie. Tel est le titre d'un petit volume de lettres, publiées en 1767, sans date et sans nom d'imprimeur et de lieu. Voici ce que M. Walpole en dit dans sa réponse à madame du Deffand : « Savez-vous qu'il y a plus de trois mois que j'ai eu les le|^tres de Montesquieu? On me les avait envoyées de Florence, et il n'y a que depuis dix jours qu'on les vend publiquement à Londres, que j'en ai proféré une parole. Il y a des notes, et un portrait de madame Geoffrin , qui, je savais, feraient de la peine à milady Hervey; on me les aurait empruntées, et je ne voulais pas qu'on dît que je les eusse distribuées... Les lettres sont écrites avec gentillesse, et voilà tout. » (A. N.)
•^ M. Walpole arriva à Paris le 23 aovit 1767, et quitta cette ville le 9 octobre suivant. (A. N.)
J'ai fait prier, hier, madame Simonetti * d'envoy-er chez moi au moment de votre arrivée; si vous voulez venir chez moi, comme je Fespére, vous aurez sur-le-champ mon carrosse; mais si, comme je le crains, vous voulez rester chez vous, je vous enverrai à souper, du riz, un poulet, des œufs frais, en un mot ce qui vous conviendra.
Je me flatte que demain vous dînerez et souperez avec moi tête à tête; nous en aurons hien à dire. Je suis comblée de joie : mais j'ai en même temps une peur terrible; attendez-vous à me trouver bien bâton rompu.
Sans cette maudite compagnie que j'ai si sottement rassemblée, et qui, comme je vous l'ai dit, doit arriver à sept heures, vous m'auriez trouvée chez vous à la descente de votre chaise; cela vous aurait fort déplu, mais je m'en serais moquée.
Allons, mon tuteur, si vous n'êtes pas las à mourir, venez souper chez moi, ou du moins venez me voir un moment. Mais, bon! qu'est-ce que je dis, vous n'arriverez point aujourd'hui; j'ai calculé les postes, et si vous avez couché à Arras, vous aurez quarante et une lieues à faire. Enfin, si vous arrivez, et que vous ne vouliez pas me voir aujourd'hui, que j'aie du moins de vos nouvelles avant de me coucher. Mandez-moi ce que vous voulez pour votre dîner de demain, et quelle est votre heure.
Vous trouverez chez vous tous vos charmants bijoux Julienne ^, et un misérable petit déjeuner, une petite jatte , et un petit pot au lait pour votre usage journalier, et aussi pour moi, quand j'aurai la fantaisie d'aller prendre du thé avec vous.
Oh ! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre importance, qui tient dans sa main tous les ressorts d'un grand État, et, par concomitance, ceux de toute l'Europe, se soit déterminé à tout quitter pour venir trouver une vieille sibylle. Oh!
1 Madame Simonetti tenait hôtel garni du Parc-Royal , rue du Colombier, où M. Walpole logeait ordinairement pendant ses séjours à Paris. Dans le Journal qu'il a fait de son voyage en 1767, on lit son arrivée comme il suit :
« Le 23 août, arrivé à Paris un quart avant sept heures; à huit heures rendu chez madame du Deffand; trouvé la Clairon, qui jouait les rôles de Phèdre et d'Agrippine. Elle n'est pas grande : je goûtai son jeu plus que je ne m'y attendais. Soupe là avec elle et avec les duchesses de Vil leroy et d'Aiguillon, etc.» (A.N.)
2 Un tableau et quelques autres articles achetés à la vente de M. de Julienne. (A. N.)
444 CORRESPO^^DAINGE COMPLÈTE
cela est bien ridicule; c'est avoir toute honte hue que d'avoir pu prendre un tel parti; toutefois, je l'avoue, j'en suis bien aise.
LA MÊME AU MEME
Paris, vendredi 9 octobre 1767, à dix heures du matin.
Que de lâcheté, de faiblesse et de ridicule je vous ai laisse voir ' ! je m'étais bien promis le contraire ; mais, mais... Oubliez tout cela, pardonnez-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour vous dire qu'elle est raisonnable, obéissante , et par-dessus tout reconnaissante ; que son respect , oui , je dis respect, que sa crainte, mais sa crainte filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront, jusqu'à son dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle? qu'importe le lieu qu'on habite? qu'importe que tout ce qui environne soit sot ou extravagant? Quand l'âme est fortement occupée, il ne lui manque rien que l'objet qui l'occupe; et quand cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer.
Après votre départ je restai un peu interdite, je montai dans ma chambre. M. Graufurd m'avait mandé qu'il viendrait entre quatre et cinq, et il ne vint qu'entre six et sept. Je reçus la visite de madame de Luxembourg, qui vint avec la marquise de Boufflers ^ ; celle-ci a toujours l'air de venir d'être surprise en flagrant délit , elle est toujours troublée , mais son trouble ne ressemble pas à celui du tuteur. Elle fit, ainsi que tout le monde , des exclamations sur les mouchettes ; je dis à la maréchale que j'étais fâchée qu'elle ne fût pas venue seule (à l'oreille s'entend). Elle me proposa d'aller avec elle à F Opéra-Comique. J'hésitai, je lui dis que je n'étais point habillée : elle me dit que je viendrais la trouver quand je voudrais; mais comme elle vit mon indécision, elle se fâcha, je lui promis que j'irais; j'avais peine à m'y résoudre, parce que j'attendais M. Graufurd; je ne voulais point perdre sa visite, j'attendais de lui des choses un peu plus intéressantes qu'un opéra-comique; cependant je trouvai beau et héroïque d'aller au spectacle avec les maréchales,
* M. Walpole avait quitté Paris ce jour. (A. IX.) 2 Sœur du prince de Beauvau, et mère du chevalier de Boufflers. (A. N.)
dans les circonstances où j'étais; je fis donc courir après la maréchale, qui était déjà dans son carrosse, pour lui dire que j'irais sûrement, mais que je lui demandais la permission d'y mener M. Graufurd, à quoi elle consentit de très-bonne grâce, et avec plaisir. Adieu, j'attends votre lettre.
Samedi 10, à une heure après-midi.
Voilà cette lettre de Chantilly que j'attendais hier, et qui apparemment trouva le paquet fermé quand elle fut portée à la poste; je commence par vous en remercier, et par vous assurer que j'en suis très-contente; je serais, bien tentée de vous faire une citation de mon frère Quinault, mais vous me (gronderiez, et je ne me permettrai plus rien qui puisse vous lâcher, et jamais, jamais je ne vous écrirai un mot qui puisse vous forcer à me causer du chagrin par vos réponses. J'aime mieux étouffer toutes mes pensées que de vous en laisser voir aucune qui puisse vous fatiguer, ou vous ennuyer, ou vous déplaire. Ce que je pense pour vous est tellement devenu ma propre existence, que tant que je vivrai il est impossible que j'aie aucune idée différente; mais vous, mon tuteur, qui avez six ou sept choses dans la tête, et de qui tous les jours de la semaine sont différents les uns des autres, votre style doit être plus varié que le mien; tout ce que vous m'écrirez me sera également agréable. Laissez-vous aller à me dire tout ce qui vous passera dans l'esprit; ne songez point à moi en m'écrivant, ne me parlez que de vous , ne vous occupez point de mon bonheur ; n'ayez point de conduite avec moi; laissez-vous aller tout naturellement, mais surtout, surtout n'ayez jamais le dessein de rien changer à ma façon de penser pour vous ; ce serait inutitilement que vous y travailleriez ; vous détruiriez mon bonheur en voulant l'assurer.
Vous ne savez pas la folie qui me passe par la tête? Si vous pouviez donner à vos lettres le son de votre voix, votre prononciation, je serais aussi heureuse une fois la semaine que je le suis tous les jours quand vous êtes ici. Oh! voilà, direz-vous, la petite qui s'égare; hé po-int du tout, au contr-aire \ et pour preuve parlons d'autre chose.
Ah! mon tuteur, que le petit Graufurd est fou, et quel dommage! je désespère qu'il devienne jamais raisonnable, il me
^ Ces mots en lettres italiques sont divisés selon la manière dont M. Walpolc les prononçait en parlant français. (A. N.)
confirme bien dans ce que je pense sur les Anglais; je crois qu'il n'y a chez eux que les imbéciles qui ne soient pas extrêmes : ceux qui ont de l'esprit sont ou excellents, ou détestables, ou insensés.
LA MÊME AU MEME
Paris, mardi 27 octobre 1767.
Vous êtes content de ma première lettre, vous le serez de toutes les autres, au moins à certains égards; mais je ne vous réponds pas de suivre exactement votre exemple : je n'ai pas tant de dignité que vous ; je ne suis ni aussi raisonnable ni aussi calme, parce que je ne suis pas aussi froide; mais, mon tuteur, pourvu que l'on fasse de son mieux, on n'est pas tenu à davantage.
Je soupai hier avec la grand'maman '; je lui remis votre lettre qu'elle m'avait envoyée sur-le-champ; elle en est charmée; elle la fit lire tout haut par l'abbé Barthélémy, en présence du Selwyn et du président {Hénault), à qui elle était venue rendre une petite visite avant souper.
J'écrivis hier au soir au comte de Broglie ; je lui fis le récit d'une petite aventure; et pour n'avoir pas l'embarras de la dicter deux fois, j'en ai fait faire une copie que je vous envoie.
M. du Ghâtelet* a le régiment du roi; on ne sait pourquoi on a tant tardé à le nommer.
Adieu, mon tuteur, je suis trop engourdie aujourd'hui, demain je serai peut-être plus animée.
Mercredi, à dix heures du matin.
Je vous ai^annoncé hier une histoire ; je croyais qu'on n'aurait qu'à la copier; on a fait partir ma lettre, il faut la dicter de nouveau, ce qui m'est très-pénible; cependant je la fis
raconter hier par M. de Ghoiseul; je pourrai vous l'écrire cette fll après-dînée, mais j'attendrai que le facteur soit passé. Si par
hasard il m'apportait une lettre, cela me mettrait de bonne
1 La duchesse de Ghoiseul. (A. N.)
2 Le marquis du Chàtelet était le fils de la marquise du Châtelet, qui a fait un Commentaire sur Newton; c'est la célèbre Emilie de Voltaii-e. Son fils fut nommé ambassadeur de France en Angleterre après le rappel du comte de Guerchy. (A. N.)
DE MADAME LA MAlîQUISE DU DEFFAND. 447
humeur, et vous auriez l'histoire ; si je n'ai point de lettre, vous vous en passerez ; adieu ; à tantôt.
A quatre heures.
Point de courrier. Voici l'histoire : elle est d'environ huit jours. Le roi, après souper, va chez madame Victoire; il appelle un garçon de la chambre, lui donne une lettre, en lui disant : «Jacques, portez cette lettre au duc de Choiseul, et » qu'il la remette tout à l'heure à l'évéque d'Orléans. » Jacques va chez M. de Choiseul, on lui dit qu'il est chez M. de Penthièvre*, il y va; M. de Choiseul est averti, reçoit la lettre, trouve sous sa main Cadet, premier laquais de madame de Choiseul. Il lui ordonne d'aller chercher partout l'évéque, de lui venir promptement dire où il est. Cadet, au bout d'une heure et demie, revient, dit qu'il a d'abord été chez monsei(^neur, qu'il a frappé de toutes ses forces à la porte, que personne n'a répondu; qu'il a été par toute la ville sans trouver ni rien apprendre de monseigneur. Le duc prend le parti d'aller à l'appartement dudit évéque, il monte cent vingt-huit marches, et donne de si furieux coups à la porte, qu'un ou deux domestiques s'éveillent et viennent ouvrir en chemise. Où est l'évéque?... Il est dans son lit depuis dix heures du soir... Ouvrezmoi sa porte... L'évéque s'éveille. Qu'est-ce qui est là?... — C'est moi, c'est une lettre du roi... — Une lettre du roi ! eh ! mon Dieu , quelle heure est-il?... Deux heures. .. et prend la lettre. Je ne puis lire sans lunettes... — Où sont-elles?... — Dans mes culottes. Le ministre va les chercher, et, pendant ce temps-là, ils se disaient : Qu'est-ce que peut contenir cette lettre? L'archevêque de Paris est-il mort subitement? quelque évéque s'est-il pendu? Ils n'étaient ni l'un ni l'autre sans inquiétudes. L'évéque prend la lettre; le ministre offre de la lire ; l'évéque croit plus prudent de la lire d'abord; il n'en peut venir à bout, et la rend au ministre, qui lut ces mots : « Monseigneur l'évéque d'Orléans, » mes filles ont envie d'avoir du cotignac^; elles veulent de » très-petites boîtes, envoyez-en chercher si vous n'en avez pas, » je vous prie... » Dans cet endroit de la lettre, il y avait une chaise à porteur dessinée; au-dessous de la chaise, « d'envoyer » sur-le-champ dans votre ville épiscopale en chercher, et que
* Père du prince de Lamballe et de la dernière duchesse douairière d'Orléans. (A. N.)
2 Marmelade de coings pour laquelle la ville d'Orléans est en réputation.
5) ce soit de très-petites boîtes. Sur ce, monsieur Tévêque d'Or- » léans, Dieu vous ait eu sa sainte garde. Signé, Louis. »
Et puis plus bas , en post-scriptum : « La cbaise à porteur » ne signifie rien ; elle était dessinée par mes filles sur cette » feuille que j'ai trouvée sous ma main. »
Vous jugez de l'étonnement des deux ministres; on fit partir sur-le-champ un courrier; le cotignac arriva le lendemain : on ne s'en souciait plus. Le roi lui-même a conté l'histoire, dont les ministres n'avaient point voulu parler les premiers. Si nos historiens étaient aussi fidèles que l'est ce récit, on leur devrait toute croyance. M. de Ghoiseul nous dit que le roi avait fort bien traité M. du Ghâtelet ', quand il lui a fait son remercîment; qu'il avait toujours eu l'intention de lui donner son régiment; mais qu'il avait voulu faire toutes les informations, que toutes lui avaient été très-favorables, et qu'il comptait sur ses soins pour maintenir son régiment, etc., etc.
LA MÊME AU MÊME
Paris, dimanche 8 novembre 1767.
Vos lettres sont très-plaisantes, et je ne conçois pas trop bien que vous ayez tant de répugnance à écrire; on dirait que c'est un divertissement pour vous; c'en est un du moins pour ceux qui les reçoivent.
Je voudrais avoir à vous mander des nouvelles de la cour de Louis XIV, je serais sûre de ne vous point ennuyer ; mais à la place de cela, je ne puis vous parler que de ce que je fais, et rendre mes lettres des journaux très-plats. Vous me direz, avec votre vérité ordinaire , si ce genre vous ennuie ; je vais vous en faire faire l'essai, et je commence, pour vous rendre compte de ma semaine, par dimanche, premier de ce mois. J'eus ce jourlà à souper quatorze personnes, dont M. et madame de Beauvau et madame de Poix* étaient du nombre. Madame de Beauvau
' Le marquis du Ghâtelet fut créé duc sous Louis XVL C'est lui qui remplaça le maréchal de Biron dans le commandement des gardes françaises. On dit qu'il avait la prétention d'être le fils de Voltaire. Il avait peu d'esprit, et si sa prétention était fondée , il faudrait en conclure qu'il en est de l'esprit comme de la goutte, qui saute toujours une génération. (A. N.)
2 La princesse de Poix. Elle était la fille unique du prince de Beauvau , de son premier mariage avec une sœur du duc de Bouillon , et mariée au prince
me demanda de vos nouvelles, me chargea de vous faire ses compliments.
Le mardi, j'étais en(>a(jée chez madame de Valentinois, je préférai de rester chez le i)résident, et je ne fus chez elle qu'à minuit.
Le mercredi, je passai la soirée, moi sixième, chez votre ambassadeur; il y avait milady Holland*, les milords Glanbrassill et Garlisle; Selwyn était chez madame de Praslin'; il vint nous trouver à minuit. Madame de Forcalquier vint à la même heure; elle avait été priée, mais elle resta avec sa bonne amie madame Dupin, pour la consoler; elle venait d'apprendre que son fils était mort le 3 de mai à l'île de France, où il était relégué ; mais les entrailles de njère dans les âmes vertueuses , sensibles , honnêtes ! et puis quand on a de grands principes , on a de grandes douleurs, on fait de profondes réflexions; — enfin on retient madame de Forcalquier, qui rend tout cela d'une manière fort pathétique.
Le jeudi, les Beauvau et leur fille, la comtesse de Noailles et sa fille soupèrent chez le président ; j'y fus admise pour diminuer l'ennui de madame de Beauvau.
Le vendredi, encore chez le président avec mesdames de Luxembourg, de Lauzun, l'Idole^ : je ne me souviens pas du reste. Hier samedi, encore chez le président avec mesdames de Maillebois *, de Biron et de Broghe ^; je voudrais que celle-ci
(le Poix, le fils aîné du maréchal de Moucliy-Noailles. La princesse de Poix vivait encore à Paris en 'J81ÎÎ. (A. N.) — Il existe une Vie de la princesse de l'oix, née Beauvau, par madame la vicomtesse de Noailles, sa petite-Fdle, véritable chef-d'œuvre de tact, de ffiàce et d'esprit, où l'histoire d'un des derniers salons de l'ancienne société Irançaiso et des m(«.'urs encore brillantes de la décadence, encadre un admirable portrait de famille à la fois pieusement et librement touché. Cet opuscule trop rare a été imprimé chez Lahure, en 1855, et réservé aux amis. On a été trop modeste. Ponrtpioi priver le public do cette bonne fortune de respirer cette odeur de l'ancienne société française, si admindjlement conservée dans un flacon choisi? (L.)
^ Lady-Caroline Lenox , sœur du feu duc de Richmond et de lady Sarah IJunbury. Elle avait épousé le premier lord Rolland, père du célèbre Charles Fox. (A. N.)
2 La duchesse de Praslin, épouse du ministre des affaires étrangères. (A. N.)
;5 Madame de lioufflers. (A. N.)
4 La comtesse de Maillebois, née Le Voyer d'Argenson, sœur du marquis do Pauimv, et mariée au comte de Maillebois, fils du maréchal de Maillebois. (A. IN.)
'> La comtesse de Broglie, née Montmorency, tante maternelle de la ducliesse de Lau/,un. (A. jN.)
450 CORRESPONDAISCE COMPLETE
fût aimable, parce qu'il me paraît qu'elle me trouve telle. Avant tous ces soupers que je vous raconte, j'ai fait ime visite tous les jours chez le petit Graufurd, et j'y ai trouvé e'ternellement milord Mardi '; il n'est pas sans prétention à l'esprit, mais il s'y perd; je l'aime mieux que 31. de Sault, mais pas tant que M. de Saint-Laurent. J'y rencontrai M. de Laura(juais *, M. Graufurd dit qu'il a de l'esprit, il n'eut pas ce qui s'appelle le sens commun; pédanterie, extrava^jance, dissertations, galimatias, étalage de science, il n'omit rien pour se montrer le plus sot homme de France. Ecoutez ce que madame de Belzunce m'en a raconté et dont elle a été témoin. M. de Maurepas lui disait : « Monsieur le comte, vous savez tout ce qu'on peut savoir en fait d'art et de science; vous savez sans doute plusieurs langues? savez-vous le grec? » — « Non , dit-il en hésitant, je ne m'y suis point appliqué; ce que j'en sais, c'est par sentiment. ^y Gomment trouvez-vous tout ce que je viens d'écrire? Il est bien plaisant de remplir tant de pages de tant de riens; mais en vous écrivant actuellement je crois danser sur la corde, avoir entre mes mains un équilibre, de peur de tomber à droite ou à gauche. Tant que cet exercice ne vous déplaira pas, je m'y tiendrai; naturellement j'aimerais mieux dire mes pensées que mes actions, mais il faut conserver ses amis à quelque prix que ce soit.
LA MÊME AU MEME
Paris, vendredi 30 novembre 1767.
Le pauvre Selwyn partit hier à cinq heures. Il ne voulut point me voir, il m'écrivit un petit billet tout embrouillé; il ne visait pas à l'Académie dans cet instant, mais il était tout troublé, tout affligé; réellement il nous regrette, il me manquera beaucoup. G' est un journalier excellent; j'éprouve en toute occasion la vérité de tout ce que vous me dites. Il prétend qu'il sera ici au mois de mai; il a été question entre lui et moi d'une plaisanterie, que je ne veux pas absolument qui ait aucune suite; il devait m' envoyer sept poupées, représentant le roi, le chan-
1 Le duc de Queensberry actueL (1827.) (A. N.)
2 Le comte de Lauraguais, aujourd'hui duc de Brancas et pair de France, né en 1735. Il s'est occupé de littérature, mais ses ouvrages sont oubliés. (A. N.)
celier, un pair, etc. Je ne souffrirais pas certainement qu'il m'en fît présent, il serait impossible que chaque poupée ne coûtât pour le moins un louis; cette plaisanterie deviendrait fort chère et fort ridicule , je ne jouirais pas du plaisir de les voir, et ce serait payer bien cher le plaisir de les montrer, et certainement, très-certainement, je voudrais les payer, et suis très-résolue de ne les point recevoir en présent; je me confie à vous, mon tuteur, pour lui faire perdre cette idée, et qu'il n'en soit plus question.
Il y a une femme qui me fait à merveille : elle me marque de l'estime, du goût, de l'empressement; vous lui trouvez de l'esprit, et moi aussi ; elle a du trait, de l'éloquence; mais elle a une véhémence, une force, une autorité qui épouvante, qui atterre; ce sont des ouragans, des tempêtes; elle animerait douze corps comme le mien : enfin, je suis avec elle si frêle, si débile, si imbécile, que je me fais pitié. Je suis dans l'incertitude du parti que je prendrai; je serais bien aise d'avoir quelque liaison suivie. Serait-elle mon fait? je n'en sais rien; ce qui est de fâcheux, c'est que je n'ai pas à choisir; dites-m'en votre avis : ne comprenez-vous pas que c'est madame de Broglie?
Lundi, à sept heures du soir.
J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des genres et des nuances de la sottise : nous étions tous parfaite- •ment sots , mais chacun à sa manière ; tous semblables , à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une heure , et tous me laissèrent sans regret. Il y a trois jours que je n'ai soupe chez le président; je voulais y aller ce soir et m'envoyer excuser chez M. de Creutz, où il y aura vingt personnes; le président m'a rejetée en me mandant que madame de Jonsac, ne comptant point sur moi, avait prié madame du Roure, et apparemment cette madame du Roure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes', pour lui avoir enlevé une succession, et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas, et je suis encore indécise de ce que je ferai: je pourrais souper tête à tête avec M. Graufurd; mais il me quitterait à onze heures. Aller chez M. de Creutz^ me paraît terrible; mais passer ma soirée seule est encore pis : dites-moi ce que je ferai,
1 La duchesse de Luynes, tante de madame du Deffand. (A. N.)
2 Le comte de Creutz, ministre de Suède à Paris. (L.)
mon tuteur; mais quoique je me pique de vous deviner dans cette occasion-ci, je n'entends point votre réponse. Ah! mon Dieu, pourquoi sommes-nous de différentes nations? pourquoi n'avoir pas la même patrie? il ne m'importerait que vous fussiez Gascon , Normand , Picard , je trouverais des accommodements à tout cela; mais avec un Anglais, il faut jeter son bonnet pardessus les moulins. C'est un mauvais dicton, qui veut dire : n'y plus penser, ne s'en plus soucier, etc.
Merci'edi, à neuf heures du matin.
J'ai soupe hier chez la grand'maman ; ma disposition était fort triste, et la compagnie que je trouvai ne l'égaya })as; c'est la première fois que je me suis ennuyée chez elle. Je rentrai chez moi à une heure, pénétrée, persuadée qu'on ne peut être content de personne. Je crois que je ne recevrai plus jamais de vos nouvelles, et si je veux me rassurer contre la crainte de votre oubli, je tombe dans la crainte que vous ne soyez malade. Peut-être serai-je rassurée, et que c'est par quelque inconvénient étranger à tout cela que je n'ai point eu de lettres ; mais jusqu'à ce que j'en reçoive, je serai bien malheureuse. Épargnez-moi, je vous prie, toute espèce de réprimandes et de corrections , il ne dépend pas de moi d'être affectée comme vous voudriez que je le fusse ; contentez-vous que je ne vous laisse voir ce que je pense que quand je ne peux pas faire autrement.
LA MÊME AU MÊME
Paris, vendredi 11 décembre 1767, à deuv heures.
Je reprends pour cette fois le journal; j'ai trouvé un lecteur pour votre Richai^d ni\ ainsi ne tardez pas un seul moment à me l'envoyer. Ce lecteur est un nommé M. Mallet, Genevois ' ; c'est une connaissance que M. Graufurd m'a fait faire, et dont je crois que je me trouverai fort bien. Mon étoile est singulière,
' Très-connu sous le nom de Mallet-du-Pan. Il rédijjeait, au commencement de la Révolution française, la partie politique du Mercure. Il mourut à Richmond en 1800. — Voir sur cet homme trop peu conuu sa Correspondance et ses Mémoires, publiés par M. A. Sayous, et où on assiste à la lutte intrépide et dramatique de ce raisonnable ami de la liberté, devenu par cela même l'adversaire de la Révolution française. (L.)
ce n'est que dans les autres nations que je trouve ce qui me convient; il y a une princesse Lubomirska, qui me plaît beaucoup , et à qui je ne déplais pas , qui serait pour moi une trèsbonne société, et elle s'en retournera en Polo(jne dans le courant de l'année prochaine. Tous mes compatriotes ne me sont ni ne me peuvent être d'aucune ressource; mais je me dis, pour me consoler, qu'il serait bien tard pour former des liaisons , et qu'il me suffit aujourd'hui de m'assurer du lendemain; cependant, mon tuteur, je ne saurais m' empêcher de porter mes vues un peu plus loin, et d'espérer au printemps ou à l'été prochain. Je me fais un plaisir d'entendre votre Richard III. Je maudis bien mon éducation ; on fait quelquefois la question si l'on voudrait revenir à tel âge : oh! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être élevée comme je l'ai été, de ne vivre qu'avec les gens avec lesquels j'ai vécu, et d'avoir le genre d'esprit et de caractère que j'ai; j'aurais tous les mêmes malheurs que j'ai eus; mais j'accepterais avec grand plaisir de revenir à quatre ans, d'avoir pour gouverneur un Horace qui me ferait tout apprendre, langues, sciences, etc., et qui m'empêcherait bien de devenir pédante ou précieuse. Il me formerait le goût, le jugement, le discernement; il m'apprendrait à connaître le monde, à m'en méfier, à le mépriser et à m'en amuser; il ne briderait point mon imagination, il n'éteindrait point mes passions, il ne refroidirait point mon âme; mais il serait comme les bons maîtres à danser, qui conservent le maintien naturel et y ajoutent la bonne grâce. Ces pensées causent des regrets, font faire de tristes réflexions, et confirment l'idée que j'ai toujours eue, que personne n'a tout l'esprit et tout le mérite qu'il aurait pu avoir.
Il va paraître une estampe coloriée de Louis XV ; on dit qu'elle est fort belle; en êtes-vous curieux? Vous ne pourrez l'avoir que le mois prochain.
Une présidente d'Aligre ' , grande amie et protectrice de la demoiselle Lespinasse , vient de mourir; je croyais qu'elle lui laisserait quelque rente; jusqu'à présent on n'en a pas connaissance.
Cette présidente d'Aligre n'a rien laissé à la demoiselle; on
1 Épouse du président d'AHffie, depuis premier président du parlement de Paris, mère de M. d'Aligre, pair de France, et l'un des plus riches propriétaires du royaume. Ce dernier a été chambellan de l'ex-reine de Naples, Caroline Murât, {k. N.)
prétend qu'elle s'enivrait les derniers jovus de sa vie pour éviter les horreurs de la mort. M. le prince de Gonti affiche de grands regrets de sa perte ; il avait eu, dit-on, ses bonnes grâces. Je n'ai point encore entendu parler de mademoiselle Lloyd ' ; cela m'impatiente. J'ai grande envie d'avoir vos estampes. La grand'maman vient à Paris mardi; elle m'a dit que l'époux lui avait demandé à souper avec moi mercredi ; vous ne saurez des nouvelles de ce souper que dans trois semaines ; cela ne fait pas une correspondance fort vive, mais le proverbe italien dit: Chi va piano, va sano, et chi va sano , va lontano.
Mardi J5, à huit heures du matin.
Enfin j'ai vu mademoiselle Lloyd; j'ai vu les trois Horace^; ils sont entre les mains de M. Mariette, pour les faire encadrer. Vous êtes extrêmement ressemblant. Qu'est-ce que cela me fait? J'en suis cependant fort aise. J'eus hier la visite de milady Pembroke ', et de son frère *; ils souperont tous chez moi dimanche. Je vous dirai, dans quelques jours, quel succès a sa beauté : peu de gens Font encore vue.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercredi 23 décembre 1767.
Il y a longtemps que je n'ai lu les lettres de madame de Sévigné à M. de Pomponne; mais, autant qu'il peut m'en souvevenir, elles sont beaucoup plus tendres que les miennes. Il y a des gens dont l'amitié a ce caractère : l'agrément du style peut sauver l'ennui de ce langage, et le faire paraître simple et naturel; il ne choque que bien peu de personnes dans madame de Sévigné. Il est vrai que dans les lettres de madame de Scudéry à Bussy % les tendresses dont elles sont pleines sont
* Feu mademoiselle Rachel Lloyd, qui se trouvait alors de nouveau à Paris avec lord et lady Pembroke. (A. N.)
2 Trois ffravures du portrait de M. Walpole, qu'il avait envoyées à madame du Deffand par mademoiselle Lloyd. (A. N.)
3 Elisabeth Sjîcncer, sœur du duc actuel de Marlborough, et veuve de feu le comte de Pembroke. (A. N.)
4 Lord Robert Spencer. (A.N.)
^. Rien ne se ressemble moins que les lettres de madame du Deffand et celles de mademoiselle de Scudéry au comte de Bussy; ces lettres ne sont.
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^sD. 455
un jargon insupportal)le. Je ne sais pas si vous les avez lues, je les trouve odieuses; apparemment que les miennes y ressemblent : cela me surprend, mais il faut qu'on ne puisse pas se ju^jer soi-même. Vous n'avez nul intérêt à me trouver des ridicules que je n'ai pas; et puisque vous trouvez mes lettres ridicules, il faut en effet qu'elles le soient. Ah! je puis dire, avec la dernière vérité, que jamais je ne les ai crues ni bonnes ni amusantes , et que je vous ai toujours su un (jré infini de votre complaisance à vouloir bien en recevoir, et à vous donner la peine d'y répondre; je tâcherai d'en retrancher tout ce qui vous y choque, de les rendre une simple gazette; nos lettres, moyennant cela, deviendront des nouvelles à la main ; nous y parlerons de nous-mêmes avec la même indifférence que l'on parle de tout ce qui se passe. Sera-t-il permis de faire des questions sur ce qui intéresse? Oui-da , je le crois; et pour en faire l'essai, je vous prie de me mander comment se porte monsieur votre frère ', si sa santé ne vous donne plus d'inquié- • tude , et si vous profiterez de la situation présente des affaires pour arranger les vôtres. Je ne suis point en peine des miennes; la grand'maman y veille pour moi. Je lui donnai hier à souper avec mesdames de Mirepoix et de la Valliçre, et quelques hommes de ses familiers. J'aurais bien des choses à vous dire, si la confiance m'était permise; mais c'est la plus forte marque àe tendresse, par conséquent il fôut se l'interdire.
Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre, un gros rhume ; je ne crois pas qu'il passe l'hiver; sa perte me causera du cha- (jrin, et fera un changement dans ma vie. La reine est trèsmal, sa fin est très-prochaine.
Je suis sui-prise de ne point entendre parler de M. Sehvyn :^ ■est-ce que je l'ai excédé aussi de mes tendresses? Je suis en vérité une vieille bien ridicule. Adieu.
<lans un laii{;a{»e précieux, c|a'uii tissu Je compliments sur les écrits, le caractère, l'esprit, etc., de son corresj)on(lant. Il faut cependant convenir rpie Horace Walpolc, bien qu'il portât la crainte du ridicule jusqu'au ridicule, a pu être plus d'une fois impatienté du rabàclia{{e d'amitié auquel se livre quelquefois madame du Deffand. En amour, on ne saurait trop s'entendre dire : Je vous aime, même quand il n'en est rien; en amitié, c'est assez d'une* fois, surtout quand cela est vrai. (A. IM.) » Sir Edouard \Valpole.( A. N.)
• LA MÊ3IE AU MÊME
Mai"di , 12 janvier 1768, à cin([ lieiues du soir.
Au nom de Dieu, mon tuteur, finissez vos déclamations, vos protestations contre l'amitié. Ne nous tourmentons point l'un et l'autre, moi, en vous vantant ce que vous détestez, et vous, en blâmant ce que j'estime. Laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'ignorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin; voilà la grâce que je vous demande; et la promesse que je vous fais, c'est de ne jamais prendre son nom en vain.
Je me flatte que vous remercierez la grand' maman de la lettre de madame de Sévigné ' , elle s'est donné mille soins pour l'avoir; ce n'est pas sa faute si elle ne vous a fait nul plaisir, mais vos envies sont comme celles des femmes grosses, ce ne sont que des caprices; si on ne les satisfait pas sur-lechamp, il n'est "plus temps d'y revenir.
Je ne sais en vérité plus quel homme vous êtes ; le panégyriste de Richard III, et l'auteur du Château d'Otrante, doit être un être bien singulier : des rêves , ou des paradoxes historiques, voilà donc à quoi vous allez employer votre loisir; et Catherine II, ne vous récoticilierez-vous point avec elle?
Je vous demande pardon du jugement que j'ai porté sur M. Montagu ^, ce n'a été que sur ce que vous m'en aviez dit précédemment que je l'ai cru votre ami ; actuellement je ne ferai plus de semblables fautes. Mais Fanny et Rosette % comment sont-elles avec vous? Sont-elles comprises dans la proscription? Selon Voltaire, vous devez vous trouver seul dans l'univers; on croirait difficilement trouver la félicité dans cet état, mais vous dites qu'il fait la félicité de votre vie. Félicité! ô le grand mot! Hélas! mon tuteur, que je vous crois loin de la connaître! Vous m'avez souvent accusée d'affectation;
1 Une des lettres manuscrites de madame de Sévi{jné, qui se trouve dans le recueil conservé à Strawherrv-Hill. (A. N.)
- Feu Frédéric Monrajju. Ceci a rapport à une lettre de madame du Deffand, qu'on ne publie pas, et dans laquelle elle félicitait M. Walpolo de posséder un ami tel qu'est M. Monta{;n, d'après le portrait qu'il en a fait. L'on doit supposer qu'elle plaisantait sur ce qu'il condamnait tout sentiment, et affectait une indifférence qu'il n'avait pas. (A. N.)
** Deux chiennes favorites de M. Walpole. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiND. 457
n'en seriez-vous pas plus coupable que moi? Oh! je n'ai pas d'affectation , moi , et surtout avec vous ; aujourd'hui qu'il faut que je m'observe, notre commerce m'en devient bien moins a^^réable; mais n'importe, je serais fâchée de le perdre. Vous me paraissez un être si supérieur à moi, que je ne sais quel lanya(je il faudrait vous tenir, ni de quoi je pourrais vous entretenir. Les affaires de votre chose publique ne vous intéressent plus, à plus forte raison celles de la mienne ; les détails de société vous paraîtraient puérils, cela est embarrassant; il faut pourtant essayer de tout.
Il est arrivé ici ces jours passés un fils du duc de Gourlande; on l'a arrêté depuis quatre jours, et on l'a mis à la Bastille; on dit que c'est pour de fausses lettres de chan(je, et d'autres escroqueries.
Mademoiselle Sanadon ' s'occupe de son ameublement ; elle logera, à Pâques, dans le dehors du couvent; l'appartement est fort joli; elle est comblée de joie, et me témoi^j^ne sa reconnaissance d'une manière fort sensible et naturelle. Je suis extrêmement contente de lui avoir rendu service, j'en recueillerai le fruit , car elle me sera luie (grande ressource ; ce sera un fond de compajjnie qui m'en procurera d'autres, je retiendrai plus aisément quelqu'un à souper, ayant quelqu'un avec moi, que si j'étais seule. Enfin, moi, qui ne fais point de Château d'Otrante, et qui m'intéresse encore moins aux morts qu'aux vivants, qui n'ai point de Richard III qui m'occupe, qui n'ai enfin ni goût ni talent, qui ne peux ni jouer ni travailler, qui ne trouve aucune lecture qui me plaise, et qui ne peux pas supporter l'ennui, je m'accroche où je peux; une mademoiselle Sanadon me devient une ressource.
Ne soyez point choqué de la manière peu respectueuse dont je vous parle de vos ouvra^jes , j'en fais beaucoup de cas : voilà la troisième fois que j'achète le Monde ', à cause de vos huit discours; je l'avais prêté, on ne me l'a pas rendu. J'aime fort
^ Mademoiselle Sanadon était la nièce du père Sanadon , connu par une traduction d'Horace et des poésies latines. Le père Sanadon était jésuite. Il fut cliarjjé de l'éducation du prince de Conli, après la mort du père Du Cerceau. (A. N.)
2 The World, ouvrage périodirpie dans le genre du Spectateur d'Addison. Horace Walpole y a fait insérer plusieurs morceaux cpii ont été réimprimés dans ses OEuvres. M. Monod a traduit The World en français, sous 1<; litre : le Monde ^ où l'on voit un portrait naïf' des mœurs de ce siècle. Paris, 1768; trois volumes in-12. (A. N.)
458 CORRESPO^'DAJNGE COMPLETE
vos réflexions , et mille fois mieux que vos rêves ou votre savoir, et par-dessus tout, vos lettres, même quand elles m'outra(;ent. Adieu.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercretli 30 janvier 1768.
Bon! comment cela se fait-il? Je reçus hier une lettre de Selwyn, j'en reçois aujourd'hui une de vous; cette aventure est sans exemple; mais qu'importe, quand le hien arrive, qu'on s'y soit attendu ou non?
Je me suis pressée de répondre à Selwyn , et de lui donner mes commissions pour vous et le petit Craufurd. Il faut bien vous le répéter : M. du Ghâtelet * sera à Londres vendredi ou samedi au plus tard; si ma lettre le prévient, épiez son arrivée, et ne différez pas à vous faire remettre ce qu'il a pour vous. Il y a un ballot de la grand'maman ; savoir ce qu'il contient n'est pas mon affaire' ; la mienne a été de vous envoyer un petit paquet pour M. Craufurd et le second chant de la Guerre de Genève.
Il y a des nouveautés sans doute ; il y en a de Voltaire , toujours sur les mêmes sujets; il y a des recueils, des romans, des tragédies : notre littérature est aussi abondante en productions qu'elle est stérile en imagination. Est-ce que vous voulez que je vous envoie ces rapsodies? Mon goût ne doit pas être bon , il est souvent contraire au vôtre. Vous m'avez fait relire les romans de Grébillon, ce sont les mauvais lieux de la métaphysique; il n'y a rien de plus dégoûtant, de plus entortillé, de plus précieux et de plus obscène; est-il possible que quelqu'un qui aime le style de madame de Sévigné (qui en excepte seulement les tendresses) , estime Grébillon et conseille de le
1 Le marquis du Cliàtclet, alors ambassadeur de P'rance en An{;letcrre, où il avait remplacé le comte de Guerchy. (A. N.)
2 Ce ballot contenait les portraits au lavis de la ducliesse de Clioisenl et de madame du Deffand , dans les caractères de {jrand'maman et de petite-fille ; madame de Ghoisenl donnant une poupée à madame du Deffand. Le lieu de la scène est le salon de madame du Deffand. Ce dessin a été fait par M. de Carmontelle, lecteur du prince de Coudé, et connu par plusieurs petites pièces de théâtre, et surtout par ses Proverbes , qui sont encore ce qu'il y a de mieux dans ce genre léger et peut-être tiès-diffîcile. (A. N.)
lire? Je fus hier à une tragédie chez la duchesse de Villeroy; elle fut applaudie à tout rompre ; tout le monde était devenu fontaine en la lisant, et l'on fut aux sanglots en l'écoutant; ni la lecture ni la représentation ne m'ont causé la plus petite-émotion. Cette pièce s'appelle V Honnête criminel; l'auteur s'appelle Fenouillot, la grand'maman dit Fouille au pot. Il y a un rôle qui est excellent : c'est un misanthrope, qui est plus fondé à l'être que celui de Molière; il n'a pas tant d'esprit, il n'est pas si éloquent, mais il est encore plus naturel, et en vérité il me plaît davantage : tout le reste de la pièce a des situations forcées, d'où il naît des sentiments faux, outrés et nullement intéressants. Je suis fâchée de ne vous l'avoir pas envoyée; vous l'aurez par la première occasion.
J'attends votre Richard; ^' ai déjà prévenu madame de Meynières ' avec qui je suis fort hien ; je n'ai pas osé la prier de le traduire, cela est aujourd'hui au-dessous de sa dignité; mais je lui ai demandé un traducteur; elle me propose un nommé Suard. Je vous ai déjà dit que M. de Montigny s'offrait luimême ; mais je n'ai pas opinion de son style; enfin, que Richard arrive , et nous verrons ce que nous en ferons.
Ah! ah! mais j'en suis fort aise; tout l'attirail de la grandeur ^ ; on veut pouvoir dire : c'est toi qui Vas nommé; je vous exhorte à vous défendre d'une fausse modestie, c'est de tous les genres de gloriole celle qui me choque le plus; j'aime mieux l'orgueil à découvert que celui qui a le masque de la modestie. Vous ne devez pas être ravi , mais il serait ridicule que vous fussiez fâché. Mais de quoi est-ce que je me mêle? C'est hien à moi d'enseigner ! Je voudrais que vous fussiez bien avec elle, qu'elle se souvînt qu'elle est du sang d'Hector, que c'était bien de l'honneur pour elle, et qu'elle s'en honorât encore aujourd'hui. Je voudrais savoir ce que dira l'Idole; voilà
^ Madame la présidente de Meynièros, ci-devant madame Relot. Après la mort de Tahhé Prévost, elle avait continué la traduction de V Histoire d' Angleterre de Hume. Elle est morte à Chaillot en 1805. (A. N.)
2 Ceci a rapport au mariajje de la nièce d'Horace Walpole, la comtesse douairière de Waldejjrave, fille naturelle de sir Edouard Walpole, avec le feu duc de Glocester, duquel M. Walpole avait dit, dans une lettre à laquelle celle-ci sert de réponse : « H y a un certain maria{;e qui commence à faire du bruit. Je vous proteste que je ne suis pas du secret, ou je ne vous en parlerais pas. ^lais on a pris une fdie dlionneur (mademoiselle Wriotliesl(;y, depuis madame Pigot), qui est lo^jée à l'iiotel ; et le portrait du mari se voit ouvertement dans le [{rand cal )i net. »
460 CORRESPOND AINGE COMPLETE
un bel exemple '; elle a bien une dame d'honneur, elle ne
manquera pas de portraits, mais ce sera tout, ou je suis
trompée.
Ferney, 8 février 1768.
Je n'écris point, madame, cela est vrai; et la raison en est que la journée n'a que vingt-quatre heures, que d'ordinaire j'en mets dix ou douze à souffrir, et que le reste est occupé par des sottises qui m'accablent comme si elles étaient sérieuses. Je n'écris point, mais je vous aime de tout mon cœur. Quand je vois quelqu'un qui a eu le bonheur d'être admis chez vous, je l'interroge une heure entière. Mon fils adoptif Dupuits est pénétré de vos bontés ; il a dû vous rendre compte de la vie ridicule que je mène. Il y a trois ans que je ne suis sorti de ma maison; il y a un an que je ne sors point de mon cabinet, et six mois que je ne sors guère de mon lit.
M. de Ghabrillant a été chez moi six semaines; il peut vous dire que je ne me suis pas mis à table avec lui une seule fois. La faculté digérante étant absolument anéantie chez moi, je ne m'expose plus au danger. J'attends tout doucement la dissolution de mon être, remerciant très-sincèrement la nature de m'avoir fait vivre jusqu'à soixante-quatorze ans, petite faveur à^ laquelle je ne me serais pas attendu. il
Vivez longtemps, madame, vous qui avez un bon estomac et de l'esprit, vous qui avez regagné en idées ce que vous avez perdu en rayons visuels , vous que la bonne compagnie environne, vous qui trouvez mille ressources dans votre courag d'esprit et dans la fécondité de votre imagination.
Je suis mort au monde. On m'attribue tous les jours mille petits bâtards posthumes, que je ne connais point. Je suis mort, vous dis-je , mais du fond de mon tombeau je fais des vœux pour vous. Je suis occupé de votre état. Je suis en colère contre la nature qui m'a trop bien traité en me laissant voir le soleil et en me permettant de lire, tant bien que mal, jusqu'à la fin, mais qui vous a ravi ce qu'elle vous devait.
1 Elle entend parler du mariage de la comtesse de Boufflers avec le prince de Conti. (L.)
Gela seul me fait détester les romans, rpii supposent que nous sommes dans le meilleur des mondes possible. Si cela était, on ne perdrait pas la meilleure partie de soi-même longtemps avant de perdre tout le reste. Le nombre des souffrants est infini; la nature se moque des individus. Pourvu que la (|rande machine de l'univers aille son train, les cirons qui l'habitent ne lui importent guère.
Je suis de tous les cirons le plus anciennement attaché à vous; et comme je disais fort bien dans le commencement de ma lettre, malgré mon respect pour vous, madame, je vous aime de tout mon cœur.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Mardi, 23 février, à six lieurcs du matin.
Votre Richard devrait être arrivé ; je suis fâchée qu'il n'v en ait pour moi qu'un exemplaire, j'en aurais voulu doimer un à madame de Meynières, et à deux ou trois autres personnes à qui j'aurais fait plaisir : j'en aurais gardé un que Wiart aurait traduit. S'il partait quelqu'un de Londres pour venir ici, envoyez-m'en trois ou quatre exemplaires. Madame de Meynières a beaucoup d'empressement de le lire; elle me propose de le faire traduire par un nommé M. Suard, qui a fait des journaux ; il écrit bien, à ce que l'on dit. Si cela vous convient, madame de Meynières lui parlera, lui donnera mon exemplaire, il traduira tout de suite et préviendra les mauvaises traductions qu'on en pourrait faire.
Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête à manger du foin. Cette dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins, je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises digestions; je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à (juelle pensée m'arrêter; j'en ai de toutes sortes, elles se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être plus au monde, et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend
envie de faire des chansons, je m'impatiente de n'en avoir pas le talent; en voici cependant une qui ne m'a pas coûté, vous le croirez aisément; c'est sur un vieil air que j'aime beaucoup :
Vous n'aurez pins à vous plaindre
De mon trop d'empressement, Ouvrez mes lettres sans craindre
D'y trouver du sentiment.
Je sens , je sens Que je peux, sans me contraindre,
Prendre un ton indifférent.
Que dites-vous de l'excommunication du duc de Parme'? on dit que le premier mouvement ici a été de renvoyer le nonce. Le parlement agira-t-il? Qu'est-ce qu'il fera? je n'en sais rien et je ne m'en soucie guère. Il est malheureux pour vous que j'aie si peu de curiosité et si peu de talent pour raconter : aussi ne me canoniserez-vous jamais ".
Adieu , je ne continuerai cette lettre qu'après en avoir reçu une de vous.
Mercredi 24, à cinq heures du soir.
Voici votre lettre. Vous avez donc ce beau tableau'? je suis aussi piquée que vous, que la grand'maman soit aussi peu res-
* Le duc Ferdinand de Parme, petit-fils de Louis XV, et élève du célèbre abbé de Gondillac, frère de l'abbé de Mably, succéda en 1765 à son père don Philippe, infant d'Espaf[ne et duc de Parme. En 1768 le pape Clément XIII ayant voulu exercer dans les Etats de Parme une juridiction qui n'appartient qu'au souverain, le duc Ferdinand s'y opposa, et fut excommunié par le Saint- Père. Les cours de France, d'Espagne et des Dei^x-Sicilos en témoignèrent leur mécontentement. La France se saisit d'Avignon, Naples s'empara de Bé- . névent, qui ne furent rendus au Saint-Siège que sous Clément XIV, qui se réconcilia avec les cours de France, d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, en diminuant ses prétentions et en supprimant les jésuites par un bref du 21 juillet 1773.
M. Walpole dit à ce sujet, dans sa réponse : « Je n'ai rien à dire à l'excommunication de M. de Parme ; je ne me soucie guère ni de lui ni du pape. Bientôt ce sera comme si Jupiter défendait l'entrée du Gapitole à l'évèque de Londres. Votre pape est une vieille coquette qui, par bienséance, congédie un amant qui l'avait (piitté. » (A. N.)
2 Comme il avait fait en donnant à madame de Sévigné le nom de Notre- Dame de Livry.
3 Le ])ortrait d'elle-même, et celui de madame de Choiseul, au sujet desquels M. Walpole s'était exprimé comme suit : « Me voici le plus content des hommes; je viens de recevoir le tableau. J'ai arraché toutes les enveloppes dont il était barricadé, et enfin je vous retrouve. Oui, vous, vous-même. Je savais, par inspiration, que M. de Carmontelle devait vous peindre mieux que jamais llaphaèl n'a su piendre une ressemblance; cela se trouve exactement
semblante. Je vous remercie du contentement que vous me marquez de ce que la mienne est parfaite; vous me trouverez digne d'être le pendant de l'hôtel de Carnavalet' ; et nous figurerons fort bien l'une et l'autre dans un château gothique.
Je ne pus m'empécher de vous regretter hier au soir. Je soupai chez les Montigny avec les Pembroke. J'avais arrangé cette partie pour leur faire entendre mademoiselle Clairon ; elle joua deux scènes de Phèdre dans la perfection. Je demandai à M. de Montigny s'il n'avait point reçu le ballot que vous m'envoyez. Rien n'arrive d'Angleterre, c'est l'Amérique. Milord Pembroke m'a confirmé qu'il irait à Londres le mois prochain, il y sera fort peu ; ne manquez pas à m' envoyer par lui trois ou quatre exemplaires de votre Richard, en cas que vous ne trouviez pas une occasion plus prompte. On en a déjà vu ici des extraits dans les papiers d'Angleterre ; on dit du bien du style.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mercredi 16 mars 1768.
En vérité , si je voyais votre lettre du 1 1 entre toutes autres mains que les miennes, j'en rirais de bon cœur; votre insolence et votre gaieté y sont tout à leur aise. Je vous attraperais bien si je faisais cesser notre correspondance, vous perdriez un des plus grands plaisirs que vous puissiez avoir, celui de dire avec un ton délibéré toutes les folies qui vous passent par la tête. J'eus la sottise hier de me fâcher à la lecture de votre lettre , mais en la relisant ce matin elle m'a fait un effet bien diffé-
vrai au pied de la lettre. Vous êtes ici en personne; je vous parle : il ne manque que votre impatience à répondre. La tulipe, votre tonneau, vos meubles, votre chambre, tout y est, et de la plus grande vérité. Jamais une idée ne s'est si ])ien rendue. Mais voilà toiu! Pour la chère (;rand'maman , rien de plus manqué. Jamais, non jamais, je ne l'aurais devinée. C'est une fif[iue des plus communes. Pvien de cette délicatesse mijjnonne, de cet esprit personnifié, de cette finesse sans méchanceté et sans affectation; rien de cette beauté qui paraît une émanation de l'àme, qui vient se placer sur le visage, de peur qu'on ne la craigne au lieu de l'aimer. Enfin, enfin, j'en suis bien mécontent. » (A. N.)
1 L'hôtel de madame de Sévigné à Paris, dont M.Walpole avait un dessin qui se trouve maintenant à Strawberry-Hill, dans la même chambre turque où est le portrait de madame duDeffand. Cet hôtel est situé au Marais, rue Cultm-e-Sainte-Catherine. (A. N.)
464 CORr.ESPONDxiISGE COMPLETE
rent' ; le portrait que vous faites de vous-même me fait rcjjretter ne pouvoir pas ju(jer s'il est fidèle; avec le jaune, les rides et la maigreur, vous devez avoir quelque chose de fou dans la physionomie; car. Monsieur, vous devez savoir qu'il n'y en a point de trompeuse ; mais comment mon portrait vous a-t-il permis de me dire tant d'impertinences? osez-vous, en le regardant, vous moquer d'une aussi jeune et belle dame? En vérité vous n'y pensez pas. Vous allez donc vous adonner aux bals; on me lisait hier dans les Mémoires de Gourville, qu'on le trouva avec son maître à danser qui lui apprenait la courante, quand on vint l'arrêter pour le mettre à la Bastille. Plusieurs années après, étant exilé en Angoumois, il donnait des bals? s'adonnait à la danse; il se tirait bien de toutes, excepté de la ■ courante, qu'il n'avait point rapprise depuis la Bastille. Si vous n'avez point lu ces Mémoires , lisez-les; il y a des endroits trèsdivertissants. Ah! je voudrais bien vous faire lire ce que je lis « actuellement et que le petit-fils* m'a prêté; ce sont des lettres de madame de Maintenon à madame des Ursins, depuis 1706 jusqu'au second mariage de Philippe V ^ : il ne tiendra qu'à vous de les lire. Vous ne me faites point perdre l'envie de lire votre tragédie^, tout au contraire, traduisez-m'en du moins quelque chose. Je m'attends à des reproches au lieu de remercîments, pour les brochures que je vous ai envoyées; vous avez
1 Cette lettre n'a pas été ti'oiivée. (A. N.)
2 Le duc de Choiseul. (A. N.)
'^ Ces lettres ont été publiées depuis. (A. N.)
^ La Mère mystérieuscy dont M. Walpole lui avait rendu le compte suivant, à l'occasion de V Honnête criminel, qu'elle lui avait envoyé :
« h' Honnête criminel me paraît assez médiocre. La reli{;ion protestante n'y a que faire. Je m'étais attendu à qtielque dénoùment heaucouj) ])lus intéressant. Je ne suis pas même charmé du comte d'Olban , qui a trouvé {jrâce à vos yeux. Il me semble qu'il ne dit rien que de fort commun. Mais ce que je trouve détestable, c'est le langage, qui est partout d'un prosaïque bas et même rampant. Ma propre txagédie a de bien plus grands défauts, mais au moins elle ne ressemble pas au ton compassé et réglé du siècle. Je n'ai pas le temps de vous en parler aujourd'hui, et je ne sais pas si je dois vous en parler. Elle ne vous plairait pas assurément : il n'y a pas de beaux sentiments; il n'y a que des passions sans enveloppe; des crimes, des repentirs et des horreurs. Il y a des hardiesses qui sont à moi, et des scènes très-faibles et très-longues, qui sont à moi aussi; du gothique, que ne comporterait pas votre théâtre, et des allusions qui devraient faire grand effet, et qui peut-être n'en feraient aucun. Je crois qu'il y a beaucoup plus de mauvais que de bon; et je sais sûrement que depuis le premier acte jusqu'à la dernière scène l'intérêt languit au lieu d'augmenter : peut-il y avoir un plus grand défaut? «
déjà reçu le Galérien. Vous avez beau dire, le comte d'Olhau ' est un très-bon homme, c'est faire le délicat que de n'en être pas content. J'ai assisté hier à la lecture du Joueur"^, à l'imitation de l'anglais; tout le monde y a fondu en larmes, excepté moi : je l'ai trouvée très-ennuyeuse; quand elle sera imprimée, vous l'aurez; c'est mon affaire que de calmer votre gaieté.
Je suis bien fâchée que mon amour-propre soit intéressé à cacher votre lettre; si vous m'y traitiez un peu moins mal, que vous ne me rendissiez pas un personnage si ridicule, j'aurais beaucoup de plaisir à la montrer à la grand'maman, avec qui je soupe ce soir.
J'ai reçu une lettre du petit Graufurd en même temps que la vôtre, j'en suis fort contente; il dit qu'il est toujours fort malade, mais à son style, je juge qu'il se porte mieux; il croit que son père ne sera pas des nouvelles élections, et apparemment ni lui non plus; j'aime bien mieux que vous soyez danseur que sénateur.
Adieu, mon mignon (cela répond à maniie^)\ dansez toujours et ne grondez jamais. Je ne trouve plus rien à vous dire; il faut que le ton élégiaque me soit plus naturel que le bouffon ; mais patience, peut-être cela changera-t-il.
LA MÊME AU MÊME
Paris, lundi 21 mars 1768, à trois heures après midi.
Mademoiselle Sanadon dîne en ville*; je me suis fait lire toute la matinée, je ne sais que faire; par désœuvrement, pour chasser l'ennui, je vais vous écrire tout ce qui me passera par la tête; cène sera pas grand' chose, et sur cette annonce je vous conseille de jeter ma lettre au feu sans vous donner l'ennui de la lire.
Mes soupers des dimanches sont déplorables, j'en faisais hier
* Personnaf;e de ï Honnête criminel. (A. N.)
2 Le Beverlej de Saurin. Cette pièce horrible, souvent remise au théâtre, a été reprise à la Comédie française en 1820. Le jeu pathétique de Talma, qui ne crai{{nit pas de prostituer son talent dans ce drame, n'a pu lui donner qu'un petit nondjre de représentations. (A. N.)
3 M. Walpole lui avait donné ce nom dans la lettre à laquelle celle-ci sert de réponse. (A. IS.)
* Mademoiselle Sanadon était alors établie auprès de madame du Deffand. (A.N.)
466 CORRESPO.NDANGE COMPLETE.
la réflexion; je me tourmente pom' avoir du monde, nous étions douze, il n'y avait personne que j'écoutasse ni dont j'eusse envie de me faire écouter, et cependant, je l'avoue, j'aime mieux cela que d'être seule. Je n'ai point mal dormi cette nuit, et ce matin j'ai lu une trentaine de lettres de madame de Maintenon. Ce recueil est curieux, il contient neuf années, depuis 1706 jusqu'à 1715. Je persiste à trouver que cette femme n'était point fausse, mais elle était sèche, austère, insensible, sans passion; elle raconte tous les événements de ce temps-là, qui étaient affreux pour la France et pour l'Espagne, comme si elle n'y avait pas un intérêt particulier; elle a plus l'air de l'ennui que de l'intérêt. Ses lettres sont réfléchies; il y a beaucoup d'esprit, un style fort simple; mais elles ne sont point animées, et il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de madame de Se vigne. Tout est passion, tout est e<i action dans celles de cette dernière, elle prend part à tout, tout l'affecte, tout l'intéresse : madame de Maintenon, tout au contraire, raconte les plus grands événements, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place. Sans sentiment, sans imagination, elle ne se fait point d'illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes choses, elle s'ennuie de la vie et elle dit : il n'y a que la mort qui termine nettement les chagrins et les malheurs. Un autre trait d'elle qui m'a fait plaisir : il y a dans la droiture autant d'habileté que de vertu. Il me reste de cette lecture beaucoup d'opinion de son esprit, peu d'estime de son cœur, et nul goût pour sa personne ; mais je le dis, je persiste à ne la pas croire fausse. Autant que je puis vous connaître, je crois que ces lettres vous feraient plaisir; cependant je n'en sais rien, car depuis feu Protée, personne n'a été si dissemblable d'un jour à l'autre que vous l'êtes '.
Vous avez actuellement votre Pétrarque^, je ne comprends pas qu'on puisse faire un aussi gros volume à son occasion. Le fade auteur ! que sa Laure était sotte et précieuse ! que la cour d'amour était fastidieuse! que tout cela était recherché, agri-
1 C'est vraiment un chef-d'œuvre que ce portrait d'une femme peint par ime femme. Jamais peut-être madame de Maintenon n'a été mieux jugée : les femmes savent très-bien s'apprécier quand elles ne sont point contemporaines.
2 Le premier volume des Mémoires pour servir a la vie de Pétrarque, par l'abbé de Sade. (A. ?s.)
mâché, maniéré! et tout cela vous plaît! Convenez que vous savez bien allier les contraires.
On joue cette semaine cinq comédies chez madame de Villeroy, peut-être irai-je demain si je me porte bien et si je n'ai rien à faire : peut-être souperai-je avec la grand'maman chez madame d'Anville'. Cette femme ne vous déplairait peut-être pas, elle n'a pas les grands airs de nos grandes dames, elle a le ton assez animé, elle est un peu entichée de la philosophie moderne: mais elle la pratique plus qu'elle ne la prêche.
Madame la duchesse d'Antin mourut hier; c'était la sœur de feu M. de Luxembourg. Cette perte sera très-indifférente à la maréchale^, à moins qu'elle ne l'empêche d'aller voir aujourd'hui jouer le Galérien chez madame de Villeroy.
J'eus il y a deux jours la visite de madame Denis et de M. et madame Du})uis ^ ; ils disent qu'ils retouraeront dans deux ou trois mois retrouver Voltaire , qui les a envoyés à Paris pour solliciter le payement d'argent qui lui est dû : ils pourraient bien mentir, je n'ai pas assez de sagacité pour démêler ce qui en est; il y a des choses plus intéressantes que je ne cherche point à pénétrer; tout ce qui me paraît difficile à comprendre, je l'abandonne.
Adieu. Je ne sais quand je reprendrai cette lettre ni même si je la continuerai.
Mardi 22.
Oh! oui, je la continuerai, parce que la demoiselle Sanadon dîne encore dehors.
J'ai fait plusieurs connaissances nouvelles; je suis comme madame de Staal, qui cherchait à en faire, pai*ce qu'elle était, disait-elle , fort lasse des anciennes ; on parierait , sans crainte de perdre, qu'on ne serait pas plus content des unes que des autres, mais il y a le piquant de la nouveauté.
Je viens d'écrire à Voltaire , je lui demande s'il n'a pas le projet d'aller voir sa Catherine; je lui dis que ce serait le
1 La tliicliesso d'xVnville, née La Rochefoucauld. Elle était la mère de l'iiilortuné duc de La Rocliefoucauld, lequel, quoiqu'il se fut déclaré, au commencement de la Révolution, pour le parti populaire, fut assassiné entre sa mère et son épouse sur la route de rsormaudie, à peu de distance de son château <le la Rochc-Guyon. (A. N.)
2 De Luxembourjj, sa veuve. (A. r*s.)
3 ^Madame Dupuis était la petite-nièco de Corneille, protégée par Voltiiire, (t mariée par lui. On supposait à cette époque, mais à tort, que M. et madauie Dupuis et madame Denis s'étalent pris de querelle. (A. N.)
comble de la folie; on soupçonne que c'est son projet, mais je ne le crois pas.
On dit qu'il va paraître un arrêt du Parlement pour diminuer le nombre des couvents et fixer Fà^e où l'on pourra faire des vœux; ce sera Fouvrage de M. de Toulouse '; je vous renvoie à a (^azette pour ces sortes de nouvelles, je ne saurais m'occu})er de ce qui ne m'intéresse point. Je suis à peu prés comme un homme que connaissait mon pauvre ami Formont ; il disait : Apprenez que je ne m intéresse qu'aux choses qui nie regardent. Tout le monde est peut-être de même, mais il y a des (jens qui étendent les re^^ards sur beaucoup d'objets. Les miens sont fort circonscrits; et de la chose publique, il n'y a que les rentes et les pensions qui m'intéressent. Ces sentiments sont un peu bas, mais du moins ils sont naturels. En voilà assez pour aujourd'hui, je ne fermerai cette lettre qu'après avoir reçu la vôtre; c'est le vent d'ouest, à ce qu'on m'a dit, qui les amène le mardi et le samedi; celui de nord est le plus fréquent, ainsi je ne les attends jamais que le mercredi ou le dimanche.
Dites-moi comment vous trouvez cette phrase de ma lettre à Voltaire.
« Ne voyez jamais votre Catherine que par le télescope de » votre imafjination ; laissez toujours entre elle et vous la dis- » tance des lieux à la place de celle du temps; faites un roman » de son histoire et rendez-la aussi intéressante, si vous le )» pouvez, que la Sémiramis de votre tragédie. »
Mercredi matin , 23.
Cette maison de La Rochefoucauld est une tribu d'Israël, ce sont d'honnêtes et bonnes gens. La grand'maman s'accommode fort de madame d'Anville. Il n'y a point de morgue dans toute celte famille; il y a du bon sens, de la simplicité; mais je ne prévois pas que je forme une grande liaison avec eux. Si j'étais moins vieille, cela se pourrait, mais à mon âge on ne construit rien; c'est le temps où tout s'écroule. S'il ne me vient point de lettres, celle-ci sera finie.
* L'arclievêqvte de Toulouse. Il avait été élevé à la Sorhonne avecTurf|ot et l'ahbé Morcllet. Il descendait des Jjoménio, secrétaires d'Etat sons les rèfjnes de Henri III, Henri IV^, Louis XIII et Louis XIV. Etant très-jeune, il pensait déjà à devenir ministre et puisait ses principes d'hornm;; d'Elat dans les Mémoires àw cardinal de Retz. (A. N.)
De Saint- Joseph, inaidi 22 mars 1768.
(Ma date servira de signature.)
J'ai eu la visite de madame Denis, de M. et de madame Dupuis *; jn(]ez, monsieur, du plaisir que j'ai eu à parler de vous. Je les ai accablés de questions de votre santé, de la vie que vous menez, de la façon dont j'étais avec vous; si vous pensiez à me donner votre statue ou votre buste? J'ai été contente de leurs réponses. Votre santé est bonne; vous ne vous ennuyez point, et vous décorerez mon cabinet; souffrez à présent (|ue je vous interro(]fe. Pourquoi vous étes-vous séparé de votre compa(jnie? Je n'ai point été contente des raisons qu'on m'en a données. Gomment, à nos âges, peut-on renoncer à des liabitudes? Ce n'est point par une vaine curiosité que je vous prie de m' informer de vos motifs, mais par l'intérêt véritable que je prends à vous. Oui, monsieur de Voltaire, rien n'est si vrai, je suis et serai toujours la meilleure de vos amies. H y a cinquante ans que je vous connais , et par conséquent que je vous admire; cette admiration n'a fait que croître et s'em]>ellir par la comparaison de vous à vos contemporains, destinés à être vos successeurs. Je bénis le ciel d'être aussi vieille; il n'y a plus de plaisir à vivre; on n'entend plus que des lieux communs ou des extravagances. Si j'étais plus jeune, j'irais vous voir, et je m'accommoderais fort bien d'être en tiers entre vous et le père Adam; mais comme cela ne se peut pas, je vous renouvelle la demande que je vous ai déjà faite de m' envoyer toutes vos nouvelles productions; vous pouvez comptersur ma fidéhté. Je n'ai jamais donné copie de vos lettres , ni de ce que vous m'avez envoyé ; je les ai montrées à fort peu de personnes , et s'il y en a eu une d'imprimée, ce fut un certain M. Turgot, que je ne vois plus, qui a une mémoire diabolique, qui me joua ce tour. La Princesse de Babylone paraît, à ce qu'on m'a dit, et encore d'autres petits ouvrages; envoyez-moi tout cela, je vous conjure, sous l'adresse de M. ou de madame de Glioiseul; j'ai leur consentement. Il faut que je vous avoue, monsieur, une grande inquiétude que j'ai. Vous aimez si fort votre Gatberine, qu'il
1 Madame Dupuis était la petite-nièce do Corneille, que Voltaire avait protégée, et qui vivait chez lui avec son mari. (A. iN.)
470 CORRESPO^'DANCE COMPLETE
pourrait bien vous passer parla tète... Ah! ce serait une (grande folie ! Ne la voyez jamais que par le télescope de votre ima(]ination, faites-nous un beau roman de son histoire, rendez-la aussi intéressante que la Sémiramis de votre tragédie; mais laissez toujours entre elle et vous la distance des lieux, à la place de celle du temps. Si vous avez à voyaj^er, venez aux bords de la Seine; venez dans ma cellule, ce me serait mi grand plaisir de vous embrasser et de passer mes derniers jours avec vous.
^ mars 1768.
Quand j'ai un objet, mcidame, quand on me donne un thème, comme, par exemple, de savoir si l'âme des puces est immortelle; si le mouvement est essentiel à la matière; si les opérascomiques sont préférables à Cinna et à Phèdre, ou pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et le mont Jura ; ^alors j'écris régulièrement, et ma plume va comme une folle.
L'amitié dont vous m'honoi^z me sera bien chère jusqu'à mon dernier souffle, et je vais vous ouvrir mon cœur.
J'ai été pendant (juatorze ans l'aubergiste de l'Europe, et je me suis lassé de cette profession. J'ai reçu chez moi treis ou quatre cents Anglais qui sont tous si amoureux de leur patrie, que presque pas un ne s'est souvenu de moi après mon <lépart, excepté un prêtre écossais nommé Brown, eimemi de M. Hume, qui a écrit contre moi, et qui m'a reproché d'aller à confesse, ce qui est assurément bien dur.
J'ai eu chez moi des colonels français, avec tous leurs officiers , pendant ])lus d'un mois ; ils sentent si bien le roi , qu'ils n'ont pas eu seulement le temps d'écrire ni à madame Denis ni à moi.
J'ai bâti un château comme Béchamel, et une église comme Le Franc de Pompignan. J'ai dépensé cinq cent mille francs à ces œuvres profanes et pies; enfin, d'illustres dél)iteurs de Paris et d'Allemagne, croyant que ces munificences ne me convenaient point, ont jugé à propos de me retrancher les vivres pour me rendre sage. Je me suis trouvé tout d'un coup 2:)resque réduit à la philosophie; j'ai envoyé madame Denis soUicitcr
les généreux Français , et je me suis char(jé des généreux Allemands.
Mon âge de soixante-quatorze ans et des maladies continuelles me condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à madame Denis, qui avait forcé la nature pour vivre avec moi à la campagne. Il lui fallait des fêtes continuelles pour lui faire supporter l'horreur de mes déserts, qui, de l'aveu des Russes, sont pires que la Sibérie pendant cinq mois de l'année. On voit de sa fenêtre trente lieues de pays; mais ce sont trente lieues de montagnes, de neige et de précipices : c'est Naples en été et la Laponie en hiver.
Madame Denis avait besoin de Paris ; la petite Corneille en avait encore plus besoin; elle ne l'a vu que dans un temps où ni son âge ni sa situation ne lui permettaient de le connaître. J'ai fait un effort pour me séparer d'elles et pour leur procurer des plaisirs, dont le premier est celui qu'elles ont eu devons rendre leurs devoirs. Voilà, madame, l'exacte vérité, sur laquelle on a bâti bien des fables, selon la louable coutume de votre pays, et je crois même de tous les pays.
J'ai reçu de Hollande une Princesse de Bahjlone; j'aime mieux les Quarante -écus, que je ne vous envoie point , parce que vous n'êtes pas arithméticienne, et que vous ne vous souciez guère de savoir si la France est riche ou pauvre. La Princesse part sous l'enveloppe de madame la duchesse de Choiseul ; si elle vous amuse, je ferai plus de cas de l'Euphrate que de la Seine.
J'ai reçu une petite lettre de madame de Choiseul : elle me paraît digne de vous aimer. Je suis fâché contre M. le président Hénault; mais j'ai cent fois plus d'estime et d'amitié pour lui que je n'ai de colère.
Adieu, madame : tolérez la vie, je la tolère bien. Il ne vous manque que des yeux, et tout me manque. Mais assurément les sentiments que je vous dois et que je vous ai voués ne me manquent pas.
MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAND A M. HOEACE WALPOLE.
Paris, dimanche Î5 avril 1768.
Votre lettre du 24 mars n'a pas été mise à la poste sur-lechamp, puisqu'elle ne me parvient qu'aujourd'hui. Je viens de
recevoir en même temps une lettre de Voltaire; je satisferai votre curiosité en vous en faisant l'extrait :
«Quand j'ai un objet, madame, quand on me donne un » thème, comme, par exemple, de savoir si l'âme des puces est » immortelle ; si le mouvement est essentiel à la matière ; si les » opéras-comiques sont préférables à Cinna et à Phèdre, ou » pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et » le mont Jura; alors j'écris régulièrement, et ma plume va » comme une folle ' . »
Je n'ai point encore reçu cette Pi^incesse de Bahylone, mais je l'ai lue; il y a quelques traits plaisants, mais c'est un mauvais ouvra(je , et, contre son ordinaire, fort ennuyeux. Il ne me répond point sur l'article de ma lettre où je lui parlais de la Czarine; je ne serais point étonnée qu'il l' allât trouver. On m'attribue un bon mot sur les philosophes modernes, dont je ne me souviens point, mais je l'adopterais volontiers. On disait que le roi de Prusse ou le roi de Pologne vantait beaucoup nos philosophes d'avoir abattu la forêt de préjugés qui nous cachait la vérité ; on prétend que je répondis : Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots?
Il est arrivé un accident effroyable ces jours-ci dans un couvent appelé la Présentation. Sept petites fdles couchant dans la même chambre, une d'elles mit une chandelle sous son pot de chambre pour la reprendre quand les religieuses qui avaient soin d'elles seraient retirées : elle s'endormit en lisant; le feu prit à son lit qui était à côté de la porte , le feu gagna la porte et tous les autres lits. Cinq ont été absolument brûlées, deux autres se jetèrent par la fenêtre; l'une a le visage brûlé et l'autre les pieds et beaucoup d'autres parties du corps; on ne put entrer dans la chambre , parce que la porte était en feu ; jugez quelle désolation pour les pères et mères de ces enfants. Il y avait trois demoiselles de Ligny, c'est l'aînée qui a mis le feu; la cadette, qui n'a que dix ans, est une de celles qui se sont sauvées, l'autre est mademoiselle de Modave; les trois autres brûlées s'appellent Lusignan, Briancourt, Bélanger; il y avait beaucoup de filles de condition dans cette maison.
Milady Pembroke part aujourd'hui pour l'Ile-Adam, elle y restera tout le voyage; on n'en reviendra que dimanche. La pauvre Lloyd est laissée pour les gages.
^ Madame du Dcffand cite ainsi in extenso la lettre du 20 mars qui précède et que nous jugeons inutile de répéter. (L.)
Le Ghabrillant, petit-gendre de madame d*Ai(juillon, a perdu, au trente et quarante, soixante -treize mille francs; il avait dépensé, depuis son mariage, quarante mille écus en équipages, en habits, etc. Le jeu ici est terrible; M. de la Trémouille, à la même séance que le petit Ghabrillant, qui se passait chez un M. de Boisgelin, cousin de celui qui est chez vous,- perdit cent cinquante-six mille livres, et le maître de la maison, quarantehuit; c'est un M. le chevalier de Franc qui a gagné toutes ces sommes. Il n'y avait que ces quatre personnes. Je ne saurais comprendre comment , dans un pays policé , on ne puisse pas trouver quelque expédient pour remédier à un tel dérèglement.
La reine et le président vont fort mal.
LA MÊME AU MEME
Paris, mardi 2 avril 1768.
Vous m'avez cité la Nouvelle Héloïse; permettez, à mon tour, que je vous raconte une petite histoire. Feu le cardinal d'Estrées, âgé de soixante-dix, quatre-vingts ou cent ans, c'est tout de même, se trouva un jour avec madame de Gourcillon, plus belle qu'un ange, plus précieuse que tout l'hôtel de Rambouillet, d'un maintien, d'une sagesse, d'une réputation merveilleux. Les charmes de cette belle dame ragaillardirent le vieux cardinal; il avait de l'esprit, de la grâce : il lui dit des galanteries, il voulut même baiser sa main; elle prit un ton sévère, le repoussa, le traita fort mal : «Ah! madame, madame ! s'écria le vieux cardinal, fOW5/^ro<r//<7we5; vos rigueurs. ^^ Soudain sa flamme s'éteignit, et, comme dit madame de Sévigné, il lui vit des cornes.
Je n'en verrai jamais à la grand'maman : elle n'est que trop bonne, trop indulgente, trop modeste; elle veut être parfaite, c'est son défaut, et le seul qu'elle jmisse avoir. Quoique je compte assez sur ses bontés pour l'avouer de tout ce qu'elle peut dire de moi, j'affirme et je proteste qu elle n'a point concerté avec moi ni ne m'a communiqué la lettre que vous avez reçue d'elle : apparemment c'était une réponse à ce que vous lui avez écrit ; je ne lui parle jamais de vous , que quand elle m'interroge; si vous ne vous en rapportez pas à ma prudence, rapportez-vous-en du moins à mon amour-propre; mais lais-
sons là toutes ces noises et ces chicanes , elles sont ennuyeuses pour vous, et fort peu divertissantes pour moi; il vaut bien mieux conter des histoires; en voici une tra^jique et bien singulière.
Un certain comte de Sade *, neveu de l'abbé auteur de Pétrarque, rencontra, le mardi de Pâques, une femme {jurande et bien faite, â(jée de trente ans, qui lui demanda l'aumône; il lui fit beaucoup de questions, lui marqua de l'intérêt, lui proposa de la tirer de sa misère, et de la faire concierge d'une petite maison qu'il a auprès de Pariî;. Cette femme l'accepta; il lui dit de venir le lendemain matin l'v trouver; elle y fut; il la conduisit d'abord dans toutes les cliambi^es de la maison, dans tous les coins et recoins, et puis il la mena dans le grenier; arrivés là, il s'enferma avec elle, lui ordonna de se mettre toute nue; elle résista à cette proposition, se jeta à ses pieds, lui dit qu'elle était une honnête femme; il lui montra un pistolet qu'il tira de sa poche, et lui dit d'obéir, ce qu'elle fit surle-champ; alors, il lui lia les mains, et la fustigea cruellement. Quand elle fut tout en sang, il tira un pot d'onguent de sa poche, en pansa ses plaies, et la laissa; je ne sais s'il la fit boire et manger, mais il ne la revit que le lendemain matin. 11 examina ses plaies, et vit que l'onguent avait fait l'effet qu'il en attendait; alors, il prit un canif, et lui déchiqueta tout le corps : il prit ensuite le même onguent, en couvrit toutes les blessures, et s'en alla. Cette femme désespérée se démena de façon qu'elle rompit ses liens, et se jeta par la fenêtre qui donnait sur la rue. On ne dit point qu'elle se soit blessée en tombant; tout le peuple s'attroupa autour d'elle; le lieutenant de police a été informé de ce fait; on a arrêté M. de Sade, il est, dit-on, dans le château de Saumur. L'on ne sait pas ce que deviendra cette affaire, et si l'on se bornera à cette punition, ce qui pourrait bien être, parce qu'il appartient à des gens assez considérables et en crédit ; on dit que le motif de cette exécrable action était de faire l'expérience de son onguent.
Voici la tragédie, tâchez de vous en distraire, et écoutez ce petit conte :
^ Le trop fameux érbtoinane dont les ouvrages ne se nomment pas, quoique se vendant fort bien (sous le manteau}, et dont les cruelles et lâches débauches ne se racontent pas. Tout ce qu'on peut en dire se trouve dans les Curioxité.f (le l'histoire de France (Procès célèbres), parle bibliophile Jacob. Paris, Delahays, 1858, p. 225 à 243. (L.)
Un curé de villag^e élevait un petit (garçon nommé Raimond ; quand il en était content, il l'appelait Raimonet. Raimond était gourmand : il allait dans le jardin mander les fruits; le curé ne le trouvait pas bon. Un matin, avant que de dire sa messe, le curé s'alla promener et surprit Raimond à un espalier de muscat , dont il man(jeait avec grand appétit. Le curé fut en grande colère , et fouetta bien fort le petit Raimond ; et puis tout de suite il alla à la paroisse dire sa messe, et ordonna au petit Raimond de venir lui répondre, comme il avait coutume. Le petit drôle, boufli de colère, fut obligé d'obéir; le curé commence sa meijse, se retourne, dit : Dominus vohiscum.
Point de réponse Dominus vobiscum; Raùnond, réponds
donc. Point de réponse Dominus vohiscum; Raimonet,
réponds donc : — Et cum spiritu iuo, Jichu ftatteur ! Il faudrait que cela fût bien conté, pour faire rire.
Mercredi 13, à onze heures.
Depuis bier j'ai appris la suite de M. de Sade. Le village où est sa petite maison, c'est Arcueil ; il fouetta et déchiqueta la malheureuse le même jour, et tout de suite il lui versa du baume dans ses plaies et sur ses écorcbures; il lui délia les maitis, l'enveloppa dans beaucoup de linges, et la coucha dans un bon lit. A peine fut-elle seule, qu'elle se servit de ses draps et de ses couvertures pour se sauver par la fenêtre. Le juge d' Arcueil lui dit de porter ses plaintes au procureur général et au lieutenant de police. Ce dernier envoya chercher M. de Sade, qui, loin de désavouer et de rougir de son crime, prétendit avoir fait une très-belle action, et avoir rendu un grand service au pul)lic par la découverte d'un baume qui guérissait sur-le-eliamp les blessures ; il est vrai qu'il a produit cet effet sur cette femme. Elle s'est désistée de poursuivre son assassin, apparemment moyennant quelque argent; ainsi il y a tout lieu de a-oire qu'il en sera quitte pour la prison.
Le fils de F Idole, qui n'est pas encore de retour de ses voyages , mais qui arrive bientôt , doit épouser mademoiselle des Alleurs, fdle de celui qui a été à Constantinople; sa mère est Lubomirska, qui s'est remariée à M. de Lire; elle en est séparée, et elle est dans un couvent; sa fille a dix-sept ans '; elle est jobe, elle a vingt-deux mille livres de rente, elle est
1 La fille de madame des Allenrs. (A. N.)
nièce de madame Sonin, et c'est Pont-de-Veyle qui fait ce mariage.
Je soupai, hier au soir, chez le président avec la milady', que de plus en plus je trouve aimable, et avec ma honne amie Lloyd, qui ne m'a pas encore démis le poignet ^ : mais à la fin elle y parviendra.
Si je reçois cette aprés-dînée une lettre, je joindrai la réponse à ceci; sinon ceci partira toujours.
La traduction de Tacite, par l'abbé de la Bletterie, auteur de la Vie de Julien, paraît depuis quelques jours ; on en a tiré deux mille exemplaires, qui sont tous enlevés; j'en ai pris deux, un pour moi, l'autre pour vous, si vous en avez envie.
J'ai fait une réponse à Voltaire, dont la grand'maman est fort contente; mais je ne vous l'enverrai pas que vous ne me la demandiez.
A deux heures.
Voilà votre lettre, j'en suis contente. Considérez, je vous prie, qu'on n'a pas le temps de se brouiller et de se raccommoder à mon âge.
Vous ne me répondez point sur le portrait que je vous ai fait de madame de Maintenon; vous n'en êtes peut-être pas content; je ne le suis pas des épitliétes que vous mettriez sous les quatre portraits '. Voici celles que j'y mettrais : à madame
* Lady Pembroke. En parlant de cette dame, dans une autre lettre qu'on ne publie pas, madame du Doifand dit : « J'aime beaucoup la milady (Pembrocke); plus je la vois, plus je la trouve aiuiable. Sa .simplicité, son naturel, sa douceur, sa modestie, ont quelque chose de piqtiant. Sans être vive, elle est animée; elle a de la justesse dans les juf[ements qu'elle porte, et je lui crois <lu discernement. Sa politesse, toutes ses manières, sont extrêmement nobles. J'ai le projet d'aller souper dimanche à son hôtel garni, entre elle et ma bonne amie Lloyd. Si j'en reviens sans que mes poignets soient démis, jo vous prierai d'en rendre grâce à Dieu. »
2 Elle veut dire: en secouant sa main, manière de saluer générale en An- {{leterre dans toutes les classes. Cet usage, presque inconnu en France il y a <"inquante ans, s'est introduit au commencement de la révolution, et entre •chaque jour davantage dans nos habitudes sociales. (A. N.)
3 M. Walpole avait dit dans sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réponse : « Je serais charmé, à mon retour en France, de lire les Lettres de madame de Maintenon et de la princesse des Ursins. Je ne crois pas cependant que ces lettres ressemblent aux vôtres et à celles de madame de Sévigné. Que de fausseté, d'hvpocrisie, ne doit-on pas trouver dans la correspondance de ces deux créatures andjitieuses, adroites, glorieuses, pleines de bon sens, et cherchant à l'envi à se tromper et à se surpasser l'une l'autre! Je voudrais avoir les portraits de ces deux femmes ensemble, non pas pour faire pendant, mais pour
de Maintenoii, prudence, persévérance. Madame des Ursins, à peu près la même que vous. Celle de la grand'maman, j'ajouterais à la raison, la justice et la bonté. Et pour moi, r affectation, le roman, etc. On m'y reconnaîtrait d'abord.
Paris, 10 avriH768.
Vraiment, vraiment, monsieur, j'ai bien d'autres questions à vous faire que sur l'àme des puces, sur le mouvement de la matière, sur l'opéra-comique, et même sur le départ de madame Denis. Ma curiosité ne porte jamais sur les cboses incompréhensibles, ou sur celles qui ne tiennent qu'au caprice. Vous m'avez satisfaite sur madame Denis, satisfaites-moi aujourd'hui sur un bruit qui court et que je ne saurais croire. On dit que vous vous êtes confessé et que vous avez communié; on l'affirme comme certain. Vous devez à mon amitié cet aveu, et de me dire quels ont été vos motifs, vos pensées, comment vous vous en trouvez aujourd'hui, et si vous vous en tiendrez à la sainte table, ayant réformé la vôtre. J'ai la plus extrême curiosité de savoir la vérité de ce fait ; s'il est vrai, quel trouble vous allez mettre dans toutes les têtes, quel triomphe et quelle édification! quelle indignation, quel scandale, et pour tous en général quel étonnement! Ce sera, sans contredit, faire un grand bruit.
J"ai reçu votre Princesse de Balyylone, qui m'a fait grand plaisir. Il y a bien de nouvelles brochures dont on m'a parlé, et que vous devriez m' envoyer ; je suis plus curieuse de ce qui vient de vous (et à plus juste titre), que vous ne pouvez ni ne devez l'être des prétendues merveilles du Nord. Vous avez lu r Honnête criminel; vous a-t-il fait fondre en larmes? C'est l'effet général qu'il a produit, excepté sur quelques mauvais cœurs comme moi, qui, pour justifier leur insensibilité, prétendent qu'il n'y a pas un sentiment naturel.
opposer au tableau de vous et de la {{rand'mainan. J'y écrirais sous le vôtre, le naturel; sous celui de la {îrand'uiaman, la raison; sous la Maintenon, l'artiKce; et sous la princesse, l'ambition. Savez-vous ce qui s'ensuivrait? le grand nombre aimerait, leur vie durant, à être les dernières, et après leur mort, d'avoir été les premières. » (A.IS.)
Le monde est devenu bien sot depuis que vous l'avez quitté; i] semble que chacun cherche à tâtons le vrai et le beau, et que personne ne l'attrape; mais il n'y a personne qui puisse ju(jer des méprises. Je ne prétends pas à cet avantage; je ne suis pas plus éclairée qu'un autre, mais j'ai des modèles du beau, du bon et du vrai, et tout ce qui ne leur ressemble pas ne saurait me séduire.
Quand je ne vous lis pas, savez-vous quelle est ma lecture favorite? C'est le Journal encyclopédique ; j'en ai fait l'acquisition depuis peu; c'est le seul journal que j'aie jamais lu avec plaisir. Ai-je tort ou raison? Mais, monsieur, ai-je tort ou raison, de causer si familièrement avec vous, et appartient-il à une vieille sibylle, renfermée dans sa cellule, assise dans un tonneau, d'interro(jer et de fati^juer l'Apollon, le philosophe, enfin le seul homme de ce siècle? Je crains que nous ne perdions bientôt celui qui était peut-être le plus aimable , le pauvre président; il s'affaiblit tous les jours.; je lui ai lu votre lettre, il ne m'a point fait voir la vôtre, il m'a seulement dit que vous n'aviez pas lu le supplément à son article Tolérance.
Ah! monsieur, si vous connaissiez madame la duchesse de Ghoiseul, vous ne diriez pas quelle est digne de in aimer, mais vous diriez que personne n'est dig^ne d'être aimé d'elle, et qu'elle est aussi supérieure à toutes les femmes passées , présentes et à venir, que vous Fêtes à tous les beaux esprits de ce siècle.
Adieu, monsieur; en me répondant, laissez courir votre plume comme une folle, vous me prouverez que vous m'aimez; vous me divertirez et vous me ferez grand bien.
3IADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, diinanclie 22 mai 1768.
Du taffetas pour des coupures ne voudrait rien dire; mais s'il y a pour des coupures, on peut bien ne pas le comprendre, si on n'en a jamais entendu parler; mais on voit bien que cela veut dire quelque chose, et on s'informe '. Enfin tout est
1 La duchesse de Choiseul avait fait prier M. Walpole, par madame du Defl'and,de lui envoyer du taffetas pour des coupures. M. Walpole, qui n'avait jias compris cpi'il s'agissait du taffetas d'Angleterre pour mettre sur les coupures (black sticking plaisler)^ envoya des coupures de taffetas de différentes espèces, méprise qui amusa beaucoup madame de Glioiseul. (A. N.j
ticlairci, cela a extrêmement diverti la prand'maman, et sauf votre respect et la soumission que j'ai à vos décisions, je crois que vous feriez bien de lui écrire un mot. Elle est à Chanteloup , fort occupée à faire un petit ouvrage sur un pot de chambre et des petits pois que j'ai reçus , il y a aujourd'hui quinze jours, sous le nom de la grand'maman, avec une lettre de l'abbé Barthélémy; le tout imaginé, donné et composé par madame de la Yaîlière. M. de Ghoiseul était dans la confidence; il y a eu des lettres à l'infini ; l'abbé a recueilli toutes les pièces , il en formera un roman , une histoire ou un poëme , qui sera dédié à M. de Ghoiseul.
Ce chevalier de Listenay ', dont je vous ai parlé, est positivement celui avec lequel vous avez soupe ; il est parti aujourd'hui pour Chanteloup. Je le trouve un bon homme, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit, il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux ; quand il ouvre la bouche, on croit qu'il bâille, et qu'il va faire bâiller ; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni béte; et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable.
Je ne connais point M. de Monaco ' ; mais il y a vingt-cinq ans que je lui trouvais l'air d'un héros de roman, non pas d^Astree ni de Clëlie, mais de la Princesse de Clèves, ou de la reine de Navarre. Je ne connais pas non plus le petit Rochechouart; M. Selwyn m'en paraît coiffé. Je crois que vous voyez un peu en beau le baron de Breteuil ^ ; homme d'esprit, c'est
^ A la mort de son frère aîné, il devint prince de Beaufremont. Son fils épousa mademoiselle Pauline de la Vauguyon , fille du duc de la Vauguyon , pair de Franco. (A. N.)
- Le prince de 3'Ionaco, qui se tronvait alors en Angleterre, }>ère du prince Joseph de Monaco, marié, comme nous l'avons dit plus haut, à l'une des filles de la duchesse de Stainville. (A. IS.)
3 Alors en xVngleterrc. Il fat depuis ambassadeur à Naples et à Vienne. Revenu en France on 1783, le baron de Breteuil fut npmmé nùiiistre d'Etat au département de Paris et de la maison du roi. Il montra beaucoup d'acharnement contre le cardinal de Rohan dans l'affaire dji Collier. En 1787, l'archevêque de Toulouse le força à donner sa démission du ministère de la maison du roi. Il emporta, cependant, dans sa retraite, la confiance du roi et de la reine; aussi fut-il mis, en 1789, à la tète du ministère, après le renvoi de M. Necker, qui ne dura que trois jours. L'époque du retour de ce nnnistre fut celle du départ de M. de Breteuil. Après qu'il eut quitté la France, Louis XVI lui confia un pouvoir illimité ])our traiter avec les cours étrangères. Eu 1802, il rentra en France, et il est mort à Paris en 1807. (A. N.)
beaucoup dire; sa manière ne me déplaît pas, et il m'aurait peut-être plu davantage, s'il m'avait paru faire plus de cas ■ de moi, mais après m' avoir vue quelquefois, il m'a laissée là. On a beau se flatter qu'on juge sans prévention, notre amour-propre entre toujours dans les jugements que nous por- M tons. ■'
Je ne puis vous rendre raison de la conduite de madame de Guerchv; je me suis enfin lassée d'envoyer et de me faire écrire chez elle, elle ne voit encore que ses parents et ses plus intimes amis. Il n'y avait que treize ou quatorze personnes à la noce de sa fille (avec le comte d'Ossonville), et jamais enterrement ne fut plus triste. Je trouve M. Elie de Beaumont' un impertinent; ^. il y a quelque temps que je le rencontrai avec sa femme chez ■| votre ambassadrice : ils me parlèrent l'un et l'autre de votre Richard, qu'ils louèrent; ils devaient me venir voir, et je n'en ai point entendu parler. M. de Nivernois est, ce me semble, le U mâle de l'Idole*; tout cela est ridicule. Mon Dieu, mon Dieu! qu'il y a peu de gens supportables ! mais de gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plus j'observe ; car al moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tout le monde détestable : celle-ci (madame de Forcalquier) est honnête personne, mais elle esthète, entortillée, obscure, pleine de gahmatias qu'elle prend pour des pensées ; celle-là (madame de Jonsac) ^ est raisonnable, mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses attentions; cette autre (madame d'Aubeterre) * jabote comme une pie, son élocution est celle des filles d'opéra; cette autre (la duchesse d'Aiguillon) parle comme une inspirée, ne sait presque jamais ce qu'elle dit; et tout ce qu'elle veut Jl
^ Homme de robe et homme de lettres, qui a commencé à se faire connaître par son Mémoire pour la famille de Calas, dont Voltaire avait em- Lrassé la cause avec tant de chaleur. Madame Elie de Beaumont, sa femme, s'est également distinguée dans le monde littéraire, par les Lettres du marquis de Rozelle, roman qui n'est pas sans mérite, et par quelques autres ouvrages. (A. N.)
2 Le duc de INivernois, Louis-Jules-Mancini, né à Paris en 1716. Il fut un des plus magniHques seigneurs et l'un des hommes les plus aimables de son temps. On a souvent cité l'éclat de son ambassade à Londres, où il fut appelé en 1763. A son retour il fut nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles -lettres. La collection de ses OEuvres comprend huit volumes in-S^. Mais on ne lit plus guère de lui qu'un certain nombre de poésies fugitives et de fables écrites avec grâce et avec esprit. (iV. N.)
3 Sœur du président Ilénault. (A. IN.) * IXièce du président et de madame de Jonsac. (A. IN.j
conclure, c'est qu'elle est un grand esprit, qu'elle est savante, brillante, etc., etc. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurait l)ien d'autres à peindre qui seraient encore bien pis, car du moins dans celui-ci il n'y a pas trop de fausseté, de jalousie, ni de mauvais cœur. Il est très-vrai qu'il n'v a que la (jrand'maman qu'on puisse aimer, et qui dég^oûte de tout le reste.
Enfin , vous êtes donc content de cette lettre de madame de Sévi(}né \ Je souhaite que vous puissiez avoir les trente-trois autres; mais j'en doute. La première, qui vous a tant déplu, venait de M. de Gastellane , c'était de celles qu'on avait mises au rebut; il n'en a que de celles à sa fille, et elle fut prise au hasard.
La reine ^ reçut avant-hier l' extrême-onction; elle est peutêtre morte au moment présent. On dit que le roi ira à Marly tout de suite, et y passera six semaines, et qu'ensuite il ira à Gompiè(pe ; ces arran^^ements ne m'intéressent que par rapport à la grand'maman; son retour en est dépendant.
J'ai fait vos compliments à madame de Forcalquier; elle les a reçus très-agréablement, et consent avec plaisir à vous donner la troisième place dans notre loge. Je vis hier votre ambassadrice; l'ambassadeur^ ne voit encore personne; il a été fort malade. J'aurai ce soir à souper peut-être vingt personnes, entre autres M. Saint-John, qui m'apporta du thé, du taffetas pour des coupures, avec une grande lettre de M. Selwyn. Il me paraît qu'il n'a pas le projet de venir ici cette année. Il me dit qu'il ne compte plus retrouver le président; mais qu'il espère encore me revoir, que je suis moins vieille que sa mère, qui se porte bien, et qui ne mourra pas si tôt.
C'est une chose assez fâcheuse que toutes les lettres soient ouvertes; cela gêne beaucoup. Mandez-moi où en* est la Cornéli'e * du président; je suis fâchée que vous ayez entrepris cet ouvrage.
1 Cette lettre est une des trente-quatre lettres orifpnales de madame de Sévigné , qui étaient entre les mains de deux dames âgées , de Montpellier, et que le comte de Grave, ami de madame du Deffand, obtint d'elles pour M. Walpole. Toutes ces lettres se trouvent à Stravvberry-Hill, et ont été j)ul)liées depuis. (A. N.)
2 Marie Leczinska, fille de Stanislas, roi de Pologne, et femme de Louis XV. (A. IN.)
•^ Le comte d'HarcoiU't, père du comte actuel de ce nom, a succédé au lord Rocliford comme ambassadeur d'Angleterre en France. (1827.) (A. IN.) ^ Tragédie du président Hénault, qu'il avait composée dans sa première I. 31
LA MÊME AU MÊME
Paris, dimanche 26 juin 1768.
Vous êtes un être ineffable , vous êtes l'éternité ou le commencement, le vide ou le plein, incompréhensible de toute manière. J'abandonne la recherche de tout ce qui est de ce genre, et je conclus qu'il ne m'est pas nécessaire de le comprendre. Vous êtes un second Daniel : vous devinez fort bien ce qu'on a rêvé; mais votre science ne va pas si loin que la sienne, puisque vous n'en tirez pas le pronostic. »
Ah! oui, je vous permets toute licence; mon indulgence est fj extrême, elle va jusqu'à souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Le grand-papa se porte bien; mais la reine n'est plus; elle mourut vendredi 24 , entre dix et onze heures du soir. Le roi est à Marly pour plusieurs jours. Je crois que la grand maman reviendra la semaine prochaine. Je suis très-déterminée à ne lui pas dire un mot de ma pension \ Je ne doute pas qu'elle ne fasse son devoir de grand' maman , ainsi que son époux celui de grand-papa : si l'amitié ne les y engage pas , mes sollicitations seraient inutiles ; je suis fort tranquille sur cet article.
Voulez-vous que je vous envoie notre pièce du Joueur? Je l'ai excessivement approuvée. L'auteur, qui est M. Saurin, en a été flatté et me l'a apportée avec de jolis vers. Je ne vous en- il voie plus rien de Voltaire, parce qu'il dit toujours les mêmes choses , et je trouve que la prédiction du chevalier de Boufflers , pour dans cinquante ans , est déjà arrivée ; que tous les écrits sur cette matière sont aussi superflus , aussi plats et aussi ennuyeux que s'ils étaient contre les sorciers et les magiciens.
Votre Cornélie ^ n'est point encore arrivée ; mais M. de
jeunesse, et dont M. Walpole a fait imprimer un certain nombre d'exemplaires à Strawberry-Hill. Cette tragédie n'a point été imprimée en France dans les OEuvves du président Hénault, où l'on trouve seulement son Marins a Scyrthe. Voltaire a dit du président :
Les femmes l'ont pris fort souvent
Pour un ignorant agréable ;
Les gens en us pour un savant. (A. N.)
1 Madame du Deffand jouissait d'une pension de six mille livres, que lui faisait Marie Leczinska. (A. N.)
2 Les exemplaires de la tragédie du président Hénault, imprimée à Strawberry-Hill. (A. N.)
Montigny en a eu des nouvelles, et il m'a dit qu'elle ne pouvait pas tarder. Le président est fort sensible à cette marque <!' amitié, mais il est dans la crainte que cet ouvrage ne lui attire des critiques. Madame de Jonsac et moi nous le rassurons, en lui disant que, comme elle ne sera pas en vente, il sera le maître de ne la donner qu'à qui il voudra. Je voudrais que madame Greville en reçût un exemplaire de ma part.
J'ai, dites-vous, l'esprit critique, et vous, vous l'avez or- {jueilleux : cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous , vous amusez ; vous trouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi , qu'il serait heureux d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer; je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dé(joiit de la vie qui est peut-être bon à quelque chose ; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses.
Ne sachant que lire, j'ai repris, à votre exemple, VHéloïse de Rousseau ; il y a des endroits fort bons ; mais ils sont noyés dans un océan d'éloquence verbiageuse. Je cravonne les endroits qui me plaisent : ils sont en petit nombre , en voici un :
« Les âmes mâles ont un idiome dont les âmes faibles n'ont » pas la grammaire, m
Dites-moi quel est un Anglais dont madame de Forcalquier m'a donné la connaissance ; il me paraît comme un assez bon homme; on l'appelle le général Irwin '. Je regrette tant soit peu la miladv Pembroke et la bonne fille Lloyd; je les aimais mieux que deux princesses polonaises, dont l'une s'appelle Radziwil, et l'autre Lubomirska. Je suis quelquefois effravée quand je passe en revue tout ce que je connais; je ne suis plus étonnée qu'il y ait si peu d'élus; pour peu que Dieu fût plus difficile que moi, il n'y en aurait point du tout.
Ma relation avec la grand' maman n'est plus de la même vivacité que dans les commencements : c'est plus ma faute que
^ Le général Irwin entra dans le monde comme pa{;e d'honneur de Lionel, duc de Dorset, lorsque ce seif;neur occupait la place de lord lieutenant d'Irlande. Par la protection de ce duc, il fut poussé dans l'armée, et obtint un régiment. Il se maria ensuite, et se livra à de folles dépenses, qui finirent par le mettre dans de grands embarras. (A. N.) ,
la sienne; je n'aime point à écrire : vons direz avec raison que vous n'êtes pas payé pour le croire. Adieu.
Je vais tout à l'heure chercher dans les Nouvelles de la reine de Navarre le sujet de votre tra^^édie '.
Dimanche, 3 juillet 1768.
Vous vous applaudissez peut-être, monsieur, de m'avoir perdue. Oh! que non, de telles bonnes fortunes ne sont pas ^ faites pour vous, vous ne me perdrez jamais. Soyez saint ou 91 profane, je ne cesserai point d'entretenir une correspondance qui me fait tant de plaisir; je ne savais cependant comment m'y prendre pour la renouer; mais voilà le président qui m'en H fournit une occasion admirable. M. Walpole, qui a une trèsbelle presse à sa campagne', vient de lui faire la galanterie d'imprimer son premier ouvrage^; il veut que ce soit moi qui vous l'envoie; il n'oserait pas, dit-il, vous faire lui-même un tel présent. Cette pièce et votre OEdipe sont des productions du même âge, mais qui ne sont pas faites, dit-il, })our êtro comparées.
« Je ne décide point entre Genève et Rome. »
L'amitié que j'ai pour les deux auteurs me garantit de toute partialité.
Aurai-je toujours à me plaindre de vous, monsieur? Sans madame la duchesse de Ghoiseul, j'aurais la honte, et encore plus rennui, de ne rien lire de vous; est-ce ainsi qu'on traite sa plus ancienne amie? Vous êtes pis que Lamotte et Fontenelle; ils préféraient les modernes aux anciens, mais ces anciens étaient morts, et les modernes étaient eux-mêmes. Moi, je suis vivante, et ceux que vous me préférez ne vous ressemblent point, mais point du tout, monsieur, soyez-en persuadé ; protégez-les comme votre livrée et rien par delà. L'humeur que j'ai contre vous me rend caustique; faisons la paix, et reprenons notre commerce.
1 La mère mystérieuse. (A. N.)
2 A Strawberry-Hill. (A. N.')
3 Corne'fie , tragédie. (A. N.)
J'enverrai mon paquet à madame Denis; j'imagine qu'elle a des moyens pour vous faire tenir ce qu'elle veut. Je suis très- < ontente du discours à votre vaisseau ; mais pourquoi des coups de patte à ce pauvre La Bletterie? ne savez-vous pas par qui il est protégé * ?
« Enfants du même Dieu, vivez du moins on fières. »
J'aime votre galimatias pindarique, et par-dessus tout je vous aime, mon cher et ancien ami.
Du 13 juillet 1768.
Vous me donnez un thème, madame, et je vais le remplir, car vous savez que je ne peux écrire pour écrire. C'est perdre son temps et le faire perdre aux autres. Je vous suis attaché depuis quarante-cinq ans ^. J'aime passionnément à m' entretenir avec vous; mais encore une fois, il faut un sujet de conversation .
Je vous remercie d'abord de Cornélie Vestale. Je me souviens de l'avoir vu jouer il y a cinquante ans; puisse l'auteur la voir représenter encore dans cinquante ans d'ici! Mais malheureusèment ses ouvrages dureront plus que lui; c'est la seule vérité triste qu'on puisse lui dire.
Saint ou pi^ofane, dites-vous, madame. Hélas! je ne suis ni dévot ni impie; je suis un solitaire, un cultivateur enterré dans un pays barbare. Beaucoup d'hommes à Paris ressemblent à dés singes; ici ils sont des ours. J'évite autant que je peux les uns et les autres; et cependant les ongles et les dents de la persécution se sont allongés jusque dans ma retraite ; on a voulu empoisonner mes derniers jours. Ne vous acquittez pas d'un usage prescrit, vous êtes un monstre d'athéisme ; acquittezvous-en, vous êtes un monstre d'hypocrisie. Telle est la logique de l'envie et de la calomnie. Mais le roi, qui certainement n'est jaloux ni de mes mauvais vers ni de ma mauvaise prose, n'en croira pas ceux qui veulent m' immoler à leur rage. Il ne se
1 Par le duc de Glioiscul. (A. N.)
'- La liaison de Voltaire et de madame du Deffond avait donc commencé en 1723. (L.)
486 CORRESPO^'DANCE COMPLÈTE
servira pas de son pouvoir pour expatrier, dans sa soixantequinzième année, un malade qui n'a fait que du bien dans le pays sauvage qu'il habite.
Oui, madame, je sais très-bien que le janséniste la Bletterie demande la protection de M. le duc de Ghoiseul; mais je sais aussi qu'il m'a insulté dans les notes de sa ridicule traduction de Tacite. Je n'ai jamais attaqué personne ; mais je puis me défendre. C'est le comble de l'insolence janséniste que ce prêtre m'attaque; il trouve mauvais que je le sente. D'ailleurs, s'il demande l'aimiône dans la rue à M. le duc de Ghoiseul, pourquoi me dit-il des injures en passant, à moi, pour qui M. le duc de Ghoiseul a eu de la bonté avant de savoir que la Bletterie existât? Il dit, dans ?>^Préface, que Tacite et lui ne pouvaient se quitter; il faut apprendre à ce capelan que Tacite n'aimait pas la mauvaise compagnie.
On croira que je suis devenu dévot, car je ne pardonne point; mais à qui refusé-je grâce? G' est aux méchants, c'est aux insolents calomniateurs. La Bletterie est de ce nombre. Il m'impute les ouvrages hardis dont vous me parlez , et que je ne connais ni ne veux connaître. Il s'est mis au rang de mes persécuteurs les plus acharnés.
Quant aux petites pièces innocentes et gaies dont vous me parlez, s'il m'en tombait quelqu'une entre les mains dans ma profonde retraite, je vous les enverrais sans doute; mais par qui et comment? et si on vous les lit devant le monde, est-il bien sûr que ce monde ne les envenimera pas? La société à Paris a-t-elle d'autres aliments que la médisance, la plaisanterie et la malignité? Ne s'y fait-on pas un jeu de déchirer, dans son oisiveté, tous ceux dont on parle? Y a-t-il une autre ressource contre l'ennui actif et passif, dont votre inutile beau monde est accablé sans cesse? Si vous n'étiez pas plongée dans l'horrible malheur d'avoir perdu les yeux (seul mallieur que je redoute), je vous dirais : Lisez et méprisez; allez au spectacle et jugez; jouissez des beautés de la nature et de l'art. Je vous plains tous les jours, madame; je voudrais contribuer à vos consolations. Que ne vous entendez-vous avec madame la duchesse de Ghoiseul pour vous amuser des bagatelles que vous désirez? ^lais il faut alors que vous soyez seules ensemble; il faut qu'elle me donne des ordres très-positifs, et que je sois à l'abri du poison de la crainte, qui glace le sang dans les veines usées. Montrezlui ma lettre, je vous en supplie; je sais qu'elle a, outre les
grâces, justesse dans l'esprit et justice dans le cœur; je m'en rapporterai entièrement à elle.
Adieu, madame, je vous respecte et je vous aime autant que je vous plains, et je vous aimerai jusqu'au dernier moment de notre courte et misérable durée.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, mardi 28 juin 1768.
Vous me faites beaucoup plus d'honneur que je ne mérite; vous ne savez pas que quand on me demande mon avis ' , je ne sais plus quel il est; toutes mes lumières sont premiers mouvements; je ne juge que par sentiment; si je demande à mon esprit une opération quelconque, je reconnais alors que je n'en ai point du tout. Cependant le désir de vous complaire va me faire parler; je vous demande de me pardonner tout ce que je dirai de travers.
Le style me paraît très-bien; si j'y trouve quelques fautes, je les attribue à la traduction ^ , ce sont des riens ; il y a une seule phrase qui, quoique noble et juste, pourra choquer Voltaire; la voici :
« N'ayant rien dit que ce que je pensais^ rien de malhonnête ni messëant à un homme de condition, etc. jj
Ces mots « homme de condition » blessent une oreille bourgeoise ; ils lui paraîtront une vanité, et peut-être il dira qu'il ne savait pas que les gens de condition eussent des privilèges différents des autres, quand ils se font auteurs'. Voilà la critique
1 M. Walpole avait communiqué à madame du Deffand la lettre qu'il avait reçue de Voltaire, en date du 8 juin, et sa réponse du 21 du même mois, sur laquelle il lui demande son opinion. (L.)
2 La lettre de M. Walpole à Voltaire était écrite en anglais ; il l'avait traduite pour madame du Deffand, qui n'entendait pas cette lan{jae. (A. IX.)
3 C'était une faute commise dans la traduction, que M. Walpole explique à madame du Deffand comme il suit : u Ne soyez ])as en peine de V homme de condition ((jentleman); c'est la faute de ma traduction, et non pas de ma lettre. 11 fiillait traduire honnête homme; mais venant d'euqdoyer le mot inallionnètc , et ne voulant pas le réjiéter, je me suis servi d'un mot qui no rendait pas le véritable sens de ce que j'avais dit. C'était avec raison que je craignais de me servir de termes équivoques , ce qui m'a fait écrire en anglais, dont je me trouve bien.
>' Du reste, n'allez pas dire des injures de votre jugement. C'est précisé-
que vous avez à craindre de lui, et il n'y a pas grand mal : d'ailleurs votre lettre est charmante, rien n'est plus poli, plus élégant; enfin j'en suis enchantée. Vous ne pouviez pas vous dispenser de lui parler de votre préface '.Je viens de me la faire relire, elle est terrible; il n'est pas vraisemblable qu'il l'ignore; mais s'il l'ignorait, il l'apprendrait un jour, et en ce cas il est bon de le prévenir : il y a de la noblesse et de la franchise dans ce ])rocédé. Vous vous tirez d'affaire aussi bien qu'il est possible, et cela était très-embarrassant; car, je le répète , elle est terrible , et je ne conçois pas , le connaissant comme je fais, que s'il l'a lue, il vous l'ait pardonnée.
Il me vient dans l'esprit que n'ayant rien à faire, il ne serait pas fâché de vous attirer à une correspondance littéraire, qui se tournerait en discussion, en dispute, et lui donnerait l'occasion de se venger de vous. Vous avez décidé que Shakspeare avait plus d'esprit que lui : croyez-vous qu'il vous le pardonne? c'est tout ce que je peux faire, moi, de vous le pardonner; mais malgré cela votre lettre est très-bien : vous déclarez qu'il serait indigne de vous rétracter, que vous n'avez dit que ce que vous pensiez, qu'il n'a pas besoin d'être flatté, etc. Tout cela est à merveille, et vous prendrez le parti qu'il vous plaira, suivant la conduite qu'il aura.
Vous auriez très-mal fait de lui parler de votre lettre à J. -Jacques. Eh, mon Dieu! pourquoi lui en auriez-vous parlé? Pour lui faire votre cour, pour l'adoucir? Oh! vous êtes trop fier, et vous êtes incapable d'une pareille lâcheté.
J'aurais été bien aise et très-honorée que vous lui eussiez parlé de moi '*; le motif qui vous en a empêché est une marque
ment votre pensée que je vous demande, paice que je sais qu'elle est toujours jfeste , quand vous parlez ou raisonnez de sang-froid. Si je ne faisais pas cas de ce jugement-là, vous savez très-bien que je ne vous le demanderais point.
» Je ne vois pas le moyen de lui dérober la préface après avoir donné promesse de la lui envoyer. Il aurait fallu donner une autre tournure à ma lettre. Je crois, comme vous, qu'elle le fâchera. Mais est-il possible qu'il s'avoue offensé de ce qu'on lui conteste le rang du premier génie? Moi, je me ferais brûler pour la primauté de Shakspeare. C'est le plus beau génie qu'ait jamais enfanté la nature. « (A. N.)
' La préface du Château tVOtrante, roman de M. Walpole, publié longtemps auparavant. (A. N.)
2 M. Walpole avait dit dans sa lettre à madame du Deffand : « J'avais voulu lui vanter l'amitié dont vous m'honorez ; mais de peur qu'il ne vous sût mauvais gré de ne lui avoir point parlé de cette préface, j'ai bu ma gloire, et n'en ai pas soufflé. » (A. N.)
d'amitié à laquelle je suis fort sensible; mais je ne crains point d'entrer dans vos querelles, d'épouser tous vos intérêts : ainsi, à l'avenir, ayez moins de ménagement, et donnez-moi toutes sortes de marques de confiance, excepté celle de demander mes avis. Hélas! hélas! en puis-je donner, moi qui ai besoin de (juide et de conseil à tous les instants de ma vie?
Je ne sais si vous devez envoyer votre préface à Voltaire, et si vous ne feriez pas aussi bien de ne lui en plus parler. S'il l'a lue, c'est inutile; s'il ne l'a pas lue, pourquoi le forcer à la lire? ne suffit-il pas de lui en avoir fait l'aveu? ne serait-ce pas une sorte de bravade , si vous en faisiez davantage ? Je suis fâchée d'avoir laissé tomber mon commerce avec lui; ce n'est pas le moment de le reprendre, il y aurait de l'affectation.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mardi 19 juillet 1768.
Vous voilà donc revenu de chez M. de Richmond \ et peutêtre êtes-vous de retour aujourd'hui de chez M. Gonway. J'aime assez que toutes vos courses soient finies; mais savez-vous, mon cher monsieur, ce que je n'aime point du tout? C'est l'ironie. C'est votre genre favori : gardez-le pour vos ennemis, et ne l'employez jamais pour moi. Vous vous récriez; sur quoi est fondé ce reproche? le voici : sur ce que je dois être accablée, dites-vous, de l'abondance de vos lettres; il y avait aujourd'hui huit jours que je n'en avais reçu; et si je ne m'étais pas interdit d'épiloguer, et si je n'étais pas décidée à trouver tout bon , je pourrais critiquer le petit papier où il n'y a pas trois pages complètes; mais je dis, comme le Barnabite des épigrammes de Rousseau :
Ceci pour nous n'est en cor que trop bon ;
c'est bien moi qui vous accable de lettres; mais comme je n'exige point de réponse, je ne vous en fais point d'excuse. Je me divertis à vous écrire : ne me lisez pas si vous voulez ; mais laissez-moi jaser tant qu'il me plaît.
Je suis bien aise que vous ayez écrit à la grand'maman; cela me plaît dans tous les sens et de toutes les façons. Je ne l'ai
* De Goodwood, château du duc de Riclimond. (A. N.)
490 CORRESPO^'DANCE COMPLETE
encore vue qu'une fois, qui était samedi, le grand-papa y était : mais demain je soupe avec elle; et s'il n'y a que notre petit cercle, je lui lirai la lettre de Voltaire et votre réponse; je l'ai fait voir hier au (^rand abbé, qui en a été très-content; j'ai supprimé l'homme de condition.
Vraiment, vraiment, je savais la grossesse de milady S... Je loue votre discrétion; c'est apparemment parce que vous vous défiez de la mienne, que vous ne voulez pas m' apprendre ce qui regarde milord*** : je l'apprendrai, je le crois, mais ce ne sera pas par des Anglais; je n'en vois plus, excepté votre général '. 11 a l'air d'un juge du peuple de Dieu; je le crois peu instruit de ce qui regarde les filles d'Israël; le grand-papa en sait plus long que lui, et c'est lui que j'interrogerai. Adieu.
Bon! je croyais n'avoir plus rien à vous dire; je viens de relire votre lettre, elle me fournit beaucoup d'autres choses. J'ai eu mille fois envie de vous envoyer l'écrit de Saint-Foix sur le Masque de fer; mais j'ai craint vos dédains; je vois que vous le savez par cœur; vous voulez pourtant l'avoir, je vous l'enverrai par la première occasion; je me ferais scrupule de vous en faire payer le port. Les trois suppositions qu'il fait sont toutes trois absurdes, mais la troisième, qui est le duc de Monmouth, est la plus absurde de toutes, elle n'a pas le sens commun : le fait est vrai , et ce Masque de fer pouvait devenir un homme bien considérable, s'il avait connu sa naissance, ou, pour mieux dire, s'il avait pu la révéler^ : il ne mourut qu'en
^ Le général Irwin.
2 Madame du Deffand a ici en vue une autre supposition au sujet du Masque de fer, la seule qui ne soit pas en contradiction avec le sens commun ou avec la notoriété générale , et qui , depuis qu'il est certain qu'un tel personnage a existé, prouve assez la nécessité où l'on fut de le dérober à la société, et la convenance de le ti-aiter avec les égards qu'on lui a montrés. Cette supposition, une fois admise, paraît véritablement être confirmée par toutes les petites circonstances qu'on connaît sur l'air, les habitudes et les particularités de ce prisonnier mystérieux.
Madame du Deffand a donc supposé que ce personnage ne pouvait être que le frère, et le frère aîné de Louis XIV, un fils de la reine Anne d'Autriche, qui, d'après la manière dont elle vivait alors avec le roi son époux, ne pouvait être regardé connue son enfant.
L'éditeur de la Vie de Voltaire, par M. de Gondorcet, donne, dans une note sur cet ouvrage, le développement de cette idée : « Le Masque de fer était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère (Anne d'Autriche) avait ce goût pour le linge fin sur lequel M. de Voltaire s'appuie. Ce fut en lisant les Mémoires de ce temps qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce même goiit du Masque de fer, je ne
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Wi
1704; et je me souviens d'en avoir entendu parler dans ma jeunesse et dans mon enfance; ce serait un sujet de conversation en allant ou en revenant de Rueil.
doutai plus qu'il ne fût son fils; ce dont toutes les autres circonstances m'avaient déjà persuadé. On sait que Louis XIII n'habitait plus depuis lon{;tenips avec la reine; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu'à un heureux hasard, habilement amené, hasard qui obligea absolument le roi à coucher au même lit avec la leine. Voici donc comme je crois que la chose sera arrivée.
» La reine aura pu s'ima^jiner que c'était par sa faute qu'il ne naissait point d'héritiers à Louis XIII. La naissance du Masque de fer l'aura détrompée. Le cardinal (de Richelieu), à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, pour plus d'une laison, tirer parti de ce secret. Il aura imaginé de tourner cet événement à son profit et à celui de l'État. Persuadé par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d'un seul lit pour le roi et la reine fut arrangée en conséquence. Mais la reine et le cardinal, également pénétrés de la nécessité de cacher à Louis XIII l'existence du Masque de fer, l'auront fait élever en secret. Ce secret eu aura été un pour Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal Mazarin. Mais ce monarque, apprenant alors qu'il avait un frère, et un frère aîné, que sa mère ne pouvait désavouer, qui peut-être portait d'ailleurs des traits marqués qui annonçaient son origine; faisant réflexion que cet enfant, né durant le mariage, ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, être déclaré illégitime après la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne pouvoir user d'un moven plus sage et plus juste que celui qu'il employa pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l'État ; moyen qui dispensait de commettre une cruauté que la politique aurait représentée comme nécessaire à un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV. II me semble que plus on est instruit de l'histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition. »
L'existence de ce prisonnier d'État ne fut connue dans le monde qu'en 1704. Lorsqu'on le transporta du château de Pignerol à l'île de Sainte-Marguerite, on a remarqué avec justesse qu'aucun personnage distingué n'avait disparu en Europe; de sorte que ce ne pouvait être aucun homme qui eût déjà joué un rôle important sur le théâtre du monde. Les trois suppositions de M. de Saint-Foix, que c'était ou M. le duc de Beaufort , le héros de la fronde; ou le comte de Vermandois, le fils naturel de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière; ou le duc de Monmouth , paraissent donc également contraires au bon sens et à toute possibilité. On ne doit pas regarder comme moins ridicule l'idée produite par quelques écrivains de ces derniers temps, que c'était un certain .\Iagni ou MattioH, secrétaire ou ministre d'un duc de Mantoue, qui avait contrarié les intérêts et trahi les secrets de la France. Les ministres et la police de ce temps-là n'avaient pas coutume de traiter des ennemis subalternes avec tant de cérémonie et d'égards. Mais quand on admettra que ce mystérieux personnage avait des droits sacrés et imprescriptibles ; que la découverte de son existence (quels que fussent d'ailleurs son origine ou son état) pouvait devenir dangereuse pour le prince qui occupait le trône, il faudra convenir que, placé
LA MÊME AU MÊME
Jeudi 21, à 8 heures du matin.
Gomme je n'ai pas d'autre manière de juger des autres qu'en les jugeant par moi-même, je suis persuadée que vous avez la plus grande impatience d'avoir la réponse de Voltaire. — Eh bien, eh bien, la voici; c'est à la grand'maman qu'il l'a envoyée : elle l'avait reçue hier matin; le soir nous en fîmes la lecture, je la priai de me la remettre, et de me donner la lettre de Voltaire pour elle, parce que la poste partait ce matin, et que je serais bien aise qu'il n'y eût pas un moment de perdu ; vous recevrez donc le tout dimanche ou lundi.
Je n'ai point eu le temps d'examiner la lettre de Voltaire, elle m'a paru extrêmement polie; mais c'est la première escarmouche, pour établir une petite guerre entre vous et lui, sur Sliakspeare. Au nom de Dieu, ne donnez point dans ce panneau ; tirez-vous de cette affaire le plus poliment qu'il vous sera possible, mais évitez la guerre; c'est le sentiment et le conseil de la grand'maman; c'est celui du grand abbé, et par-dessus tout, c'est le mien; je suis bien sûre que ce sera aussi le vôtre '.
dans des circonstances fort délicates et fort difficiles, Louis XIV a adopté les moyens les moins cruels pour assurer sa propre conservation.
Toutes les hypothèses, plus ou moins vraisemblahles sur le Masque de fer se trouvent réunies dans la Biographie universelle , t. xxvii , à l'article Mas(jue de fer. M. le comte de Valori a composé un ouvrage qui jusqu'ici n'a point été publié, et dans lequel il prétend démontrer, d'après des pièces oiiginales, que l'homme au masque de fer était, non point Mattioli, mais don Jean de Gonzague, frère naturel de Ferdinand duc de Mantoue, dont Mattioli fut le secrétaire. Sous le consulat, on essaya de publier un petit volume dans lequel on faisait descendre Bonaparte du Masque de fer. Le premier (jonsul trouva l'ouvrage si ridicule et cette flatterie si gauche, que Fouché eut ordre d'en faire arrêter la publication. Il en circula cependant quelques exemplaires. (A. N.)
* L'extrait suivant de la réponse de M. Walpole prouve que c'était luen le parti qu'il voulait prendre, a Venons àlalettrede Voltaire, elle est très-belle, mais ne me persuade nullement que les merveilleuses beautés deShakspearene rachètent pas ses fautes. Ce que Voltaire n'arrivera jamais à me persuader encore, c'est que ces deux vers de Racine* ne soient parfaitement ridicules; et si vos l>ienséances et la rime réduisent vos poètes à la nécessité de faire le plan de l'hôtel, je dirai que cette gêne-là est très-absurde. Mais ce que je vois encore moins,
* De son appartement cette porte est prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la reine. ( Titus et Bérénice.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. A9:î
J'ai résisté, comme de raison, au désir de faire faire mie copie de ce que je vous envoie, parce que, la poste partant ce matin, je n'ai pas voulu risquer de manquer son départ; j'aurais pu attendre un courrier de M. du Gliâtelet, il ne vous aurait point coûté de port ; mais j'ai cru que vous ne re^j^retteriez pas les frais, et que vous êtes plus impatient qu'avare.
Voici la (jrâce que je vous demande : c'est de me renvoyer la lettre de Voltaire à la grand'maman, de me faire faire une copie de sa lettre à vous, et de votre réponse, et tout cela le plus prompt ement qu'il vous sera possible.
.le viens de relire la (jrande lettre de Voltaire; en vérité je la trouve parfaitement bien ; celle qui est pour la grand'maman vous choquera beaucoup ', mais vous sentez bien que Voltaire
c'est pourquoi il fallait entrer dans ce détail minutieux de ce que Titus et Bérénice représentaient Louis XIV et sa belle-sœur. Voltaire voulait faire parade de son information , et prétendait faire passer une anecdote pour un argument. Mais vous verrez, par ma réponse, que je lui passe tout ce qu'il veut. Je n'ai jamais pensé entrer en lice avec lui.
«Quant à cette lettre à la {jrand'maman , a-ous voyez la bonne foi de cet homme-là! Il me recherche , il me demande mon Eichm-d, je le lui envoie, et puis il en parle comme si je m'étais intrigué à le lui faire lire. Sa vanité est blessée de ce qu'on a osé lui donner un rival , et il a la faiblesse de se démasquer, et la faiblesse plus grande encore de vouloir le rejeter sur la part qu'il prend à l'honneur de Corneille et de Racine. »
^ Voici la lettre de Voltaire à madame la duchesse de Choiseul; elle est du 15 juillet 1768. A cette lettre était jointe une longue réplique de Voltaire à la réponse d'Horace Walpole dont nous allons donner quelques extraits, ainsi que de la lettre à Horace Walpole (voyez ci-après la note a).
<> La fennne du protecteur est protectrice; la femme du ministre de la France pourra prendre le parti des Français contre les Anglais , avec qui je suis en guerre. Daignez juger, madame, entre M. Walpole et moi. Il m'a envoyé ses ouvrages dans lesquels il justifie le tyran Richard III , dont ni vous ni moi ne nous soucions guère; mais il donne la préférence à son grossier bouffon Sliakspcare sur Racine et sur Corneille; et c'est de quoi je me soucie beaucoup.
« Je ne sais par quelle voie M. Walpole m'a envoyé sa déclaration de guerre ; il faut que ce soit par M. le duc de Choiseul, car elle est très-spirituelle et très-polie. Si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient qu'à vous. J'en passerai par tout ce que vous voudrez. Je vous supplie d'être juge du combat. Je prends la liberté de vous envoyer ma réponse. Si vous la trouvez i-aisonnable, permettez que je prenne encore une autre liberté, c'est de vous supplier de lui faire parvenir ma lettre, soit par la poste, soit par M. le comte du Ghâtelct.
« Vous me trouverez bien hardi; mais vous pardonnerez à un vieux soldat qui combat pour sa patrie, et qui, s'il a du goût, aura combattu sous vos ordres. » , ' '• ' l
ne doit pas savoir que vous en avez connaissance : ne laissez donc rien échapper dans votre réponse qui puisse le lui faire soupçonner, et surtout renvoyez-la-moi promptement.
sez ^î