LA PARODIE D*INÉS DE CASTRO
Madame du Defïand , qui eut de bonne heure de la facilité et de la malignité, fit maint couplet dans sa jeunesse, car on ne peut donner le nom de chansons à ces courtes épignunmes dont la musique ne servait qu'à rendre, pour ainsi dire , l'aile plus légère et la piqûre plus acérée en ajoutant l'ironie à la douleur. La guêpe qu'elle adressait ainsi à ses ennemis était complète : elle avait l'aiguillon et le malin bourdonnement. Elle cite, dans sa correspondance avec Walpole, plus d'un de ces petits pacfuets piquants, de ces petits fagots de prose rimée avec ou sans refrain, avec ou sans grelot. Elle fait surtout parade de ce petit talent dans sa correspondance avec Chanteloup et les Choiseul , plus indulgents que Walpole , et plus disposés à bien accueillir ces pétards tirés en l'honneur de la disgrâce, et qui étaient les bonnes fortunes et l'innocente vengeance du salon hospitalier de l'exil.
C'est là surtout qu'il faut glaner ces petites malignités de circonstance, égarées comme des herbes épineuses ou de piquants chardons, parmi cette belle et riche moisson d'esprit et de bon sens, dont le pur froment répand une si agréable odeur de bon ton et de bonne compagnie. Les recueils manuscrits de la bibliothèque Mazarine, de l'Arsenal et de la Bibliothèque impériale; le vôlumineua rçcueil Maurepas, vaste fumier de médisance et de scandale où poussent à peine quelques fleurs délicates, et dont la fange croupissante roule c;à et là quelques perles souillées , sont absolument vides de couplets attribués à madame du Defihnd ou feits contre elle. Nous avons expliqué dans notre Introduction les motife de cette sorte d'inviolabilité.
Quant à ceux que nous connaissons et qui sont imprimés, la plupart lui sont contestés.
« On lui a souvent, dit la Préface du Recueil de 1809, attribué des pièces de vem. Je n'en connais aucune dont elle soit vraiment l'auteur. Elle s'adressait, comme on Ta précédemment vu, à la muse de M. de Formont; .elle eut recours ensuite à la complaisance de MM. Marmontel, Saint-Lambert, la Harpe, etc. '. Ce sont eux qui lài^ent les vers qu'elle envoyait sous son nom.
« Ils accompag^naient ordinaii*ement les étrennes qu^elle était dans rhabitude d'ofïnr au jour de l'an à quelques-unes de ses amies. Par exemple, on a cité souvent comme étant d'elle les couplets suivants, adressés à madame la maréchale de Luxembourg, en lui envoyant un petit capucin dont la robe était un tissu d'or destiné à être parfîlé. •
Sur l'air : De ^us Us capucins du monde.
Je quitte pour vous la sandale , Le cordon, le capuchon sale, La toilette des capucins ; • Je m'ennuyais dans mon repaire.
Mous apprenons l'art d'être saints.
Je viens apprendre l'art de plaire.
Banquet divin , gloire infinie, Une auréole , une autre vie , Voilà les biens qu'on m'a promis.
Sur d'autres mon espoir se fonde :
Près de vous est le paradis; Je veux en jouir dans ce monde.
Du ciel vous eûtes en partage Un esprit doux, brillant et sage.
Un cœur sensible et généreux.
C'était peu pour vous d'être aimable ; Si vous cbarmez les gens heureux , Vous consolez le misérable.
» Ces jolis couplets sont de M. de Saint-Lambert; elle avait certainement assez d'esprit pour en faire ; elle aimait mieux les commander à se» poètes. »
Horace Walpole, dans une lettre du 21 novembre 1766 à lady Hervey, lui envoie « un trè^joli logogfriphe fait par madame du Deffand » .
Quoique que je forme un corps , je ne suis qu'une idée : V\uA ma beauté vieillit, plus elle est décidée. Il faut pour me trouver ignorer d'où ie viens, Je tiens tout de celai qui réduit tout a rien.
1 Surtout le chevalier de BoufBers, que l'auteur de la Préface a tort d'oublier.
Le mot du logog;riphe est Noblesse.
«Cette madame du Dcfïand, ajoute Walpole, fait de jolies chansons ', des ëpigrammes charmantes, et se rappelle toutes celles qui ont été faites depuis quatre- vin^ ans. »
On pourrait citer d'elle d'autres essais assez ingénieux ou gracieux :
Il est un âge heureux, mais qu*on perd sans retour, Où la folie jeunesse entraine sur ses traces
Le plaisir vif avec Tamour
Et les désirs avec les grâces.
Il est un âge affireux, sombre et froide saison , Où' l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse
Son impuissance pour sagesse
Et ses craintes pour sa raison.
En voici d'autres, toujours d'une forme négligée, mais où ne manque pas une certaine éloquence d'ennui et de terreur.
Le ver à soie est , à mes yeux , L'être dont le sort vaut le mieux.
Il travaille dans sa jeunesse ; Il dort dans sa maturité ; Il meurt enfin dans sa vieillesse Au comble de la volupté.
Notre sort est bien différent , Il va toujours en empirant :
Quelques plaisirs dans la jeunesse , Des soins dans la maturité.
Tous les malheurs dans la vieillesse.
Puis la peur de l'éternité !
On trouve d'autres couplets de madame du Defïand dans la Correspondance médite avec les Choiseid, publiée par M. de Sainte- Aulaire, 1859, t. I, p. 358. Le t. II, p. I, nous ofïre une chanson sur le parfilage, trouvée dans les papiers de madame du Deiland et dictée par elle à Wiart (1772).
Sur Tair : ÀUendez-moi sous Uorme,
Vive le parfilage !
Plus de plaisir sans lui !
Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire Et galons et rubans , L'on peut encor médire Et déchirer les gens.
> Le président Hénault, Mémoires, p. 116, lui rend le même témoignage.
730 MADAME LA MAnQClSE DU DEFFAND.
Autrefois dans la vie Ori n'avait qa*uii amant; Maintenant (a folie E«t d'en changer souvent.
On défile et partage L*amour comme un ruban ; Et même au parfilage On met le sentiment.
Tel qui lit une page Peut paraître un savant S*îl a du parfilage Le secret imposant.
La plus petite idée Qu'on attrape en passant Étant bien parfilée Tiendra lieu de talent.
Il faut lire sur cette mode, cette manie, cette fureur du parfilace, doikt la grande société fut affolée vers . ce temp8*là , qudques pages curieuse» de madame de Genlis, t. III, p. 173-176. Je me sais même pas si à quelque endroit madame de Genlis ne donne pas comme étant d'elle la chanson ci-dessus citée. Elle appartient en tout cas authentiquement à madame du I>efiand. (Y. la Correspondance inédite, 1859, t. II, p. 10.)
Ce même tome II nous offre , p. 43 , 54, 56 , 57, 233 , 26 1 , 360, d'autres couplets d'elle. Mais l'œuvre capitale, j'allais dire la Êiute capitale de madame du Deffand en ce genre du badinage rimé, c'est sa fameuse parodie d^Inês de Castro^ qu'on trouve dans le Chosier de la Place, Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire, en 8 vol. in-12, t. II, p. 453, avec une sorte d'ar-^ ijument explicatif, et aussi dans le Recueil manuscrit Maurepas.
Nous avions d'abord et nous avons annoncé l'intention de citer tout entier ce péché de jeunesse. Nous y renonçons pour trois motifs :
Le premier, c'est qu'il fendrait citer aussi, en bonne justice et en bonne logique , pour permettre au lecteur d'apprécier la valeur de cette longue épigranune^ la tragédie qu'elle parodie, extrémité devant laquelle on comprend que nous ayons reculé.
Le second, c'est que tout le comique de la pièce résidant surtout dans les circonstances, l'à-propos, la surprise du sexe de l'auteur, le contraste piquant de sa qualité avec cette poésie de gaudriole qui jette son bonnet par-dessus les moulins, tous ces attraits ont disparu pour nous. Nous n'avons que la carcasse du feu d'artifice, noircie par le temps, et si le premier couplet fait rire^, on peut affirmer qu'on rit moins au second, et qu'avant le dixième on est furieux ou endormi par ce refrain monotone dont l'agaçante répé-
tition finit par produire, comme fe son d'une cloche fêlée, une impression désag;réaLl€ ou narcotique.
Le troisième motif est un scrupule, non de pudeur ou plutôt de pudibonderie, mais un juste sentiment de respect pour la vieillesse si éloquente et- si glorieuse qui a succédé à cette jeunesse brillante et galante. Ces vers jurent par trop avec le sentiment qu'inspire la sublime douairière qui a écrit les lettres à Walpole. Nous citerons toutefois, pour tenir jusqu'à un certain point notre promesse, le premier acte de la parodie, aprè^ quoi nous baisserons la toile sur cette débauche de raitferie, sur cette ivresse d'es- !
prit d'une femme qui a honoré l'esprit après l'avoir si étrangement compromis.