‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 50 sur 52 · I.E MÊME AL MÊME · texte numérisé non relu

I.E MÊME AL MÊME

Paris 17 septembre 1769.

Je suis excédé de fatigue; n'importe, il est trop tôt pour se coucher, je vais vous rapporter tout 1 emjiloi de ma journée. Je suis allé ce matin à Versailles avec ma nièce Gholmondeley, mistriss Hart, sœur de lady Denbigh, et le comte de Grave, <jui est un des hommes les plus aimables et les plus obligeants <[ue je connaisse. Nous nous proposions surtout de voir madame du Barry. Gomme l'heure de la messe n'était point encore venue, nous vîmes dîner le Dauphin et ses frères. L'aîné est tout le portrait du duc de Grafton, sauf qu'il est plus blond et qu'il sera plus grand; il a 1 air délicat. Le comte de Provence a des manières fort agréables et paraît très-sensé. Quant au comte d Artois, il est le génie de la famille; on raconte déjà beaucoup de bons mots de lui, semblables à ceux de Henri IV et de Louis XIV; il est très-gras, et c'est celui de tous les enfants qui ressemble le plus à son grand-père. Après avoir assisté à ce banquet royal, nous nous rendîmes à la chapelle, où l'on nous réservait, dans les tribunes, une première banquette. ^Madame du Barry alla se placer en bas, vis-à-vis de nous; elle était sans rouge, sans poudre, et même sans toilette : étrange manière de se montrer, car elle était près de l'autel au milieu de la cour, et exposée aux regards de tout le monde. Elle est jolie, quand on l'examine attentivement; cependant elle est si peu remarquable, que je n'aurais jamais songé à demander qui elle était; il n'v avait rien d'effronté, d'arrogant ou d'affecté dans son maintien; la sœur de son mari 1 accompagnait. Dans la tribune supérieure figurait, parmi une foule de prélats, le roi, qui est encore bel homme : on ne pouvait s'empêcher de sourire à ce mélange de piété, de magnificence et de sensualité. En sortant de la chapelle, nous assistâmes au dîner de Mesdames; nous fûmes presque étouffés dans l'antichambre, où l'on faisait chauffer les plats sur du charbon, et

où la foule nous empêchait de bouger. Quand on ouvre les portes, tout le monde enti'e confusément, les princes du sang, les cordons bleus, les abbés, les servantes, enfin, Dieu sait qui! Cependant Leurs Altesses sont tellement accoutumées à ce manège, qu'elles mangent d'aussi bon cœur que aous et moi nous pourrions le faire dans notre propre salle à manger. Mais bientôt nous quittâmes la cour et une maîtresse régnante pour une maîtresse morte et pour un cloître.

J'avais obtenu de l'évéque de Chartres la permission de visiter Saint-Cyr. Madame du Deffand , qui ne laisse échapper aucune occasion de m'étre agréable, avait écrit à Fabbesse pour la prier de me faire voir tout ce qu'il v avait de curieux en cet endroit; la permission de l'évéque portait qu'on devait m'admettre, ainsi que M. de Grave et les daines de tua compagnie; \e priai l'abbesse de me rendre ce permis, pour le déposer dans mes archives de Strawberry; elle y consentit volontiers. Toutes les portes s'ouvrirent devant nous ; la première chose que je désirais voir, était l'appartement de madame de 3Iaiatenon. Il se compose, au rez-de-chaussée, de deux petites pièces, d'une bibliothèque et d'une très-petite chambre à coucher, la même dans laquelle le czar la vit et où elle mourut ; ou a ôté le liti et la chambi-e est maintenant tapissée de mauvais portraits de la famille royale. On ne peut s'empêcher de remarquer la simplicité de l'ameublement et l'extrême propreté qui règne partout. Un grand appartement, qui se trouve au-dessus, composé de cinq pièces, et destiné par Louis XIV à madame de Maintenon, sert maintenant d'infirmerie; il est rempli de lits à rideaux blancs, fort propres, et orné de tous les passages de l'Ecriture qui peuvent donner à entendre que la fondatrice était reine. L'heure des vêpres étant venue, on nous conduisit à la chapelle, et je fus placé dans la tribune de madame de Maintenon; les pensionnaires, dont chaque classe est conduite par un homme, viennent, deux à deux, prendre leurs sièges et chantent tout le service, qui (soit dit en passant) est assez ennuyeux. Les jeunes demoiselles, au nombre de deux cent cin- (juante, sont vêtues de noir, avec de petits tabliers pareils, qui sont, ainsi que leurs corsets, noués avec des rubans bleus, jaunes, verts ou rouges, selon la classe; les personnes qui sont à leur tête ont pour niarque distinctive des nœuds de diverses couleurs. Leurs cheveux sont frisés et poudrés. Elles ont pour coiffure une espèce de bonnet rond, avec des fraises blanches

et de grandes collerettes; enfin leur costume est très-élégant. Les religieuses sont tout habillées de noir avec des voiles de crêpe pendants, des mouchoirs d'un hlanc mat, des l)andeaux et des robes à longue queue. La chapelle est simple, mais fort jolie; au milieu du cha-ur, sous une dalle de marbre, repose la fondatrice. Madame de Gambis, l'une des religieuses (qui sont au nombre d'environ quarante), est belle comme une madone. L'aljbesse n'est distinguée des autres que par une croix plus riche et plus grande. Son appartement consiste en deux pièces fort petites. Nous vîmes là jusqu'à vingt portraits de madame de Maiutenon. Le portrait en pied, au manteau roval, dont je possède une copie, est le plus souvent répété ; mais il en est un autre dans lequel on la représente vêtue de noir, avec une grande coiffure en dentelle, un bandeau et une robe traînante, elle est assise dans un fauteuil de velours cramoisi; entre ses genoux, se trouve sa nièce, madame de Noailles, encore enfant; dans le lointain, on découvre une vue de Versailles ou de Saint-Gyr : c'est ce que je n'ai pu distinguer parfaitement. On nous montra quelques riches reliquaires ; ensuite nous fûmes conduits dans les salles de chaque classe. Dans la première, on ordonna aux demoiselles, qui jouaient aux échecs ;, de nous chanter les choeurs â'Athalie; dans la seconde, on leur fit exécuter des menuets et des danses de campagne, tandis qu'une religieuse, un peu moins habile que sainte Cécile, jouait du violon. Dans les autres, elles répétèrent, devant nous, les proverbes ou dialogues qu'avait écrits, pour leur instruction , madame de Maintenon ; car non-seulement elle est leur fondatrice, mais encore leur sainte, et les hommages qu'on rend à sa mémoire ont entièrement fait oublier la sainte Vierge. De là, nous visitâmes les dortoirs, puis nous fûmes témoins du souper; enfin l'on nous mena aux archives, où nous vîmes des volumes de lettres de madame de Maintenon; une des religieuses me donna même un petit morceau de papier, avec trois pensées écrites de la propre main de la fondatrice. Nous allâmes aussi à la pharmacie : on nous y ré^jala de cordiaux, et une de ces dames m'apprit que l'inoculation était un péché, parce qu'elle devenait un motif bénévole de faire gras et de se dispenser de la messe. Notre visite se termina par le jardin, qui a pris un aspect très-imposant, et où les jeunes demoiselles jouèrent, devant nous, à mille petits jeux; enfin, nous prîmes congé de Saint-Gyr au bout de quatre heures. Je

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demandai à l'abbesse sa bénédiction; elle sourit, en disant qu'elle doutait bien que j'y eusse .jjrande confiance. C'est une dame noble, âgée, et très-Hère d'avoir vu madame de Maintenon. Je terminerai ma lettre par un Irait charmant de madame de Mailly, que vous ne trouverez pas déplacé dans un chapitre qui traite des maîtresses de rois. Comme elle allait à Saint- 8ulpice , après avoir perdu le cœur du roi , un des assistants demanda qu'on lui fit place; « Comment, s'écrièrent quelques jeunes officiers grossiers, à cette catin-là! » Madame de Mailly se retourna soudain et leur dit avec la plus touchante modestie : « Messieurs, puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi. » Je suis sûr que les larmes vous en viendi^ont aux yeux. N'étaitelle pas le Publicain, et madame de Maintenon le Pharisien Bonsoir.

Nous joignons à cet Appendice trois lettres inédites de madame du Delfand au chevalier de l'Isle, que veut bien nous communiquer M. Henri de l'Isle, digne descendant de l'officier courtisan et poète, commensal et ami des Choiseul et des Polignac.

Les deux premières sont sans date, mais probablement de l'année 1760. La troisième se rapporte au séjour d'Horace Walpole à Paris.

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