Au clu'itcau do Hcidclberg
DE MADAME, DUCHESSE D'ORLÉANS. 27l
Mon docteur me dit à l'instant qu'il retourne à la Muette, où il est resté cette nuit jusqu'à deux heures; il craint un transport au cerveau, il conseillera, par conséquent, à M'"" de Berry de se confesser et de communier. Je suis très affligée...
Saint-Cloud, le 20 juillet 1719, 7 h. du malin.
Bien-aimée Louise, M'"« de Berry n'est pas morte encore, mais je crains que bientôt elle n'expire, car il commence à tonner, et c'est là chose dangereuse pour les moribonds. Je mène une bien triste existence à cette heure, chaque jour, dans l'après-dînée, je vais à la Muette... je reste dans la chambre de notre malade, où il fait horriljlement chaud, de trois heures et demie à huit, ayant le cœur bien gros, comme vous vous le figurez aisément, car je vois mon fils en proie à une telle tristesse que j'en ai l'àme navrée. Je plains la mère aussi. Mais je retiens mes larmes à cause de la malade. Elle est pourtant bien résignée à mourir; elle disait hier qu'elle mourrait votontiers puisqu'elle avait fait sa paix avec Dieu, que si elle devait vivre plus longtemps elle pourrait retomber dans le péché, qu'elle préférait donc mourir. Cela nous a touchés à un tel point que je ne saurais vous le dire. Au fond elle a ton cœur, si sa mère avait davantage pris soin d'elle et l'avait mieux élevée, elle ne nous aurait causé que de la joie... Quand je ne la vois pas, mon cœur bat, et quand je la vois je m'afflige de l'état où elle est...
D'ordinaire les Suisses sont très-exacts dans l'exé-
cution des ordres et de la consigne. Il n'y avait pas longtemps que j'étais en France, j'eus envie une nuit de me promener dans les jardins de Versailles. Le Suisse qui montait la garde ne voulait pas me laisser passer. Je lui dis : « Bon Suisse, laissez-moi faire ma promenade, je suis la femme du frère du roi. — Le roi a-t-il donc un frère? — Comment, vous ne savez pas cela, lui dis-je, combien de temps y a-t-il donc que vous êtes au service du roi? — Trente ans, me répondit-il. — Comment ! et vous ne savez pas que le roi a un fi'ère! Mais on vous fait prendre les armes quand il passe. — Ah! oui, dit le Suisse, quand on bat la caisse je prends les armes, peu m'importe pour qui. Je n'ai jamais demandé si le roi avait une femme, des enfants ou un frère; je ne m'en inquiète pas. » — J'ai fait rire de bon cœur le roi en lui rapportant ce dialogue...
La comtesse Wiser m'assurait hier que les réformés n'avaient rien à craindre, que l'électeur ne les dérangeait en rien dans leurs églises et leur laissait toute liberté. Je lui ai soutenu que j'étais informée tout juste du contraire, qu'on les tourmentait fort et qu'ils n'étaient pas libres du tout...
Ce jeudi 20 juillet, 9 h. du soir.
... Je reviens de la Muette et je suis fort triste. J'ai laissé la pauvre duchesse de Berry dans un redoublement que je tiens pour une agonie, elle ne connaît plus personne, elle est devenue pfde, ce qui ne lui est pas encore arrivé depuis qu'elle est malade, le pouls est mauvais et elle est prise d'un fort hoquet... Bras
et jambes me tremblent encore, je ne peux pas me remettre... Je sue à grosses gouttes, j'ai des vapeurs et suis toute saisie...
Saint-Clûud, ce dimanche 23 juillet, 6 h, du matin.
Bien-aimée Louise, ce que j'ai tant redouté est arrivé enfin à deux lieures et demie, clans la nuit du •jeudi au vendredi : la pauvre duchesse de Berry est morte... Quand il m'a semblé qu'elle ne me connaissait plus, je la quittai. Mon pauvre fils est resté après moi : il lui a fait prendre un élixir qui l'a fait revenir à elle; elle lui a parlé longtemps encore. Puis on a dit des prières à son lit jusqu'à une heure, alors elle a de nouveau perdu connaissance, mais elle n'est morte qu'à deux heures et demie; la mort a été bien douce, dit-on. Elle a passé comme une lumière qui s'éteint; elle s'est endormie. Hier on l'a ouverte. Je ne comprends pas qu'elle n'ait pas souffert davantage. Elle avait un ulcère à l'estomac, un autre à l'aine, la rate était entièrement pourrie, ce n'était plus qu'une bouillie; la têle était pleine d'eau, la cervelle réduite de moitié : mon docteur pense que c'est pour cela qu'elle était si peu sensible à la douleur...
J'ai trouvé mon pauvre fils dans une telle aflliction que cela attendrirait un rocher, il ne veut pas pleurer, il se raidit contre la douleur, et, à tout instant, les larmes ne lui en montent pas moins aux yeux... Je suis dans de terribles angoisses, il ne pourra pas l'endurer, il tombera malade. Nous ne prendrons le deuil que pour trois mois. Il devrait durer six mois,
27i GOIIRESPONDANCE
avec des carrosses et des livrées noirs, mais le nouveau règlement de deuil en France a tout réduit de moitié...
Saint-Cloud, le 27 juillet 1719.
La piqûre des cousins du Rhin et de Mannheim est plus venimeuse que celle des cousins d'ici... Moi aussi j'ai des cousinières de gaze...
Je vous fais mon compliment de condoléance au sujet de la mort de votre beau-frère ^ A ce que m'écrit la princesse de Galles, on l'a trouvé mort et tout roide déjà sur sa chaise percée, après qu'il eût eu bien dîné... J'ai écrit immédiatement à mon fils par un exempt de ma garde pour l'empêcher de donner Coubert et tous les autres biens que le duc avait en France à personne d'autre qu'à ses filles...
... On m'a amené le jésuite qui a prêché le carême en Lorraine; c'est un homme bien connu, il est fils de la maréchale de La Ferté, frère du duc mort récemment, il est très intelligent et, comme tous ceux de la famille, fort plaisant. Il m'a conté tout l'incendie de Lunéville...
On a bien des exemples de malades qui ont eu le don de seconde vue pendant leurs divagations et au moment de mourir. On prétend que feu mon frère a récité, pendant qu'il agonisait, des vers latins prédisant tous les malheurs du Palatinat. Vous avez bien connu la famille Wilder et vous savez que le fils aîné
1. Le duc Meinhard de Schombcrb', fils du maréehiil duc de Schombor^,', mort à la bataille de la Boyne,
eut le malheur de tuer son plus jeune frère d'un coup de feu. Eh bien, l'une des sœurs avait été prise de fièvre chaude et ne faisait que crier : « Ne laissez pas mon petit frère Charles aller avec mon frère Guillaume! il le tuera. » Et cela arriva en effet quelques ours après...
Saint-Cloud, le 30 juillet 1719.
... Dans l'almanach qu'on nomme le Liégeois, on nous menace de beaucoup d'incendies pour l'année courante, et il n'y en a pas mal eu déjà et en beaucoup d'endroits... Cela est bien sûr : il y a quelque chose dans les astres qui marque une certaine prépondérance du fsu... Cette lueur extraordinaire, nous l'avons vue au ciel en avril... C'était pendant la nuit une clarté rayonnante comme celle du soleil ; elle ne dura que le temps de dire un Pater; en d'autres endroits, en France, on l'a vue sous forme d'une boule de feu...
Saint-Cloud, le 3 aoi\t 1719.
... Feu le roi ne savait rien du tout des Saintes Écritures, il me tenait pour savante moi qui en sais quelques petites choses; cela m'a toujours paru fort plaisant. S'il avait voulu lire, il aurait pu les connaître, mais il avait la lecture en horreur... Il ne savait pas le premier mot des différences entre les religions. Le confesseur lui disait : « Ceux qui ne sont pas catholiques sont des hérétiques, ils sont damnés. » Et il le croyait sans examiner autrement la cjiose..,
27G CORIIESPONDANCE
M'"" Sassetot n'était pas une Lamode, chère Louise, mais une La Molhe. La princesse de Galles fait cette faute-là toujours aussi, dans son français, de mettre des d pour des l...
Saint-Clûiul, le 0 août 1~19.
... Je me pique de n'être pas comme d'autres personnes princières... Je n'ai nulle ambition, je ne veux pas gouverner et n'y trouverais aucun plaisir. C'est là la grande affaire des femmes françaises : pas une laveuse de vaisselle qui ne se figure avoir assez d'esprit pour gouverner tout le royaume et qui ne croie qu'on commet à son endroit la plus grande injustice du monde en ne pas demandant son avis. Cela m'a dégoûtée de toute ambition; je trouve que c'est si affreusement ridicule, que j'en ai horreur. A l'exception de M""^ de Châteauthiers, je ne connais personne en ce pays qui ne soit intéressé : tout le monde veut gouverner pour devenir riche. Quoique, à considérer mon état, je sois pauvre, je ne me donnerais aucune peine pour augmenter mon revenu. M""' de Berry qui en avait un double du mien laisse, outre ce qu'on pourra payer avec l'argent qui lui restait, quatre cent mille livres de dettes à mon fils. S'il plaît à Dieu, on ne trouvera pas mes affaires en cet état-là après ma mort,..
Siiut-Cloud, le 10 août 1710, 8 Ii. du malin.
... C'est la maudite Mouchy, la favorite do la duchesse de Berry, qui est cause de sa mort; elle l'a
tuée comme si elle lui avait plongé un poignard dans le cœur. On sait à présent qu'elle lui donnait à manger toute sorte de choses... des fricassées, des petits pâtés, de la salade, du lait, des figues, des prunes ; elle lui faisait boire de mauvaise bière glacée et fermait la porte à clef; pendant quinze jours, pas un docteur n'a vu la malade... Mon fds a exilé la méchante sorcière avec son mari. Je crois que si elle était restée à Paris, les gens de M'"" de Berry l'auraient lapidée... Personne d'entre eux n'avait donné à la duchesse des choses défendues par le médecin : la favorite faisait préparer cela au village et le faisait apporter par une porte dérobée, quand elle pensait que tout le monde était couché.
Sainl-Clûiid, le 13 août 1719.
... M"" de Berry avait beaucoup d'esprit et une éloquence naturelle : elle parlait fort bien quand elle voulait. Mon fils a été très touché de sa mort : elle était sa préférée et ce qu'il avait de plus cher au monde...
Saitit-Cloud, lo 17 août 1719.
... On ne porte des habits de deuil en drap que pour un mari ou une mère. C'est du drap de Saint-Maur eu laine qu'on porte ou une étoffe en poil de chèvre qui est encore plus légère...
11 est bien rare que les Françaises élèvent bien les jeunes filles : elles en font des coquettes ou des dévotes...
Ce que je dis à mon fils et puis rien, c'est tout un: 11. 10
il n'écoute pas mes conseils, car ses maudits flatteurs, ces mécréants viennent peu après pour tout elTacer ! Ce sont de méchants drôles, débauchés et impies qui font profession d'athéisme. L'un est un marquis de Broglio, un ancien abbé, il a jeté le froc aux orties, c'est ce qu'il pouvait faire de mieux; l'autre est le fils d'an bien honnête homme, ancien sous-gouverneur de mon fils; il s'appelle Nossé'.
Sjiint-Cloud, le 27 août 1719.
... Partout on se plaint de la grande chaleur et des maudites punaises : elles m'ont tourmentée toute la nuit. La princesse de Galles m'écrit que tout Londres s'en plaint, et la reine de Sicile, qu'on a trouvé tout son lit couvert de ces bètes...
... La duchesse de Berry a été horriblement volée. Tous ses gens semblent s'ère facilement consolés de sa mort. Moi aussi, chère Louise, je m'en console, et cela pour bien des raisons : j'ai appris après sa mort beaucoup de choses qu'il est impossible d'écrire...
S;iint-Clou(i, le 31 aoilt 1710.
... Il ne s'est rien passé de neuf, si ce n'est une foule de choses concernant les finances, mais je ne peux vous les conter, je n'y comprends rien. Je ne sais que ceci : mon fils a trouvé, avec un Anglais, M. Law, que les Français appellent Las, le moyen de payer en un an toutes les dettes du roi qui se montent ù deux cent mille millions...