Charles 11 d'Angleterre
quoiqu'elle ne le méritât pas, comme vous allez voir, car elle tomba amoureuse du chevalier de Lorraine, le pire ennemi de Madame. Celui-ci, pour apprendre les secrets de Madame, permit à sa maîtresse de caresser son vieil amoureux, pour tirer de lui le secret du traité qu'on n'avait pu tirer de Madame. Turenne était trop épris pour rester ferme, il confia donc à cette traîtresse de Coaquin toute l'histoire du traité. Elle n'a rien de plus pressé à faire que de tout raconter au chevalier, qui le dit à Monsieur. Celui-ci se fâche tout rouge contre Madame et même contre le roi, et s'emporte contre les deux. Madame dit au roi que le chevalier de Lorraine l'avait brouillée avec son mari. Le chevalier fut chassé, mais Madame paya la chose de sa vie. Ses ennemis ne voulurent pas mettre Monsieur dans leur secret. « Il ne sauroit rien taire au roj', disoient-ils, si nous luy avouons que nous voulions empoissonner Madame, ou il ne le souffrira pas, ou bien il nous dénoncera au roy et nous fera tous pendre. » Ceux donc qui ont accusé feu Monsieur d'avoir fait empoisonner sa femme, lui ont fait grand tort. 11 en était incapable. Pour se disculper et pour cacher à Blonsieur que la chose venait d'eux, ils lui ont fait accroire que Madame a été empoisonnée par les Hollandais. L'histoire est vieille, mais elle n'en est pas moins vraie, quoiqu'elle ait l'air d'un roman... Peu de gens savent le détail, moi je sais tout d'original, car je le tiens du roi et de mon mari lui-même, sauf la mort de Madame, qui m'a été rapportée par d'autres...
30f) CORRESPONDANCE
Paris, le 28 décembre 1719.
Avant-hier le courrier est arrivé avec la dispense du pape. Donc, dès que les toilettes de notre fiancée seront terminées, on célébrera le mariage. Je voudrais que la cliose se fût faite il y a deux ou trois ans. Je ne dirai rien de plus à ce propos, cela m'entraînerait trop loin... On dit beaucoup de bien du prince de Modène... On prétend qu'il est fort épris du portrait de sa future. Je le plains de toute mon âme. Les unions heureuses sont rares dans toutes les conditions; j'ai vu beaucoup de gens se marier par amour, qui après se sont détestés comme le diable et se détestent encore à cette heure. Heureux ceux qui ne sont pas mariés! Combien j'aurais été contente si l'on m'avait permis de ne pas me marier et de vivre dans un heureux isolement!... Dois-je vous dire la vérité vraie : la raison pour laquelle nos princes et nos princesses se haïssent tellement, c'est que tous tant qu'ils sont, ils ne valent pas le diable...
Paris, le 31 décembre 1719.
... L'air de Paris me fait moins de bien que jamais. Depuis trois semaines j'ai maigri et dépéri que c'en est effrayant. Le corset que j'ai porté il y a trois semaines m'est devenu trop large de l'épaisseur de trois doigts, mais il n'y a pas à s'en étonner : j'ai enduré tant de choses depuis que je suis revenue ici!... Pour dire la vérité vraie, je suis quinteuse comme une punaise et n'ai que trop de motifs pour l'être...
DE M.ADAME, DUCHESSE D'ORLÉA^'S. 307
On a persuadé à mon fils de remettre en liberté le duc et la duchesse du Maine et de leur permettre de revenir ici; cela me cause bien des angoisses...
A tout moment on entend parler de gens qui meurent; un de mes aumôniers, l'abbé Berthet, est mort subitement. 11 avait été quarante ans à mon service; la veille il avait encore rempli son office. Un des intendants de ma maison, qui était son ami, voulut lui faire visite. En entrant chez lui il le trouve étendu mort sur la paille. Il est venu me le dire, tout pâle et tout saisi, mais il ne m'en a pas moins demandé immédiatement sa charge pour la vendre; j'ai failli éclater de rire...
Ce dimanche soir.
Je pensais bien que j'aurais de la peine à me remettre à vous écrire... Je m'y suis mise à six heures, mais j'ai été interrompue tant de fois que voici neuf heures qui sonnent. C'est le diable qui m'envoie cette tribulation pour m'impatienter, parce que j'ai communié aujourd'hui... Je ne sais comment je commencerai la nouvelle année, mais je termine celle-ci étant d'humeur bien chagrine et maussade. Bonne nuit, bienaimée Louise; que Dieu vous accorde une nouvelle année bien heureuse! Quant à moi, je vous aimerai toujours de tout cœur.
Elisabeth Charlotte.
Paris, le 4 janvier l~r20.
... Je n'ai ici qu'ennui et tourments; jamais rien d'agréable; jusqu'à la comédie, qui est le seul délassement qui me soit resté dans ma vieillesse, on mêla gâte et je ne peux m'y plaire ; les gens sont si sots ici qu'ils se mettent ou s'asseyent par bandes entières sur la scène, si bien qu'il ne reste plus de place aux comédiens pour jouer...
J'ai parmi mes amis un abbé de qualité, d'une des meilleures maisons de France. Il a beaucoup d'esprit, mais il est d'humeur un peu étrange. Tout d'un coup il lui est venu à l'idée qu'il n'appartenait pas à la bonne religion, parce qu'on a tellement persécuté les pauvres réformés. Cela l'a porté à devenir réformé lui-même. 11 a été trouver le chapelain de l'ambassadeur hollandais, et entre ses mains il a abjuré le catholicisme et s'est fait réformé. A Koël il a communié sous un déguisement, car d'ordinaire il s'habille comme un abbé et porte le rabat et le manteau. Après la cérémonie il reprend sa tenue ordinaire et va faire une visite à une dame. Celle-ci lui dit : « Abbé, voicy un vray temps pour vous qui âmes a veiller, car vous jres sans doutte a la messe de minuit. » Le pauvre abbé d'Entragues lui répond : «Moyje nires plus de ma vie a la mess-e. » Toute la société est ébahie. «Par quelles raisons, lui dit-on, nirez vous plus à la messe? « 11 répond de sans froid : « Despuis que j'aye aies^ le bonheur de Communier sous les deux espèces avec 6 cent de mes frères j'ay bien ressolu de ne plus
jamais aller a la messe. » Cela a révolutionné tout Paris; les évêques et tous les prêtres se sont assemblés et ont décidé de se rendre auprès de mon fils et de lui demander qu'il voulût mettre l'abbé à la Bastille. Le pauvre homme vint me trouver de nuit et me demanda conseil. Je lui lavai la tête d'importance d'avoir parlé si imprudemment, et lui conseillai de ne pas perdre de temps et de gagner le large. Il a suivi mon conseil et s'est sauvé, Dieu merci. J'ignore où il est allé, mais ce que je sais c'est qu'on l'a cherché pour l'envoj'er à la Bastille, mais on ne l'a pas trouvé. S'il devait venir à Francfort, dites-lui que je vous ai écrit du bien sur son compte. Vous pouvez sans scandale frayer avec lui; quand il était tout petit, les poules d'une basse-cour où il était allé faire son besoin l'ont étrangement mutilé. Cela lui a fait prendre les poules en horreur, tellement que quand il en voit une qui vole, il se trouve mal...
Paris, ce jeudi 4 janvier l'-^O.
... Je crois que l'abbé d'Entragues est devenu totalement fou. Comme je vous l'ai écrit l'autre jour, il a pris la fuite d'après mon conseil. Il était en Flandre et n'avait qu'à se tendre à Tournay, où il n'était plus sur terre de France, en sûreté par conséquent. Au lieu de cela, il va à deux lieues plus loin, à Lille. Là aussi il aurait pu se reposer durant quelques jours s'il s'était tenucaclié, car personne ne le connaissait. Au lieu de cela, il s'en va en plein marché avec des billets de banque et fait le négoce avec, comme un juif, et débla-
tère contre mon fils et contre le gouvernement. On prévient le commandant de Lille qui le fait arrêter, et Ton découvre qu'il est l'abbé d'Entragues... Mon filsa a fait tout ce qu'il a pu pour le sauver... Et voilà qu'il se laisse prendre comme un sot, et au lieu de lui savoir gré d'avoir montré de l'indulgence à son égard, il se déchaîne contre lui en plein marché à Lille! Cela prouve bien qu'on n'échappe pas à son destin...
Certes il se commet plus d'horreurs à Paris que jamais il ne s'en est commis chez les gentils, voire même à Sodome et àGomorrhe ; ceux qui veulent être vertueux et vivre chrétiennement, on les tient pour sots et pour des gens sans esprit; les vicieux sont aimés, et les gens vertueux, on les hait. C'est une vraie pitié...
Paris, le 18 janvier 1720,
... Je ne dirai plus rien des millions d'ici; j'en suis si lasse que je ne peux plus en entendre parler, et j'ai honte que des princesses du sang se bousculent et se battent à la banque par pur intérêt et pour ramasser de l'argent. Je trouve cela ignominieux...
Paris, le 20 janvier l'rZO.
... M""= du Maine, il est vrai, a entièrement disculpé son mari et avoué qu'elle a ourdi toute la conspiration sous son nom et qu'il n'en savait pas un mot. Tous les autres conjurés, qui ont été enfermés à la Bastille, disent la même chose. Il faut donc que ce soit vrai, quoique peu croyable. Le duc, pour confirmer ce que dit sa femme, ne veut rien savoir d'elle
ni la voir. Elle est au désespoir de ce que inoii fils ait fait lire son projet de conspiration au conseil, comme si cette tête folle avait pu croire que, pour l'aracur d'elle, mon fils consentirait à passer pour avoir inventé la conspiration et à la déclarer innocente. Cette femme m'effraye, elle est par trop portée à l'extraordinaire!
Alberoni a écrit à mon fils pour lui demander pardon. Il a déclaré que tous les libelles et tous les écrits publiés en son nom, en Espagne contre mon fils, lui avaient été envoyés de Paris. 11 offre de tout dévoiler et de lui indiquer les moyens de se rendre maître de toute l'Espagne, vu qu'il connaît le fort et le faible du royaume. Quels gens aimables, n'est-ce pas ?...
Notre pauvre abbé d'Entragues s'est fait prendre à Lille comme un sot. Sa chaise étant devant la porte il n'avait qu'à s'y mettre et à s'en aller, son valet de chambre le pressait de le faire, mais non, il a fallu d'abord qu'il se noircisse les sourcils avec de la corne brûlée et qu'il attende qu'on lui porte du lait pour se laver les mains! A tous ceux qui lui demandaient: « Que faites-vous ici», il répondait: « je me suis fait huguenot» et cela en Flandre où l'on est tellement papiste à cette heure ! C'est ainsi qu'il s'est fait prendre. Mon fils a ordonné de bien le traiter.
Paris, le 4 février l':20.
... L'abbé d'Entragues s'est disculpé : il n'a pas mal parlé du tout... Aujourd'hui nous avons eu — une
fois par hasard — une bonne nouvelle, savoir que la paix avec l'Espagne est faite..,
Paris, le 4 février 1723.
... Paris n'est plus tellement rempli de monde qu'il l'était; la cherté des vivres en fait partir beaucoup. Aujourd'hui l'on a défendu de payer en or et en argent; les louis et les écus ne valent plus rien : il n'y a plus que des biilets de banque et des pièces de vingt sous. Je ne permets pas qu'on me parle de millions, d'actions, de primes et de souscriptions. Je n'y comprends rien et cela me paraît ennuyeux. Je ne connais personne en France qui soit absolument désintéressé si ce n'est mon fils et M"»* de Châteauthiers. Tous les autres sont affreusement intéressés, en particulier les princes et les princesses du sang : ce monde-là échange des horions avec les commis de la banque...
Paris, le 18 février 17-20.
... Que feu le roi ait porté un silice, qu'il s'est fait donner par des moines, des franciscains, cela n'est pas, car il avait trop d'esprit pour cela et de plus ce n'est pas l'habitude chez des laïques. On a répandu sur son compte bien des mensonges de ce genre. Et la reine aussi n'a certainement pas porté de cilice, car cent fois je l'ai vue nue quand je mettais la chemis-e à S. M. comme c'est l'habitude ici. C'est là toute une cérémonie. La première femme de chambre donne la chemise à la dame d'honneur; celle-ci me la donne à moi, et moi je la donne à la reine...
Paris, le 10 mars l~r20.
... Il n'est pas vrai du tout que mon fils ait approuvé la fourberie des prêtres qu'ils ont mise eu œuvre à Heidelberg à propos de l'église du Saint-Esprit... il a écrit à l'Électeur de ne rien faire qui fût contraire aux articles de la paix de Westphalie, car il se verrait obligé de prendre parti contre lui. L'empereur, aussi, dans cette affaire, s'est fort bien comporté.
Paris, le -23 mars 17-20.
... Hier matin un jeune homme fort bien fait et de bonnes manières a commis un crime odieux. Il est de bonne maison, des comtes flamands de Horn. Il avait perdu quatre mille écus à la foire de Saint-Germain. 11 les devait et voulait les payer. Il inventa un beau coup, prit trois coquins avec lui, se rendit dans la rue Quincampoix et chercha une maison d'où il pût sortir en sautant par la fenêtre. Le lendemain il y retourne, rencontre un commis de la Banque et lui demande s'il a des billets et s'il veut lui en vendre. « Combien en voulez-vous? dit le commis. Le comte de Horn lui en demande plus qu'il ne lui en faut, puis le mène au cabaret de Lespie de bois proche la rue Quincampoix. C'est là qu'ils assassinèrent le commis, puis sautèrent tous par la fenêtre. Mais le comte pensant celer son crime, courut tout ensanglanté chez le comimissaire du quartier, disant qu'on avait voulu l'assassiner. Le commissaire le regarde et dit: « MonsI vous vous plaignes d'assassinat, vous arrivés tout en sang et vous n'estes pas blesses, sur cela vous trouvères bon n. 18
que je vous arestes. » En ce moment arrive le second coquin et entend le premier qui dit : « Tenez, demandes à Mons! qui entre, qui est témoyn de l'assassinat. » Lui, que sa conscience tourmente, entend qu'on invoque son témoignage, il croit que son camarade a tout avoué, et fait des aveux complets, il est arrêté également. Tous deux sont en prison et bien gardés. On pense qu'on les jugera lundi... A l'instant on m'annonce tous les princes de la maison de Lorraine qui sont ici, tous les d'Areniberg, tous les Noailles, les d'Isenghien et d'autres encore. Je les plains de tout mon cœur: ils ne demandent pas la vie de leur parent coupable, ils voudraient simplement obtenir qu'il ne fût pas exécuté en public, mais qu'on le décapitât, en secret, dans la prison. Je leur ai dit que je les plaignais tous, mais qu'ils savaient bien que je ne me mêlais en rien des choses delà régence, qu'ainsi donc je ne pourrais rien l'aire dans leur intérêt... Mais je frémis rien que d'y penser. .i
Paris, le 31 mars 11-20.
...Je trouve fort ennuyeux qu'on ne voie plus d'or, il y a quarante-huit ans que j'en avais toujours en poche et maintenant je n'ai plus que des pièces d'argent...
il est certain que M. Law est horriblement détesté. Mon fils m'a dit aujourd'hui en voiture quelque chose qui m'a émue au point que j'en ai eu les larmes aux yeux. « Le peuple, m'a-t-il conté, a dit quelque chose qui m'a tout à fait touché le cœur, j'y suis sensible.
Quoi donc, lui demandai-je? « Quand on a roué le comte de Horn, répondit-il, les gens on dit : quand on fait quelque chose personnellement contre nostre régentjlpardonne tout,maisquandon fait quelque chose contre nous jl n'entend pas de raillerie et nous rend justice comme vous voj'ez par ce comte de Horn... » Il en avait les yeux humides.
Monsieur Law n'a aucune mauvaise intention; on le voit bien par ceci qu'il achète beaucoup de terres, c'est à cela qu'il dépense ses grandes sommes d'or, il faut donc bien qu'il reste dans le pays. Il n'est que juste qu'il tire profit de son travail. Je ne peux croire qu'il envoie de l'argent en Angleterre, en Hollande et à Hambourg. Il fait punir trop sévèrement ceux qui font cela. S'il était lui-même en faute on l'en accuserait bien. Mon fils s'entend merveilleusement aux affaires de finance...
Paris, le 14 avril 1720.
... Mylord Stairs a, dit-on, fait de grandes dépenses avec une maîtresse qu'on appelle M'"« Raimond. Elle est plus agréable que belle et elle a été la maîtresse de l'Électeur de Bavière. Présentement elle a un autre amant, ce dont mylord s'attriste beaucoup, à ce qu'on dit. Cet amant, c'est le comte [Maurice de Saxe. Il n'est pas beau, mais il aljonne façon, il est jeune et agréable. Voilà donc milady Stairs vengée de l'infidélité de son mari.
... Alberoni s'est rendu en Suisse auprès de l'abbé deSaint-Gall. Quelle vie du diable il va mener par là, le temps se chargera de nous l'apprendre... La mé-
31(5 CORRESPONDAiXCE
chante petite sorcière de duchesse du Maine va venir nous voir demain dans l'après-midi, je m'en serais bien passée, mais que puis-je faire ? Mon fils l'a rejçue, il faut donc que je la voie aussi, du moment qu'elle le veut à toute force...
Saint-Cloud, le 21 avril 1790.
... Le comte Horn avait été horriljlement mal élevé et il s'était lié avec tous les filous de Paris. C'était un homme bien léger sous tous les rapports, soclomiste au plus haut point, bref il n'y avait de recommandable en lui que sa jolie figure, car la naissance ne doit être comptée pour rien quand la vertu ne vient s'y associer...
Saint-Cloud, le 2~ avril 17-20.
... L'histoire du cocher... me rappelle le comte de Kœnigsmark, celui dont le frère aîné a eu ce malheur à Hanovre 1. Il était accompagné d'une fort bellefille, une Anglaise, habillée en page. Je l'ai vue iiChamber'^ Elle avait le visage rond, de grands yeux et des cheveux bruns coupés courts et frisés en grosses boucles, de belles couleurs vives, la bouche et les dents belles, mais elle était trapue et grasse. En revenant de la chasse, pendant laquelle le comte m'avait raconté toute son aventure, je feignis d'avoir fort envie de voir ses tentes turques et je l'accompagnai. Il appela son page pour l'aider à descendre de cheval. La jeune personne accourut... et c'est alors que