‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 16 sur 131 · LETTRE DLII · texte numérisé non relu

LETTRE DLII

DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHELEMY

Ce dimanche, 21 novembre n~3.

J'ai trop de choses à vous dire pour pouvoir vous écrire ; je n'ai point dormi, j'ai la tête à l'envers, il va y avoir beaucoup d'occasions et j'en profiterai. J'écrirai à M. de l'Isle à qui je dois bien des remercîments, et puis à vous, mon abbé, à qui j'ai bien des choses à dire; aujourd'hui je vous prie seulement de donner à madame la maréchale - la lettre qui est à son adresse, et quand elle l'aura lue, vous lui donnerez celle qui m'est adressée, et vous prierez M. de l'Isle de me faire le détail de l'eflet qu'elle aura produit, elle est de M. de Craon à qui je fis lire avant-hier l'histoire tragique, et hier matin il m'écrivit par la petite poste cette lettre que vous allez voir. C'est incompréhensible qu'il ait retenu toutes les lettres initiales. M. de Beauvau et moi sommes persuadés que cette plaisanterie divertira beaucoup le grand-papa; j'attends avec impatience d'en apprendre le succès.

I. Pour le mariage de Monsieur, comte d'Artois. "2. De Luxcmbours.

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A Chanteloup, ce -22 novembre n~3.

Je suis fâchée, ma chère petite-fille, que vous ayez été dans l'inquiétude pour moi. Je vous aime tendrement; je voudrais ne vous procurer que des se itiments doux, agréables et jamais douloureux. Je me suis recherchée pour voii si j'avais par négligence donné lieu à vptre inquiétude, et il m'a paru que je n'avais pas de reproches \. "^ ; faire. J'ai répondu exactement à toutes vos lettres. Mais elles it été rares depuis quelque temps, et vous savez que , quand les me manquent, ma nullité me réduit au silence. Celui d( tout Chanteloup doit donc bien plutôt être reproché à M. de l'Isle et à l'abbé qu'à moi; leur abondance la rend impardonnable, et je les en ai bien grondés. Ils l'ont suiïisamment réparée depuis quelques jours, et les saillies de leur imagination vous auront dédommagée de la stérilité de la mienne.

Le fils de la petite sainte doit vous avoir porté une lettre de moi. Mais elle était vieille parce qu'il est resté ici trois jours de plus qu'il ne comptait, et qu'il s'est encore arrêté en chemin, de sorte qu'il se pourrait bien que vous ne l'eussiez reçue qu'après le départ de monseigneur l'évèque d'Arras, qui m'a apporté la vôtre. J'ai été dans la plus grande joie de voir ce bon évèque. J'ai réellement un grand fonds de tendresse pour lui, et on m'a déchiré le cœur quand, dans le couimencement de notre exil, on a voulu jeter des nuages sur ses sentiments pour nous. Je les ai toujours repoussés parce qu'ils m'étaient insupportables. Je suis bien fâchée de le voir partir sitôt; mais je n'en suis que plus touchée de la peine qu'il a prise de faire un pareil voyage pour deux jours, parce qu'il n'avait que deux jours à nous donner. Ménagez-moi bien son amitié: j'en ai

besoii , parce que je l'aime véritablement. — Que faites-vous du prince de Beaulîremoni? Il m'avait mandé quil allait venir, et je ne le vois pas arriver.

J'ai une difficulté à proposer sur la langue à M. de Beauveau. Il se moquera peut-être de moi, comme a fait l'abbé, n'importe; voici le fait. L'abbé disait hier : Il :^emble que le vent est au nord. Il m'a paru qu'il devait dire : Il me semble que le vent est au nordy ou : // semble que le vent soit au nord, parce que ce sont deux cas tout différents. Dans le premier, c'est son opinion particulière qu'il énonce en disant : // me semble que le vent est au nord. Dans le second, il exprime le doute général sur la position du vent; l'apparence est qu'il est au nord, mais il se pourrait qu'il n'y fût pas. L'abbé n'admet ni mon objection ni ma distinction, et il ajoute : C'est comme quand on dit : // semble que vous vous portez bien, à quoi je réponds : On ne dit point, ou on ne doit pas dire : Il semble que vous vous portez bien, mais : Il me semble que vous vous portez bien, parce que cette phrase est une proposition affirmative. On ne pourrait dire : // semble que vous vous portez bien, qu'à une personne qui se plaindrait d'être malade avec un bon visage: encore serait-ce en réponse à ses plaintes, et on ajouterait : Cependant, il semble; de sorte que cette expression, il semble, suppose toujours une apparence trompeuse ou tout au moins douteuse. Proposez ma difficulté au prince, mais ne lui montrez pas ma lettre. Je ne veux pas qu'il trouve des fautes d'orthographe dans la lettre d'une femme qui s'avise déraisonner sur la langue.

Je ne sais pourquoi M. de l'Isle s'est avisé de vous mander ([lie je me suis mise à manger seule comme un loup-garou. .M. de Beauvau n'approuverait pas encore cette comparaison du loup-garou, parce qu'il dirait qu'on ne peut comparer qu'à une chose positivement ou 77ioralement existante, un sentiment à un sentiment, une chose à une autre chose, mais qu'un loupgarou n'existe ni positivement ni moralement. Laissons M. de

i)eauvau et revenons à M. de l'Isle. Son indiscrétion vous a très-gratuitement inquiétée et j'en suis fâchée. Mon changement de régime n'indique aucune altération dans ma santé, c'est seulement une précaution. Vous savez que je suis gourmande, je ne puis manger avec tout le monde, sans manger de tout ce qu'on sert pour tout le monde, et je suis toujours punie (le mon intempérance, sans en être corrigée, par de continuelles indigestions. On a trouvé que le meilleur moyen de mettre mon estomac et moi à la raison était de me faire manger seule et de ne me servir que les choses qu'on me permet de manger, afin que je fisse, comme l'on dit, de nécessité vertu. Voilà tout, ma chère petite-fille. On pourra peut-être vous mander encore que je suis enrhumée. Cela est vrai, mais ce rhume n'est rien ; rapportez-vous-en à l'évêque, il vous en dira peut-être bien plus que je n'en sais moi-même. Il vous dira surtout que je vous aime de tout mon cœur, et cela je le sais bien, car je le sens bien '. C'est la vérité qui m'est la plus chère, parce que, comme je ne suis pas géomètre, je ne fais cas (lue des vérités de sentiment.

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