LETTRE DLIX
VK MADAME DU DEFFAND A LA DICHESSK DE CHOIS l'
Ce 10 décembre 1773.
On ne meurt point de douleur, de colère et de rage, puisqu je vis encore. Vous saurez ce soir de quoi il s'agit, et cette lettre qui vous apprendra que je suis bien plus malheureuse que coupable, ne vous parviendra peut-être de longtemps; elle ne sera assurément pas mise à la poste, on ne recevra jamais à l'avenir par cette voie un seul mot de moi à Chanteloup ; il me faudra donc attendre et peut-être fort longtemps une occasion pour vous la faire parvenir.
Vous aurez été bien surprise, chère grand'maman, ainsi que l'abbé, cà la lecture de mes dernières lettres, vous m'aurez crue en démence. Se justifier par la poste d'avoir écrit par la poste, chercher à réparer une petite faute par des fautes mille et mille fois plus grandes, est le comble de l'imprudence, de l'inconsidération et de la folie. Votre premier mouvement aura dû être l'indignation, et vous aurez pris la résolution de rompre toute liaison avec une personne aussi extravagante. Vous n'aurez pas dans ces premiers moments compris que j'étais malheureuse et non coupable, et vous ne vous serez pas rappelé l'expérience que vous avez des inconvénients qui peuvent arriver par des méprises. Celle-ci en est une des plus fortes.
N'ayant point dormi la nuit d'avant celle-ci, j'écrivis à six heures du matin à l'abbé, et à vous, chère grand'maman, à onze heures. Wiart écrivit votre lettre et corrigea celle à l'abbé. Vous savez avec quelle liberté je m'explique dans l'une et dans l'autre; si j'avais fait une conjuration, je vous l'aurais confié, et c'est une espèce de bonheur que je m'en sois tenue à ce que ces malheureuses lettres contiennent. Je
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comptais les porter moi-même à l'hôtel de Choiseul en allant rendre visite à M. de Gontaut, et les faire remettre à .M. Ribot. A quatre heures après midi, voulant ajouter quelque chose dans la lettre à l'abbé, je dis à Wiart de me l'apporter et de venir avec l'écritoire. « Vos lettres? elles sont à la poste! )> Vous auriez pu entendre, je crois, les cris que je fis. Je devins tremblante de la tète aux pieds, et il est de toute impossibilité de vous exprimer ma douleur et ma colère. "NViart a fait la plus grande faute du monde; il en est si honteux et si affligé que je n'ai rien à lui dire; il sent toute son absurdité; elle est d'autant plus surprenante qu'il est dans l'habitude de me faire faire attention à ce que je lui dicte pour éviter tout inconvénient. Ce qui peut en quelque sorte l'excuser, c'est qu'il me demanda à qui il adresserait mon paquet. Je lui dis: « A l'abbé. — Mais il n'a pas, dit-il, sesports francs. — Ehbien! à la grand'maman, » sans savoir ce que je disais, sans faire réflexion qu'il n'importait à qui il fût adressé puisqu'il ne devait pas aller par la poste. Enfin, que vous dirai-je, je suis la plus malheureuse des femmes et, en vérité, la moins coupable. Je me rappelle ce que ces maudites lettres contiennent. La maréchale et M. de Beauvau, à qui j'ai confié ma douleur et mes inquiétudes, croient que je dois me tranquilliser, qu'il n'en peut rien résulter de fâcheux pour ce pauvre M. de l'Isle qui est le seul qui y soit commis, mais qui ne l'est pas de façon à lui devoir attirer aucune affaire. S'il pouvait ignorer tout ceci, ce serait un grand soulagement pour moi; mais s'il le sait, obtenez de lui qu'il me pardonne. Pardonnez-moi vous-même, chère grand'maman, et faites-moi pardonner de tout le monde; que la grâce soit complète, et ne supprimez rien de vos bontés et de votre confiance ordinaire. Je l'attends de votre amitié, je l'attends de votre justice.
LETÏRI:: DLX
DE l'a B B li B A R T H É I. E .M V A M A D A M E DU 1) E F F A N U
18 décembre 1773.
Nous souffrons plus des peines que nous nous faisons que de celles qui nous parviennent naturellement. Vous vous êtes fort tourmentée, vous avez grondé M. Wiart, vous n'avez pas dormi, vous vous êtes remplie de terreurs, de notre côté nous avons reçu vos lettres, nous en avons été enchantés. M. de risle a lu l'article qui le concernait, il m'a chargé de vous en remercier, il avait presque oublié le sujet de ses plaintes ; il trouvait qu'elles ne valaient pas les bontés qu'elles lui ont attirées. Tout était fini, et voilà une autre lettre de vous à la grand'maman par laquelle il semble que tout est perdu !
Tranquillisez-vous, ni la grand'maman, ni M. de l'Isle, ni moi, ne nous étions aperçus que vos premières lettres fussent arrivées par la poste; la raison en est simple, c'est qu'elles ne contenaient rien qu'on ne pût dire à toutes les postes du monde. Je crois bien que si nous étions soupçonnés de conjuration on pèserait toutes nos paroles; mais je ne saurais imaginer qu'on ait le temps à la poste de suivre le fil d'une correspondance qui ne roule que sur des bagatelles, et qu'on enregistre des expressions vagues et générales pour en trouver l'application dans une suite de lettres.
La grand'maman n'a rien communiqué à M. de l'Isle de vos nouvelles frayeurs, ainsi tout est dit.
Dans vos trois couplets j'aime fort ce vers à saint Nicolas : De bânir vous n êtes point las! ]e le vois, en effet, dans son estampe avec ses deux doigts levés, et c'est ce qu'il y a de mieux h lui dire quand on l'a dans sa chambre.
Restez viailre d'école , pour l'abbé Bignon, est très-plaisant. J'aime tout le couplet à saint Martin, et la cluite en
est d'autant meilleure qu'elle renferme une vérité pratique.
J'écris quatre mots au baron , auriez-vous la bonté de les lui faire passer? Je vous renvoie sa lettre qui m'a touché. 11 faut que ses affaires lui causent bien du chagrin puisqu'il désire que tout son bien fût sur le Roi.
iSous n'avons ici que M. et madame du Châtelet, M. et madame la comtesse de Coigny, M. de Rochechouart, frère de madame du Châtelet, et M. de Conflans qui part demain.
On ne dit rien, on ne fait rien, ou plutôt on fait ce qu'on avait fait la veille, le jour d'auparavant, ce qu'on fera demain, après-demain. L'essentiel est qu'on ne s'ennuie pas, le temps passe vite ; le trictrac et le billard servent à l'abréger.
On a voulu aujourd'hui essayer de la lecture qu'on avait abandonnée depuis longtemps; nous avons délibéré sur le choix du livre; enfin, nous avons pris les annales politiques de l'abbé de Saint-Pierre; à la deuxième phrase le grand-papa s'est endormi ; à la troisième, M. de Castellane ; à la quatrième, on a trouvé que les phrases étaient trop longues; à la cinquième, la grand'maman, qui avait une petite indigestion, s'est retirée; à la sixième, les joueurs de billard sont entrés, on a disputé sur le gouvernement anglais, et il n'a plus été question de lecture; je suis bien persuadé que ce genre d'amusement ne peut convenir à Chanteloup, et peut-être à toute société où il y a des gens d'esprit qui ont beaucoup lu et qui se sont fait un goût difficile.
L'indigestion de la grand'maman ne l'a pas empêchée de dîner à son ordinaire, c'est-à-dire à six heures. Mais elle a mangé sobrement et des choses saines. Cependant ces fréquents retours m'inquiètent, son estomac ne se raccommode pas ; elle est toujours bien maigre ; elle a quelquefois mauvais visage. Si tout cela vient des nerfs, on ne doit rien en appréhender, mais s'il faut chercher une autre cause, comment la découvrir et y remédier? Je l'ai vue quelquefois dans cet état; il survenait ensuite une quinzaine de jours de bon sommeil et de bonne
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digestion, et tout était réparé. J'attends tous les jours l'instant de cette révolution. Si j'avais à m'attacher à quelqu'un, je commencerais par consulter son médecin, et par bien connaître le fond de sa santé ; ensuite j'étudierais son caractère.
La grand'maman est toujours enchantée du petit Louis; c'est, en effet, la plus jolie créature du monde; cela vaut mille fois mieux qu'un chat, qu'un chien, peut-être qu'un amant.
M. de Gastellane m'a fort demandé de vos nouvelles, il veut que je vous dise bien des choses pour lui, il passera quelques mois ici, ira ensuite à Paris faire un séjour de trois semaines; il vous verra. Yoyez-vous quelquefois madame la comtesse de Ghoiseul? j'apprends avec le plus grand plaisir (ju'elle se porte mieux et qu'elle a un petit-fils.
Auriez-vous la bonté de lui dire mille choses pour moi, de me rappeler dans le souvenir de madame de La Vallière, de M. l'ambassadeur de Naples, de M. le prince de Heauffremont et de mademoiselle Sanadon.
Je voudrais bien, quand vous verrez madame de Jonsac, que vous eussiez la bonté de lui parler de mon respect, de ma reconnaissance; si j'avais pu savoir le moment où elle a passé à Amboise , elle m'aurait certainement trouvé à la poste.
LETTRE DLXÎ
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DE FF AND
A Chanteloup, ce 18 décembre 1T73.
Calmez votre douleur, ma chère petite-fille, elle n'est point fondée; vous ne me parliez dans cette lettre, dont l'envoi par la poste vous a tant alarmée, que de la chanson de saint iSicolas et de VAris au.r princes dont M. de l'Isle ne se cache pas; je lésai publiquement envoyés par la poste à madame d'Enville, afin qu'en les y lisant on crût que c'était de ces couplets <lont vous parliez à M. de l'Isle dans cette lettre qui l'a tantfà-
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ché, et qui a été la seule et véritable imprudence que vous ayez faite. Ce que vous regardez comme votre seconde aurait plutôt été une adresse pour donner le change; ainsi, soyez donc bien tranquille; l'abbé vous rassurera encore, il n'y avait rien de plus dans celle que vous lui écriviez que dans celle qui était pour moi. Je n'ai point parlé à M. de l'Isle de vos dernières terreurs, c'aurait été l'aviser que vous auriez été capable d'une seconde imprudence ; je lui ai seulement dit que la première était l'effet de l'étourderie de votre valet de chambre, d'avoir mis à la poste la lettre que vous lui écriviez, au lieu de l'envoyer chez moi où vous comptiez qu'elle irait attendre une occasion. Je demande pardon à mon ami Wiart de l'avoir ainsi sacrifié pour vous justifier, mais aussi l'êtes-vous pleinement.
La critique que vous faites de VAvis au.xprùu'e.'< nous a paru d'autant plus juste à l'abbé et à moi, que nous avions aussi fait la même sans nous en vanter; il est certain que le style en est charmant, le narré facile, mais le conte tourne trop court; il eût été plus simple de nommer un perroquet que de faire la description d'un perroquet, et, comme vous dites fort bien, il eût été plus intéressant d'entrer dans le détail de l'éducation des perroquets que d'en avoir le résultat; malgré tous ces petits défauts, c'est un fort joli petit ouvrage.
L'abbé vous a donc parlé de mon petit Louis; c'est, en effet, un fort joli enfant pour le talent, l'intelligence et les manières, mais je n'ai fait que saisir en lui une occasion d'aimer, et je n'y ai peut-être trouvé qu'un principe de malheur; n'importe! ma philosophie et ma paresse me portent à aller au jour la journée. N'ayez pas peur que je le prenne pour votre petit frère, je ne mets rien auprès de vous, ma chère petite-fille, et je n'ai pas besoin que rien me rappelle à la tendresse que vous m'inspirez.