LETTRE DLXXXVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 1" mars ITi-i.
Voilà donc qui est fini, chère grand'maman, tout prend fin, il faut consentir au départ de la dame de province. Je reçus hier ses adieux. 11 n'y a point de marques d'attention qu'elle ne m'ait données, point de parole obligeante qu'elle ne m'ait dite. Je n'ai point été assez vaine pour croire qu'elles étaient l'effet de ce qu'elle pensait pour moi. C'est au titre de votre petite-fille que j'ai dû toutes ces faveurs. Elles ne m'en ont été que plus flatteuses et ma reconnaissance n'en est pas moins vive; mais il faut, chère grand'maman, que vous la partagiez et que vous sachiez un gré infini à cette dame du dessein qu'elle a eu de vous plaire. Dans tout ce qu'elle a daigné faire pour moi, j'ai toujours dit, c'est qu'elle sait que la grand'maman m'aime et qu'elle est persuadée que j'adore ma grand'maman et mon grand-papa. Elle aura bien des choses à vous conter. Je ne sais si elle se permettra de vous faire un récit fidèle des empressements que l'on a eus pour elle; c'était plus (jue de l'empressement, c'était de l'enivrement. Il n'y a point eu d'exemple d'un succès pareil. Eh bien! chère grand'maman, au milieu de tant de gloire elle s'y est dérobée pour souper trois fois chez moi en très -petite compagnie; vous croyez bien que la princesse , la maréchale et l'archevêque en faisaient la meilleure partie. Je sentais combien leur secours m'était nécessaire. Accordez- moi le vôtre aujourd'hui et que la reconnais-
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sance que vous lui marquerez de ses attentions pour moi, l'engage à ne me point oublier.
Vous allez donc vous séparer bientôt de madame de Coigny ; j'en suis alîligée , mais très- véritablement affligée. Personne n'est plus persuadé que moi qu'il n'y a qu'un plaisir dans ce monde : aimer et être aimée , tout le reste n'est que distraction ou ennui. Je vous aurai beaucoup d'obligation de me procurer la connaissance de cette jeune comtesse; mais, chère grand'maman, pouvez-vous penser de bonne foi que je lui puisse être agréable? Je n'offre d'abord qu'une sempiternelle gauche, embarrassée, faisant des galimatias quand je veux bien dire. Ce n'est qu'à la longue qu'on peut me supporter et encore faut-il pour cela qu'on ne se rebute pas par bien des moments d'ennui. Enfin, si je lui plais, ce sera encore un des miracles qu'opérera le désir qu'on a de vous plaire.
Mandez-moi, chère grand'maman, quand vous nous enverlez l'abbé. Ah 1 j'ai grand désir de causer avec lui.