HO CORRESPONDANCE
LETTRE DXCVII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 5 mai 1T74.
Nulle lettre de Chanteloup, nulle lettre de la grand'maman; des bulletins cinq ou six fois le jour, qui disent toujours la même chose. Rien n'e»t plus fastidieux, rien n'est plus insupportable. On remet toujours au lendemain pour écrire; on se flatte qu'on aura toujours quelque chose -de nouveau à dire. Point du tout, c'est la même ritournelle. On dit qu'il faut qu'elle continue encore longtemps, et que ce ne sera que le 17 qu'il sera permis d'en changer et que tout rentrera dans l'ordre accoutumé.
Je ne doute pas que vous ne soyez mieux informée que vous ne pourriez l'être par moi de tout ce qui se passe. On ne s'attendait point à tant de courage, dont le principe est la plus grande faiblesse. Ce courage se soutiendra-t-il? Il y a tout lieu de le croire.
Je fus mercredi à Versailles. Il y eut, ce jour-là, assez d'alarmes : la nuit qui le suivit les augmenta; mais la journée du jeudi et les suivantes ont rétabli le calme. Je n'ai pas besoin de vous dire toutes mes pensées, j'en ai de toutes sortes, et je n'ai pourtant qu'un objet.
Je crois que vous aurez incessamment les comtesses de lîoufllers. C'est avec la mère que j'ai fait mon petit voyage. Je voudrais bien laccompagner dans un plus grand. Garderezvous encore longtemps la maréchale? C'est bien mal à elle de ne pas m'écrire un mot.
Je n'écris point, parce que je ne puis pas mander par la poste tout ce que je pense, et que ce m'est une gène effroyable de faire semblant de rien. Je crains toujours qu'il ne m'échappe quelque imprudence. D'ailleurs, je crois toujours que ce que je
pourrai mander le lendemain vaudra mieux que ce que j'ai à dire au moment présent. Je profiterai de toutes les occasions. Soyez persuadée que vous occupez toutes mes pensées.
Voici les nouvelles que j'ai reçues à deux heures après midi.
Le roi, vers quatre heures du matin, a dit de lui-même à M. de Duras qui le veillait, de faire venir son confesseur. Après avoir donné cet ordre, il a dormi une demi-heure, et, en se réveillant, il a demandé si le confesseur était arrivé. On l'a fait entrer peu de temps après. Il a été seize minutes avec le roi, qui a ensuite fait venir M. d'Aiguillon, à qui il a parlé quelques minutes. Ensuite il a repris avec son confesseur et a demandé ses sacrements tout de suite. Le cardinal, après l'avoir communié, s'est rapproché de lui. Le roi lui a dit qu'il ne pouvait pas parler. Le cardinal a repris : « Messieurs, le roi m'ordonne de vous dire (ne pouvant parler lui-même) qu'il se repent de ses péchés, et que, s'il a scandalisé son peuple, il en est bien fâché; qu'il est dans la ferme résolution de rentrer dans les voies de sa jeunesse et d'employer ce qui lui reste de vie à défendre la religion. »
Le roi a soutenu toute cette cérémonie avec la plus grande fermeté et ne paraît pas plus mal.
A 5 heures du matin, le 9 mai.
La petite sainte a dû partir ce matin. Elle couche ce soir à Arbouville, demain à Orléans, lundi à Blois, et mardi où je voudrais bien être.
P. S. Celte lettre sera reprise à toutes les heures. 11 vient de m' arriver des lettres de madame la maréchale et de l'abbé. ,Ie ne me plains donc plus ni de l'un ni de l'autre, et je leur dirai incessamment.
Vous n'êtes pas encore quitte de moi. Peut-être apprendrai-je dans le cours de la journée quelques particularités curieuses et intéressantes; sinon, adieu.
LETTRE DXCVlll
DE i/abBE BARTHÉLK.MV A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce lundi 11 mai n'74.
J'ai envie, madame la duchesse, de faire comme la feuille de Paris, de vous envoyer le prix du foin, de la paille, du beurre frais de Gournay, des œufs frais de Rouen ou de Lyon. Je n'ai aucune nouvelle * et point d'autre ressource que le voyage de M. Silwin en Italie; ce n'est ni Rome, ni Florence, ni INaples, qui l'attirent; il ne se soucie ni de tableaux, ni de statues; il va voir une demoiselle qu'il aime à la folie et qui n'a que sept ans; il passera quelques mois avec elle, reviendra en Angleterre, et retournera l'année prochaine à Milan. Votre petite-fille dit que cette histoire est le commencement d'un roman. Elle a laison; je vais vous la raconter le plus brièvement possible.
M. et madame la marquise de Taniani étant en Angleterre, la marquise accoucha d'une fille; obligés deux ou trois mois après de retourner en Italie, ils la mirent entre les mains de M. Silwin. Il ne négligea rien pour son éducation, et s'en occupa pendant six ans entiers qu'il l'a gardée avec lui, ne la perdant pas de vue un seul instant et faisant tout son bonheur de la rendre heureuse. L'année dernière, il fut obligé de la rendre à ses parents. Je ne vous dirai rien de la douleur, ni des pleurs et des cris de Clémentine. C'est le nom de mademoiselle de Taniani. Son tuteur l'aurait accompagnée si ses affaires ne l'avaient pas retenu, mais il lui promit de la joindre en chemin, et pour la rassurer sur sa promesse, qu'il n'a pu elTectuer que dans ce moment, il lit partir avec elle son valet de
I. Cette disi'tto tli; iioiiviillcs était assez curieuse, le lendemain delà mort du loi.
chambre et sa malle. Le valet de chambre est encore à Milan et lui donne par chaque courrier des nouvelles de Clémentine, qui a dans sa chambre la malle de M. Silwin dont elle garde la clef; elle ne parle que de lui et l'attend tous les jours. De son côté, il lui a déjà assuré une partie de son bien et finira par lui tout donner. Madame du DelTand lui demandait hier si elle était jolie? il répondit : Elle me le paraît ; — si elle avait de l'esprit? Je lui en trouve beaucoup ; — dans quelle religion il l'avait élevée? « Je n'étais pas maître de son opinion, on l'a instruite de la morale commune à toutes les religions. » — Il ne parle d'elle qu'avec attendrissement et les larmes aux yeux ; il est pourtant certain qu'elle n'est pas sa fille. Tant que cette passion continuera, il sera le plus malheureux du monde. I! faudra qu'il passe une partie de sa vie à ne pas la voir, et l'autre dans la crainte de la quitter.
M. Boutin, avec qui je me suis associé, ne peut partir que samedi et veut rester vingt-quatre heures à la source. Je pourrai bien le quitter le dimanche, car je suis las de n'être pas à Chanteloup. J'espère que vous aurez la bonté de me donner de vos nouvelles le mardi ou le raeicredi. J'espère que la médecine aura dissipé le rhume de M. le duc. Agréez, madame la duchesse, mon hommage très-humble.
LETTRE DXCIX
DE II A D A M E DU D E F F A X D A l'a B B É B A R T H É L E M V
Ce dimanche , 15 mai 17'74.
Mon abbé, je ne vous ai point écrit parce que je remettais toujours au lendemain dans l'espérance d'avoir à ajouter quelques bonnes nouvelles ; j'avais pensé, ainsi que tout le monde, à M. de Maurepas, et je n'ai pas laissé d'être fort surprise à son arrivée. Vous avez vu la lettre du roi, l'idée qu'il a de ses profondes connaissances; nous verrons ce qu'elles produiront