i''Andromaque
2. Elle écrit le même jour à M. W^alpole : « ... Après Noël, la grand'maman sera ici. Cette idée me cause une petite émotion ; je crois que j'aurai du plaisir à la revoir. Je boude toujours son mari, contre lequel je ne suis nullement fâchée; je ne l'aime pas assez pour cela, mais pour soutenir une certaine dignité, et mallieureusement c'est à quoi je ne m'entends guère. »
bien sage si elle l'acceptait. Je juge qu'elle n'en fera rien et qu'elle ne préférera pas une espérance incertaine, jointe à beaucoup d'ennui, à la certitude et au plaisir véritable de passer l'hiver avec vous.
Voyez, chère grand'maman, si vous voulez lui faire la proposition de passer l'hiver à Pau. La maison qu'on lui prêterai est à M. de Peyre.
LETTRE DCXVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, le 26 juillet l'H.
Je voudrais savoir, chère grand'maman, exactement ce que vous pensez pour moi : si, en laissant de côté tout compliment, toute politesse, toute reconnaissance en tant que devoirs, en tant que vertu, vous sentez que vous aimez votre petite-fille? Cette question vous paraîtra ridicule, et si le grand-papa (car il faut bien se réconcilier) en a connaissance, il dira : « Oh ! la sotte créature! on voit bien quelle école elle fréquente !... » 11 est vrai que je vois parfois de grandes métaphysiciennes, mais ce ne sont point elles qui dirigent mes sentiments, je vous prie de le croire. Tout ce que j'acquiers en leur société, c'est beaucoup de mépris de moi-même par la distance infinie que je trouve d'elles à moi. Ce sera matière à nos conversations.
La reine vint samedi tout à côté de Saint-Joseph , chez les Garaman, pour voir leur jardin*. Elle avait avec elle Madame, mesdames de Durfort et de Pons. Les princesses Clotilde, Elisabeth, et Mademoiselle, l'accompagnèrent avec mesdames de Marsan, de lîoiirdeilles et de Honac. Madame de Dcauvau, qui lui avait inspiré cette curiosité, l'attendit dans la maison, avec
1. Aujourd'liui l'Iiùtel de La Rochefoucauld d'Estissac, rue Saint-Dooiiuique. H l'-tait oiKore, il y a peu d'années, occupé par les (Garaman.
son mari, pour la recevoir. M. de Caraman, étant averti dès le matin, vint tout préparer; et comme madame de Beauvau avait mandé que la reine ne voulait voir personne, madame de Caraman n'osait pas se rendre chez elle. Madame de La Yallière jugea qu'elle devait y venir et lui envoya mi exprès pour l'y déterminer. Elle y arriva un quart d'heure avant la reine, qui la traita à merveille, ainsi que trois de ses filles, dont la plus jeune, qui n'a que dix ans, était habillée en petite paysanne, comme fille du jardinier, et présenta des bouquets. La reine combla le père, la mère et les enfants de toutes les marques de bonté et de toutes les grâces imaginables. Elle y resta une heure et demie, y fit la collation, et charma tout le monde. Voilà des petits faits que vous ne pouvez savoir que par moi, et qu'il n'y a peut-être que moi assez puérile pour vous les raconter. Mais c'est causer avec vous; c'est le meilleur emploi que je puisse faire de mon temps, et je ne m'aperçois pas que je vous fais perdre le vôtre.
Dites, je vous prie, au grand-papa que j'oublie ses torts; qu'il ne s'en souvienne plus lui-même, et qu'il se croie incapable d'en avoir jamais eu. Ce sera une sûreté pour l'avenir.
LETTRE DCXVII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce samedi , 3 août 1*71.
Je connais votre bon cœur; je juge de l'état où vous êtes. L'abbé part ce soir. Ses affaires et sa santé auraient exigé un plus long séjour. Si vous persistez à ne vouloir revenir qu'à la fin de décembre, renvoyez-le-nous ici quand vous serez plus tranquille et que vous aurez compagnie. Je laissai hier au soir mesdames de Boufïlers et de Boisgelin, avec leur prince, dans la résolution de partir aujourd'hui si la poste ne leur apportait
i38 CORRESPONDxVNCE
pas de meilleures nouvelles ^ Madame de Beauvau partira demain. Tout cela sont vos proches parents et vos plus chers, amis. Eh bien! votre enfant adoptif vous ferait plus de plaisir, j'en suis sûre.
L'abbé vous dira toutes les nouvelles, toutes les conjectures, toutes les spéculations. J'en suis peu occupée; mais je le suis beaucoup de la perte que je vais faire d'un ami de cinquante et tant d'années. Il n'y a plus rien à en espérer. Vous comprenez bien que c'est un grand malheur pour moi. Je me rappelle toutes les personnes qui composaient autrefois ma société journalière. De quatorze que nous étions, il n'en reste plus que deux en vie, dont l'une est madame de Rochefort et l'autre moi. Voil.à à quelle condition on parvient à la vieillesse. Il faut bien, malgré qu'on en ait, faire de nouvelles connaissances, si l'on ne veut pas rester seule. L'abbé vous dira que j'en ai fait plusieurs, mais aucune qui n'ait de vous l'opinion qu'on doit en avoir, et à (jui il ne manque pour vous être attachée que le bonheur de vous connaître. Mes liaisons avec elles, quand vous serez ici , éprouveront un grand relâchement, car certainement je quitterai tout pour vous. Demandez à l'abbé quels sont mes sentiments. Je le prie de m'écrire le plus souvent qu'il pourra. Trois ou quatre lignes sulliront. Je désire d'être informée de votre santé, de vos occupations, de vos amusements, enfin d'être le moins séparée de vous quil peut être possible.
M'aurez-vous pas madame de Gramniont la semaine prochaine ?
1. Le marquis de BoiiUlcrs, lils aîné du la marquise de Bouftli-rs , frère du chevalier et de madame de Boisgeliu , était tombé gravement malade à Chanteloup.
LETTRE DGXVIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DCCHESSE DE f.HOISEUL
Ce jeudi , 4. août 1774.
Je vous envoie, chère grand'maman, une lettre du baron ^ que je reçus hier en même temps que la vôtre. Je ne conçois pas quel est le malheur dont il me parle. Mandez -moi ce que vous, le grand -papa et l'abbé en pensez. Moi, j'imagine qu'il y a du roi de Prusse dans ce mystère. Je viens de lui répondre et je le presse de s'expliquer plus clairement. Dès que j'aurai reçu sa réponse, je vous l'enverrai. Renvoyez-moi sa lettre surle-champ, je vous supplie.
On ne parle ici que d'Orphée, il est encore plus mauvais ({\x Iphigénie. Le goût est perdu -, chère grand'maman, mais il en subsistera tant que je vivrai, parce que je vous préférerai toujours à toutes choses au monde.
LETTRE DCXIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 20 août 1774.
Je revins hier de Roissy, où j'avais été passer quatre ou cinq jours. La vie qu'on y mène est fort douce. Les maîtres de la maison et toute leur famille donnent l'idée du vrai bonheur, c'est-à-dire de celui que l'opulence, l'ordre, l'union, le bon sens, la raison, joints à la gaieté, peuvent procurer. Cependant je suis fort aise de me retrouver chez moi. C'est le lieu où les lettres arrivent; elles adoucissent le chagrin de l'absence, qui