LETTRE DCLXXIV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi , 14 mai 1774.
Que d'événements, que de surprises, et je peux ajouter que de joie et de plaisir ^ 1 Ce qui m'en a fait le plus , je l'avoue, c'est le triomphe de M. de Guignes; j'y vois non-seulement tout ce qu'il a de brillant, de flatteur, de charmant, mais j'y vois mille autres choses qui s'étendent bien loin. Le renvoi du Turgot me plaît extrêmement, tout me paraît en bon train, mais assurément nous n'en resterons pas là.
JS'avez-vous donc pas tort avec votre petite-fdle, chère grand'maman? Mais non, car l'abbé m'a dit que vous deviez m'écrire par l'évèque. J'apprendrai par votre lettre ou par lui ce que fera le grand-papa, et quelle sera ma part. Je donnerais en vérité quelques mois de ma vie pour que vous vinssiez avec lui ; ne trouverez-vous point de la lésine quand je dis quelques mois? Mais, grand'maman, songez-y bien, et vous verrez que je suis fort noble.
Hier, en apprenant la nouvelle du Turgot, je fis sur-lechamp une parodie, c'est-à-dire je la commençai. Je voulais l'écrire au grand-papa; la voici, achevez-la.
Mortel chéri du ciel, viens combler notre joie; Au conseil Turgolin le Roi n'est plus en proie, Ses yeux sont dessillés, les sols sont confondus, Viens briller jjrès de lui dans le rang qui t'est dû.
Je ne suis pas contente de ce qui suit.
En vérité, je serai bien aise de revoir le grand-papa; il y a
1. M. Turgot venait d'être remplacé par M. de Clugny, ami du duc de Choiscul , et le duc de Choiseul lui-même paraissait avoir des chances pour revenir au pouvoir.
bien longtemps que je n'ai vu madame de Grammont; le dernier vendredi se passa sans elle: Ghaville, La Ferlé, et puis encore Ghaville, ont rempli quinze jouis. Le dernier vendredi, la dominante ' fut plus dominante que jamais. Ah! c'est une grande princesse ; mais sa gloire, son brillant, m'éblouissent et m'atterrent; et malgré toute la disposition que j'ai à l'aimer, tout l'esprit et les bonnes qualités que je lui connais, il y a des moments où elle m'est (gardez-m'en le secret) insupportable.
Ma grand'maman, il n'y a que vous qui, de quelque côté que je vous regarde, soyez parfaitement selon mon cœur et selon mon goût. Nous nous querellons quelquefois, l'abbé et moi; réellement il se fâche. .le suis persuadée que vous trouveriez qu'il a tort; il me dit de belles paroles toutes notées, des lieux-communs uii il n'cnti^e ni confiance, ni sincérité; il me parle comme il parlerait à madame de Château-Renaud. A propos, elle me vint voir l'autre jour, je ne sais d'où vient.
Mais, bon, j'oublie de vous parler de l'ambassadeur de ^aples. Il est bien confondu, il adorait le Turgot, il ne cessait de brailler ses éloges. 11 dit hier chez moi : On va oublier M. Turgot, et dans trois mois on dira la rage de son successeur. Je lui dis : Vous donnez bien de la marge, on n'a pas attendu si longtemps pour M. Turgot.
Bien des gens croient que M. de Clugny n'acceptera pas. Je trouve que cette décoration présente en annonce une autre et la rend nécessaire. Enfin, je philosophe dans mon tonneau, et je ne communique qu'à vous toutes mes pensées, folles ou raisonnables, comme vous voudrez les trouver; je ne les comnmniquerai plus à l'abbé; il m'assomme de gros lieux-communs, je m'en fâche, et il me dit qu'il n'a pas plus d'esprit que cela. N'allez pas vous imaginer que je l'en aime moins: l'instant d'après je n'y pense plus, et je l'aime de tout mon cœur; son esprit, son cœur, me plaisent, et puis son attache-