‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 93 sur 131 · Dutens. Mémoires d'un vcyaijeur qui se tefiosf · texte numérisé non relu

Dutens. Mémoires d'un vcyaijeur qui se tefiosf

distinctement marqués, et dont l'ensemble présente l'être le plus extraordinaire que l'on puisse rencontrer dans la société. Heureusement pour les amis d'Astaque, ses idées, ses caprices, ses passions n'ont rien de choquant pour eux: s'il n'est pas de leur avis, il leur permet de n'être pas du sien, pourvu qu'ils le laissent disputer à son aise, ce qu'il fait avec beaucoup d'esprit et une logique assez subtile. S'il est amoureux, il ne prétend pas que ce soit à l'exclusion des autres; au contraire, il se lie avec ses rivaux et les invite à, dîner avec celle qu'il aime. Ses caprices ne gênent personne : et, si l'on veut bien s'y prêter, il en sait si bon gré, que ceux (|ui ont besoin d'argent saisissent ce moment pour lui en emprunter. Sa mauvaise santé lui facilite le train de vie qu'il aime à suivre ; elle lui sert d'excuse pour s'affranchir des devoirs de la société, pour se dispenser de faire tout ce qui lui déplaît; et il a si bien établi cette prérogative, que cela lui est passé comme de droit: mais il compense cela par son empressement à vous obliger; il donne volontiers, il prête noblement. Voulez-vous faire connaissance avec une femme aimable, avec un ministre, avec un homme rare? priez-le de vous procurer cet avantage, il le fei'a avec plaisir; il les invitera à dîner chez lui pour vous les faire rencontrer. On sait qu'il tient très-bonne table; et s'il aime à donner à dîner, l'on aime aussi à manger chez lui ; bien entendu de sa part que c'est à condition qu'il ne se gênera pas là plus qu'ailleurs. Astaque a beaucoup lu ; il connaît les bons auteurs en latin, en français, en anglais : il a du goût naturel, le tact fin, sans aucun élément de la moindre science ; mais il n'en est pas plus embarrassé, et il avoue tout uniment son insuffisance à cet égard, afin d'être fondé à vous faire des questions. Astaque a beaucoup d'élévation d'àme : la naissance et les richesses de ceux avec qui il vit ne lui imposent nullement; il se trouve avoir assez de l'un et de l'autre pour se placer sans façon au niveau de tout. Ajoutez qu' Astaque est bon, charitable, humain, colère et doux, vif et paresseux ami chaud, ennemi généreux (si tant est qu'il ait des ennemis), impatient par tempérament, indulgent par réflexion , naïf un moment et dans un autre plein de saillies, jouissant peu, s'ennuyant beaucoup, faisant des projets délicieux pour s'amuser, n'en mettant aucun à exécution ; il en a parlé, c'est assez. Mais, me direz-vous, vous nous dépeignez là plusieurs hommes. Non, je vous ai peint Astaque.

Les pièces suivantes sont relatives au prince et à la princesse de Beauvau, dont il est souvent question dans la correspondance de madame du Deffand. Nous avons sous les yeux les originaux de ces pièces, pour la plupart inédites, et qui permettent d'apprécier ces deux personnes si distinguées.

PORTRAIT DE MADAME LA MARÉCHALE DE BEAUVAl',

par madame la duchesse de Rohan-Cbabot, sa belle-sœur.

Madame la maréchale de Beauvau réunit à un degré très-éminent les qualités les plus désirables de l'esprit: la pénétration, la clarté, la profondeur et la justesse. Elle possède un goût pur et délicat, don précieux de la nature que l'on n'acquiert jamais, mais que Ton assure et développe, ainsi qu'elle l'a fait, par la lecture constante des bons ouvrages.

Sa conversation est charmante, toujours animée, soutenue, attachante ; elle sait amuser sans savoir médire ; le plaisir qu'elle donne ne peut être pour elle la cause d'un repentir, car ce n'est jamais aux dépens de personne ; elle est trop riche de son propre fonds pour avoir recours à de tels moyens, et de plus, son cœur désavouerait son esprit. Elle a un art particulier pour les détails; tous ses récits ont de la grâce, elle peint tout ce qu'elle dit, et donne de la vie à tout ce qu'elle raconte ; ses pensées sont toujours justes, ne brillent jamais d'un faux éclat ; on pourrait les comparer aux perles fines, elles en ont la rondeur, le poli et la douceur, elles charment toujours et n'éblouissent jamais. Ses opinions énoncées clairement sont suivies de résultats, ce qui laisse la pensée en repos, car ceux qui parlent sans conclure causent à l'esprit cette sorte de malaise qu'éprouve l'oreille à un chant suspendu : on attend avec impatience que le musicien ramène dans le ton.

Les manières de madame Beauvau sont nobles et polies, elle a de l'affabilité sans familiarité. L'écroulement général qui s'est fait autour d'elle na pu la faire descendre de sa place, elle y est restée avec ce calme et cette dignité qui appartiennent au juste sentiment que Ton a de soi-même.

M. Gibbon écrivait de France à un de ses amis en Angleterre : Je (Une aujourd'hui chez madame la princesse de Beauvau, femme d'u» mérite très-supérieur. Cet homme était bon juge ,• madame de Beauvau «'•tait alors environnée de tout l'éclat que donne une haute naissance.

une grande fortune et une existence brillante. La satisfaction dont son cœur jouissait à cette époque, jointe à tant de précieux avantages, l'avait placée dans une atmosphère de bonheur, dont Tinlluence, sans même que Ton s'en doute, répand sur toutes les actions de la vie ce charme et cette douceur qui, en rendant plus aimable, diminuent cependant le mérite de l'être. Si M. Gibbon a su dès lors aussi bien apprécier madame de Beauvau, quel tribut d'éloges ne se sentirait-il pas porté à lui payer, maintenant que, privée de tout ce qui n'était pas purement elle, elle donne chaque jour l'exemple des plus admirables vertus? Que dirait-il en voyant la résignation avec laquelle elle supporte la perte de tant d'avantages, cette philosophie si l)eu fastueuse, et cette bienfaisance irrésistible qui fait que, malgré la modicité de ses moyens, elle se trouve encore assez de facultés pour soulager le malheur des autres? On voit évidemment qu'elle ne regrette de la fortune que la possibilité de secourir, autant que son cœur le voudrait, ceux dont la situation pénible lui est connue : car, quant à ce qui la regarde personnellement, elle s'est fait une richesse de privations à laquelle elle est si parfaitement soumise , qu'on ne pourrait soupçonner que telle n'a pas toujours été sa position. Nulle aigreur, nulle plainte, nulle apparence de ce malaise si naturel à éprouver quand on n'est plus dans son élément, n'avertissent des regrets que madame de Beauvau pourrait former à si juste à titre. Chaque fois que la révolution l'a dépouillée d'un avantage, elle a découvert en même temps en elle une vertu de plus. Victime frappante des malheurs du temps, elle puise sa consolation dans sa raison supérieure et dans le cœur de ses amis. Les hommages vrais et empressés qu'on lui rend, et qu'on aime tant à lui rendre, doivent lui faire connaître combien elle vaut par elle-même; ils ne sont plus attirés par l'auréole brillante dont elle était autrefois environnée ; elle peut se dire à présent (si toutefois sa modestie le lui permet) : il en est de moi comme de la lumière, je ne dois mon éclat qu'à moi seule.

Tout porte autour d'elle l'empreinte de l'ordre et du goût. Son appartement est si joli, si soigné, si bien arrangé, qu'on est toujours tenté de la trouver bien logée sans penser qu'elle n'a que deux chambres. Retirée du monde, sa vie est désormais consacrée à la solitude et au souvenir. Si l'on osait se permettre d'adresser un reproche à une femme aussi parfaite, ce serait de ne pas sentir assez de quel prix elle est à ceux dont elle est aimée et de ne supporter qu'avec peine une existence si précieuse et si nécessaire au bonheur de tout ce qui l'entoure. Modèle de raiiion, d'esprit et d»^ vertus, madame la maréchale de Beauvau s'est conservée pure au milieu d'un monde dégradé. La l^eauté de son caractère n'en est que plus frappante ; supérieure dans tous les tenjps, elle est à présent la seule personne en France

auprès de qui les étrangers de bonne compagnie pourraient se former une juste idée de cette dignité polie, de ces manières aimables et de ce sentiment délicat des convenances que possédaient si bien les personnes distinguées de la Cour. Ainsi l'on voit encore en Grèce, parmi les ruines et les décombres du temple où elle était adorée, la statue de Minerve, l'un des chefs-d'œuvre de Phidias, épargnée par le temps (!t les barbares. Elle atteste aux yeux du voyageur éclairé la noblesse, le goût et la magnificence du lieu dont elle faisait le principal ornement.

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