LETTRE DXL
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Co mercredi, 19 octobre inn.
Ce n'est qu' avant-hier, chère grand'maman, que j'ai reçu votre lettre du 4; la maladie et peut-être l'oubli de M. de Lindre et de son fils , qui en étaient chargés, ont causé ce re-
tardement; ils m'auraient causé beaucoup d'inquiétudes si je n'avais appris par des voies indirectes que vous vous portez bien. Le ciel en soit béni, car si à l'absence il se joignait l'inquiétude, je n'y résisterais pas.
J'ai fait cent questions à M. de Lindre; il y a parfaitement satisfait. Il ne m'a point surprise en me racontant vos nouveaux actes de bienfaisance sur la famille de votre petit musicien et sur celle de votre officier ; vous êtes mille fois plus heureuse par vos vertus que les autres ne le sont en satisfaisant leurs passions. Oh I je puis dire (en me servant du terme à la mode) que vous êtes un être très-singulier. Pour moi, chère grand'maman, qui suis un être des plus communs, je ne puis faire des actes de bon cœur qu'en m'attristant du malheur d' autrui et qu'en m'aflligeant de celui de mes amis. Si je vous faisais part de toutes mes réflexions, mes lettres seraient pour vous l'antre de Trophonius, vous ne ririez de votre vie; cependant, la gaieté du grand-papa pourrait bien prendre le dessus. Je l'aime à la folie, ce grand-papa : c'est le dieu de la gaieté, Chanteloup en est le temple, et Paris est celui de la tristesse; en ce moment tout y respire l'ennui : les spectacles, les soupers, les conversations, etc., etc.
Que dites-vous, chère grand' maman, du Taureau blanc \
i. Voltaire écrit le 13 octobre au chevalier do Tlsle : « Je serais fâché que le Taureau blanc parût en public et me frappât de ses cornes. Je prierai M. le chevalier de Chastellux de vouloir bien ne le mettre que dans des écuries bien fermées , dont les profanes n'aient point la clef. On le traiterait comme le bœufgras; on courrait après lui , et ensuite on le mangerait, et moi aussi , quoique je ne sois pas gras.
« Quand vous serez à Paris, je vous demanderai deux grâces : la première, c'est de vous souvenir de moi; la seconde, c'est d'en faire souvenir madame du Defiand, à qui je n'écris point parce que je n'ai rien à lui envoyer qui puisse l'amuser, mais à qui j'ai la plus grande obligation du monde, puisque c'est à elle que je dois votre connaissance , et j'ose même dire l'honneur de votre amitié. Je ne sais si vous l'amuserez avec votre bœuf , car il faut ôtre un peu familiarisé avec le style oriental et les bêtises de l'autiquité pour se plaire un peu avec de telles fadaises ; et madame du Deffand ne se plaît guère avec cette antiquité respectable. Je n'ai jamais pu lui persuader de se faire lire VAncien Testament, quoiqu'il soit à mon gré plus curieux qu'Homère. »
DE MADAME DU DEFFAND. i:i
cela n'est-il pas bien plaisant? qu'est-ce que cela signifie? En vérité, Voltaire se moque de nous, il nous débite le fond de sa boutique, il n'y a plus que des haillons.
Je ne vous parle pas des nouvelles publiques, je n'y prends pas plus de part qu'à la métamorphose de Nabuchodonosor et à la bonne compagnie dont il était entouré.
J'ai reçu la lettre la plus aimable du monde de la petite sainte. Je vous prie, chère grand'maman, qu'il soit quelquefois question de moi entre vous, elle et le grand abbé ; dites souvent : la petite-fille serait bien aise d'être avec nous, elle y serait heureuse ; au lieu de cela elle s'ennuie à la mort, et vous ne vous tromperez pas.