‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 115 sur 134 · LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE

Octave m'a chargé de remettre cette lettre à Léandre et d'en attendre la réponse.

CIDALISE

Retirez- vous, La Montagne; Léandre, lisez vite cette lettre, je tremble, et rien ne peut dissiper mes noirs pressentiments.

LÉANDRE lit la lettre.

« J'ai recours à votre amitié, mon cher Léandre, jamais elle ne a m'a été si nécessaire; je suis hors de moi, les tourments que «j'éprouve depuis que je vous ai quitté ne se peuvent exprimer; « représentez-vous Julie expirant dans mes bras, ma voix seule pou- « vant la rappeler à la vie; imaginez-vous tout ce que la passion la <r plus vive et la plus tendre peut mettre dans la bouche d'une femme « mourante et désespérée; joignez à cela un désintéressement si par- « fait, qu'elle consentait à mourir plutôt que de vouloir troubler mon a bonheur; il faudrait avoir le cœur d'un tigre pour résister à un « pareil spectacle ; après mille incertitudes et mille combats, l'huina- « nité, la reconnaissance, le devoir, ont triomphé; j'ai promis à Julie « de n'être jamais à Cidalise, ni à nulle autre; ses transports ne peu- « vent s'exprimer; et puis, retombant dans des inquiétudes mortelles, « comment, m'a-t-elle dit, pourrai -je compter sur vos serments? a Pouvez-vous répondre de vous-même? Connaissez mieux le pen- « chant qui vous entraîne à Cidalise; hélas I Je supporterais peut-être « votre union avec elle, si je ne connaissais son empire sur vous; « non-seulement il faudra que je renonce à votre tendresse , mais je « perdrai mêm^j votre amitié. J'ai été frappé de ceë paroles, elles ont « pénétré mon cœur, j'ai vu avec effroi que Cidalise y régnait absolu- « ment, que ce n'était que par des efforts et des violences continuelles « que je conservais pour Julie quelque sensibilité; j'ai vu que, « m'unissant à Cidalise, Julie tomberait dans Toubli qu'elle prévoyait « si bien et qu'elle méritait si peu. Que vous dirais-je? Je n'ai pu me

APPENDICE. 4î7

a résoudre à être ingrat et barbare, j'épouse Julie... Mais, Léandre, je « n'épouse pas tant Julie, que je n'adore Cidalise; Cidalise m'aurait fait « oublier Julie et toute la terre, et rien ne peut m'empêcher d'adorer « Cidalise; c'est la raison et le devoir qui ont décidé du parti que je « prends; consolez Cidalise, peignez-lui bien que c'est l'excès do mon « amour qui me le fait trahir, que si elle avait eu moins d'empire sur a mon âme, je me serais uni à elle; dites-lui que le titre de son ami, «qu'avec le temps elle ne pourra pas me refuser, peut seul me « ramener à la vie. Les forces me manquent, je pars pour Boulogne; « je ne prévoyais pas que les apprêts destinés à Cidalise servissent à et sa rivale. Si Cidalise a besoin de vous, ne la quittez pas ; mais si elle « est environnée de ses autres amis, venez me trouver, vous jugez « combien vous m'êtes nécessaire. »

Quel abus monstrueux de l'esprit et de la vertu !

CIDALISE

Je rougirais de regretter Octave, et de me plaindre. Hortense, ne m'abandonnez pas. (a BéUse.) Madame, vous jugez bien que j'ai quelque besoin de repos.

IIORTENSË.

Ah ! ma chère Cidalise , Octave ne vous méritait pas , vous vous applaudirez quelque jour de cet événement-ci; le choix qu'il fait vous venge suflisamment; l'ascendant de Julie sur lui n'est que l'effet de ses artifices : dans bien peu de temps les remords, les dégoûts prendront la place des sentiments de reconnaissance et d'estime qu'il croit lui devoir aujourd'hui ; il n'y a que vos intimes amis instruits de cette aventure, ils comprennent bien que le secret en est important.

DORANTE

Puissions-nous l'oublier, comme nous la saurons taire !

LÉANDRE

Je ne sais si je dors ou je veille; ah î Octave, Octave, c'est pousser trop loin la légèreté et la faiblesse ; mais le plus malheureux dans tout ceci, c'est Octiive, il agit contre ses sentiments et contre son bonheur ; sa vie va devenir froide, insipide, ennuyeuse ; mais je ne saurais le plaindre; que son exemple apprenne à tous aujourd'hui qu'il n'y a point de vertus que la faiblesse ne ternisse, ni de bonheur qu'elle ne détruise.

FIN DE L APl'LADILt.

i: Il RATA.

Page 1