‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 37 sur 134 · III · texte numérisé non relu

III

8i CORRESPONDANCE

madame de Luxembourg, chez qui elle soupe, consent à cette visite. Lundi je souperai avec elle chez les Brienne ; mardi elle soupera chez moi, et jeudi je souperai avec elle chez la petite sainte. Vraiment, je crois bien que vous vous apercevrez de son absence. II est facile d'en juger par Tetret que fait ici sa présence.

Mais oui, j'ai été fâchée de la mort de La Gondamine ; c'était un bon homme, qu'on aimait assez quand on ne le voyait pas. Je soupai l'autre jour avec son successeur, le petit abbé Delille. C'est un bon enfant, gai et qui a de l'esprit. Je ne pense pas qu'il soit jamais un homme fort célèbre. Il nous récita une longue épître de Pope , qu'il a traduite en vers, qui ne me fit nul plaisir.

Ce dimanche.

Je ne vis point hier madame de Grammont; elle fut sans doute à la Comédie. L'on jouait Mahomet à la place du Barbier de Séville, que le public espérait et que la cour avait défendu. Vous savez que Linguet est rayé du tableau des avocats et que son Mémoire contre Gerbier est supprimé.

On nous annonce de grandes nouvelles : j'en viens de parler à la grand' maman. Le nouveau ministre cherche à persuader qu'il a. de grands projets. Je n'en doute pas. Mais quels sont-ils? J'en conçois plus de craintes que d'espérance.

D'où vient, l'abbé, que vous ne me parlez plus de M. de Castellane? N'a-t-il plus le projet de venir ici? Et vous, n'y ▼iendrez-vous pas vers Pâques? Venez ensemble, et soyez sûrs que vous me comblerez de plaisir.

J'aime infiniment le récit des chasses du grand-papa; il n'en avait de sa \ie fait une aussi belle que celle dont vous me parlez. Votre marquis commerçant, munitionnaire et voyageur, doit être de bonne compagnie.

L'ambassadeur de Naples est plus enthousiasmé que jamais de la princesse de Beauvau. « Elle domine partout, dit-il ; tous

DE MADAME DU DEFFAND. as

les grands personnages sont à ses pieds; on passerait sa vie à l'écouter; c'est une éloquence, c'est une chaleur! oh! a'eat une femme comme il n'y en a point! » Je le trouve un fort bon homme ; il a de la franchise et de la candeur ; mais c'est touie la comédie italienne.

Adieu, l'abbé.

LETTRE DLXXVIII

Paris , ce 12 février 1T74.

Nos deux lettres se sont presque croisées, nous voilà, quitte à quitte, et c'est à qui recommencera le premier; ce sera mo!, mon cher petit Graufurt; vous savez bien pourquoi, il est inutile de vous le dire, et même il ne le faut pas.

J'ai annoncé à M. Francis la lettre que vous devez lui écrire; il ne s'attend pas à la recevoir sitôt; je voudrais bien qu'il se trompât. J'ai beaucoup d'impatience d'apprendre comment vos affaires se sont terminées. Si vous êtes tranquille et coq:tent, je voudrais que rien ne vous empêchât de nous venir voir cet été, je ne saurais attendre à cet automne ; mais bon I je ne vous reverrai plus ; je ne me laisse plus aller à l'espérance^ elle m'a trop souvent trompée ; je ne sais plus que faire pour passer doucement la vie ; je suis au désespoir de ne pouvoir pas être dévote ; je voudrais n'avoir jamais pensé ; je voudrais être un automate ou une sainte; mais pourquoi toutes ces paroles oiseuses? Est-ce que vous ne savez pas que j'ai trouvé milady Spencer charmante? mon plus grand désir a été de lui plaire; mais j'avais bien des rivales préférées. Quand vous la verrez, faites-la souvenir de moi. D'où vient que vous ne me dites pas un mot de madame de RoncheroUes ? M'en cray<e2r vous jalouse? vous vous tromperiez; elle ne se porte pas. bien présentement ; je ne puis vous expliquer quel est son mal -, ce

a CORRESPONDANCE

ne sont point des hémorrboïdes , mais quelque chose qui en approche; elle souffre et ne sort point. Madame de Cambis est très-glorieuse de votre souvenir; nous avons Tune pour l'autre une amitié solide, quoique fort sèche. Je vois beaucoup les Caraman , leur société me plaît. J'ai tous les jours à mon thé Pont-de-Veyle et mademoiselle Sanadon, et souvent des survenants. Mon plus grand ami est M. de Beauvau ; il n'y a point de marque d'attention que je ne reçoive de lui; sa femme ne se porte point bien. Nous avons ici madame la duchesse de Grammont; elle me traite fort bien; vous la trouverez fort aimable ; elle est franche , fort animée et a beaucoup d'énergie ; elle restera ici jusqu'à la semaine de la Passion. Vous savez qu'il y a longtemps que les Hubert sont partis; je regrette beaucoup la femme; nous nous étions prises d'amitié l'une pour l'autre; elle m'avait fait faire connaissance avec monsieur et madame Necker; ils me plaisent assez, mais je ne suis point encore à mon aise avec eux ; vous savez que cela est nécessaire pour former une liaison.

Vous ne m'avez point parlé de votre santé ; qu'est-ce que cela veut dire? est-ce tant pis? est-ce tant mieux? Pour moi, mon cher petit Craufurt, je vis toujours, et je voudrais vivre encore assez longtemps pour vous revoir, mais je ne l'espère pas.

LETTRE DLXXIX

DE MADAME DU DEPITAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 13 février 1774.

Ni vous ni l'abbé, chère grand' maman, ne me dites pas un mot de votre santé. Je veux me persuader que c'est un bon signe, mais je voudrais en être plus assurée; est-ce que vous ne savez pas que rien au monde ne m'intéresse autant ? Je n'ai pas encore vu M. de l'isle. J'aime à interroger ceux qui vous

quittent, ils m'instruisent mieux que ceux qui m'écrivent. Cependant le style de l'abbé, quand même il ne me parle pas de vous, suffit pour me mettre au. fait de votre état. La gaieté de sa dernière lettre ne me laisse pas douter que vous ne vous portiez infiniment mieux.

J'sd donc une rivale, chère grand'maman! vous aimez à la folie madame de Coigny^ Je n'en suis point fâchée. Je suis bien aise que votre cœur ne s'engourdisse point. Je sais qu'elle est très-aimable, on dit qu'elle vous aime passionnément. Apprenez-lui que je suis votre petite- fille, engagez-la à aimer tout ce qui vous appartient. Repondez-lui que je verrai avec plaisir votre amitié pour elle et son attachement pour vous, et que mon plus grand désir sera d'être admise dans cette nouvelle union. Je n'ai encore vu que deux fois la dame de province, la première en visite chez moi, la seconde à un souper chez madame de Luxembourg. J'y étais priée encore aujourd'hui, mais j'étais engagée chez la petite sainte et je n'ai point voulu me dégager. Nous aurons, je crois , nos évêques d'Artois et nous parlerons de vous tout à notre aise, à cœur ouvert, et si vous aviez la puissance de qui vous savez, vous ne manqueriez pas de vous trouver au milieu de nous, car nous serons assemblés en votre nom. Au sortir de chez la petite samte, j'irai chez la maréchale. J'écris à Tabbé toutes sortes de détails qu'il serait ennuyeux de vous répéter.

On dit ici toutes sortes de nouvelles qui se trouvent fausses l'instant d'après. Hier soir en arrivant chez madame de La Vallière, elle vint au-devant de moi et m'apprit que madame de Forcalquier avait donné sa démission et que madame de Quintin avait sa place. J'eus de la peine à le croire. J'envoyai chez la petite sainte pour savoir si cela était vrai, elle me le confirma et tout de suite madame de La Vallière reçut un billet

i. Elle était la mère de madame de Fleury, si remarquable par les qualités de Mn cœur et de son esprit, et qui avait divorcé pour épouser M. deMontrond.

OÙ on lui mandait qu'il n'en était rien. Sans doute on vous mande ce que l'on dit du retour de l'ancien Parlement, des sceaux que l'on va donner à M. de Malesherbes , de la nouvelle charge qu'on crée pour M. le prince de Gondé , colonel-général des troupes étrangères avec 80, 000 francs d'appointements. Ce ne sont vraisemblablement que des fables. Vérités ^u fables, tout cela m'est égal. Le rappel du grand-papa et -àe la grand'maman, voilà ce qui m'intéresse. Le reste m'est indifférent.

LETTRE DLXXX

DE MADAME DU DEPPAND A L^BBE BARTHELEMY

Ce samedi 26 février 1774.

Je commence par l'article grammatical de votre gazette. Monsieur de Beauvau est pour les mille et un chevaux y mais voici ce que je viens d'imaginer dans le moment : je crois qu'on «doit mettre le pluriel aux choses qui peuvent se présenter plusieurs à la fois y mais que les choses qui ne peuvent arriver que successivement ne peuvent s'écrire qu'au singulier. Mille et un chevaux y mille et une nuit y mille et un hommesy mille et un Jour. Cette distinction n'est-elle pas lumineuse? elle me le parait : dès que je vous aurai quitté , je l'écrirai au prince.

Je vous exhorte à continuer les gazettes^ c'est un genre qui me plait fort et qui rend l'absence moins insupportable ; je me plains seulement que, dans votre dernière lettre, il n'est pas assez question de la grand'maman, vous avez voulu me ménager en ne me parlant point de son excessive passion pour madame de Coigny; mais M. de Tlsle m'a tout dit. Ahl l'abbé, l'abbé, tous les sentiments sont pour cette comtesse, tout le reste ne tient plus à elle que par ses vertus; quelle triste manière de tenir! Lisez Quinault dans l'opéra d'^rmide; mais cependant si cette grand'maman est aimée par

cette comtesse comme elle mérite de l'être, je serai contente.

Vous m'inquiétez beaucoup sur votre santé, vous avez des vapeurs, c'est de tous les maux le plus abominable, j'en fais lâ triste expérience. Je voudrais pouvoir me flatter que le temps que vous passerez ici vous sera aussi agréable qu'il me le sera, mais cela est impossible.

Je me réjouis fort de voir le marquis et de causer avec lui. il me tirera d'une monotonie bien fastidieuse, il ne dira que ce qu'il pense, et toutes ses pensées sont à lui. Il n'en est pas ainsi du plus grand nombre , on n'entend que des échos.

Vous ne vous attendez pas que je vous mande des nouvelles. La dame de province ne vous les laisse pas ignorer. Cette dame est si fort entourée, recherchée, qu'il est difficile (l'en approcher. Elle soupa hier chez M« de Gontaut. Je ne sais par qui la liste des conviés avait été faite, mais je n'y ai point été placée; je modère mes empressements par la crainte d'être importune, j'ai seulement fait demander par l'archevêque, qui ne la quitte point, si je ne pouvais pas espérer de la recevoir encore une fois à ma table avant son départ; on a répondu que ce serait d'aujourd'hui en huit; mais comme c'est un samedi, jour auquel la maréchale donne des grands soupers , je doute que le mien ait lieu, par la raison qu'elle ne pourrait pas y être et qu'elle le fera remettre à un autre jour. Il n'y a point d'intimité plus grande , ou si vous voulez de plus grande assiduité que celle de ces deux dames , elles ne se quittent point. La princesse conserve tous ses droits, et je ne doute pas que dans le cœur elle n'ait toute préférence ; mais dans les apparences il y a beaucoup d'égalité.

Je ne vous dis rien de votre émeute de Tours, puisqu'elle est apaisée.

L'abbé, il est bientôt sept heures , je n'ai pas encore dormi, il faut que j'écrive un mot au prince.

Adieu.

LETTRE DLXXXI

ou MADAME DU DEPFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mercredi, 2 mars 1T74.

à 6 heures da matin.

M. du Bucq ne veut point vous aller trouver qu*il'n'ait une lettre à vous rendre. La voici, cette lettre qu'il désire et que je crains bien qu'elle ne le soit pas de vous. Je me suis bien gardée de lui dire vos amours nouvelles. 11 ne faut pas avertir la cour de nous quitter. Je commence à croire les rapports qu'on m*a faits : une jeune et charmante comtesse , un joli petit garçon, enlèvent toutes vos affections , je ne sais ce qu'en pense le grand abbé; mais moi, jadis petite-fille assez chérie, je le trouve fort mauvais. Peut-être m' alarmé -je trop amèrement; peut-être le marquis m'apportera-t-il une lettre qui dissipera toutes mes craintes. C'est ce qu'il faut voir. En attendant, parlons de madame votre belle-sœur. 11 y a dix ou douze jours que je n'ai eu l'honneur de la voir. Ce n'est point par une diminution de bontés de sa part ni d'empressement de la mienne, mais je ne suis point de la connaissance de la plupart de ses meilleures et anciennes amies. Elle soupera chez moi samedi pour la seconde fois. J'y souperai pour la troisième chez la maréchale de Luxembourg, le lendemain dimanche, ce qui fera cinq. Ajoutez-y une fois chez M. de Toulouse et une autre chez la petite sainte , en voilà sept bien comptées. Je vous entends dire tout bas : En vérité , la petite-fille aurait bonne grâce de se plaindre ^

Les Mémoires de Beaumarchais ne vous ont-ils pas divertie? L'arrêt ne vous paraît-il pas bien judicieux? En vérité, en

1. « Bladame la duchesse de Grammont est ici ; elle y restera trois oa quatre semaioes ; Teoipressement qu'on a pour elle est extrême ; rien n*a meilleur air que de la voir, que de lui donner à souper... » Lettre à Walpole, 26 février 1774.

vérité, on croit être aux Petites-Maisons!... Malheur à qui conserve un grain de bon sens. On est trop heureux , vu le temps qui court, quand on peut rire des ridicules; mais moi, ils m'indignent, me dégoûtent et m*ennuient. J*ai cependant une pensée que vous traiterez d'extravagante , mais qui me soutient et me console : c'est que je vous reverrai cet hiver. Où sera-ce, me demanderez-vous ? Chez vous, dans votre petit appartement, à l'hôtel de Choiseul, rue de Richelieu. Gardez ma lettre pour qu'elle vous fasse souvenir de ma prédiction. En attendant son accomplissement, donnez-moi de vos nouvelles. Embrassez pour moi le grand-papa. Dites à l'abbé de continuer ses gazettes. Adieu , je vais tâcher de dormir.

LETTRE DLXXXII

DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce jeudi , 3 mars 1774.

Je viens de recevoir, chère grand' maman, votre lettre du 28. Vous réparez vos torts, ils vous sont tous pardonnes.

J'ai la plus grande impatience de voir le marquis, je l'accablerai de questions. Je lui ferai raconter vos amusements et vos amours. Ma curiosité ne vient point de jalousie, mais d'un intérêt fort tendre. Je suis réellement charmée de votre amitié pour madame de Goigny et de celle qu'elle a pour vous. J'aime bien mieux que vous ayez le cœur occupé que vide ou engourdi. Quand tous les objets présents sont indifférents, on s'accoutume à l'indolence , et les absents n'y gagnent rien.

Je soupçonne l'abbé, chère grand' maman, d'avoir rempli sa dernière gazette d'un nouveau monstre. Pour sa punition je le condamne à en faire un roman. Je n'y répondrai que quand j'aurai reçu le second tome.

Je vous écrivis hier par M. du Bucq ; je ne sais s'il est parti. Je vous mandais qu'il y avait dix ou douze jours que je n'avais

VU madame de Grammont. Je vais m* en dédommager, je souperai demain avec elle chez madame d'Enville. Samedi elle soupera chez moi, et dimanche nous souperons chez la maréchale. La princesse sera, comme vous croyez bien, de tous ces soupers ; elle se porte beaucoup mieux et je ne crois pas son état aussi dangereux qu'on se l'imaginait. Elle a dans la maréchale une rivale bien active et bien empressée; elle rend des visites tous les matins, elle accompagne aux spectacles, est admise à tous les soupers ; enfin rien n'est plus vif. Vous l'aurez dès les premiers jours du mois prochain. Je ne fermerai ma lettre que demain dans la journée. Elle ne doit partir que le soir par je ne sais quelle occasion. J'espère que j'aurai la visite du marquis cette après-dînée , et que, sur ce qu'il me dira, j'aurai à ajouter à ma lettre.

Ce vendredi.

Vous recevrez deux lettres à la fois. Je soupçonne que cette occasion qu'on m'avait annoncée pour ce soir est ce même M. du Bucq que je croyais devoir être parti hier matin.

J'ai vu le marquis, chère grand'maman, il est content de votre santé. Je ne l'ai point interrogé autant que je l'aurais voulu; il y avait du monde chez moi. Je m'en dédommagerai demain. J'écrirai bientôt à l'abbé. Dites-lui, je vous prie, en attendant, que je suis trop accoutumée aux monstres pour m'y méprendre. Ce dernier-ci est très-joli et découvre le talent qu'il a pour faire des romans.

M. de Castellane m'a bien surprise en me parlant de ma réponse aux vers de M. d'Albon, que j'avais, dit-il, envoyés à €hanteloup. 11 n'y a pas un mot de vrai; il faut que ce soit lui-même qui ait fait la réponse et qui l'ait envoyée ; il a fait mettre ses vers partout : dans le Mercure^ dans une nouvelle feuille qu'on appelle le Journal des dames; il y a joint une très-plate lettre de remercîment que je lui fis et à laquelle il ajouta sa réplique. Je suis indignée de l'usage qu'il fait de moi

pour £sdre parler de lui. Je suis aussi très - mécontente de ce c[ue dans le journal encyclopédique on a mis : a Vers de M. de Voltaire adressés à madame du Deffand. » Ce sont ceux que vous aviez cru aussi être pour moi 9 et que je vous ai prouvé qui ne l'étdent pas. De plus, dans YAlmanach des Muses y on m'attribue une chanson que tout le monde sait être de M. C hauvelin. Tout cela me met fort en colère.

Madame de Yalentinois est assez malade. 11 y a plus d'un mois qu'elle a la fièvre. On n'a pas encore signifié à Beaumarchais son arrêt. Ses Mémoires n'ont point été brûlés. On ne sait ce qu'on fait, on ne sait ce qu'on dit. Le bon sens est perdu.

Pourquoi, chère grand' maman, me faites- vous entendre que vous perdrez bientôt madame de Goigny ? Pourquoi veutelle vous quitter? Pourquoi la laissez -vous partir? Vous vous êtes nécessaires l'une à l'autre.

J'aurais bien voulu vous voir jouer V Oracle et au grandpapa le rôle de Dandinet. Je suis persuadée qu'il est très-grand comédien. Je me souviens de lui avoir entendu lire à ravir le rôle de l'Inquiet. Je dois entendre ces jours-ci un homme qui joue toutseul une comédie entière. On dit que cela est excellent. Je vous manderai comme je l'aurai trouvé.

Adieu, chère grand'maman.

LETTRE DLXXXllI

DE L4 DUCHESSE DE CHOISEUL A UADAME DU DEFFAND

A Chanteloup, ce 10 mars 1T74.

Vous l'avez deviné, ma chère petite-fille, cette seconde occasion qu'on vous avait annoncée pour Chanteloup était encore ce même M. du Bucq; et c'est lui, en effet, qui m'a remis vos deux lettres des 2 et 3. Votre perspicacité s'est bien augmentée depuis quelque temps. Je crois réellement que vous devenez grande fille. Il n'y a plus moyen de vous en faire

accroire. Comment , vous ne voulez pas croire au bulletin de l'abbé? Dites donc au moiqs comme disent les Italiens : Se nonèvero...^ etc. Je suis bien de votre avis, que, vraie ou fausse 9 il faut que l'abbé fasse le roman de sa nouvelle. Je l'y ai déjà condamné. Je me sens un intérêt infini pour le héros et l'héroïne de l'histoire.

> Vos talents s'étendent au delà des bornes de la perspicacité. Non-seulement vous découvrez les choses les plus cachées, mais vous devinez encore celles qui n'existent pas et qui semblent hors de toute vraisemblance. Vous me dites que vous me verrez cet hiver à Paris, dans mon petit appartement. Oh! pour le coup, ceci tient à l'inspiration. Cet hiver, y pensezvous bien? nous sommes déjà à la moitié de mars ^ Si l'enfant a dit vrai , il me fera peur. Je le croirai en commerce trèsintime avec Dieu ou avec le diable*...

Vous n'êtes pas si forte sur l'article de la mémoire que sur ceux de la divination et de l'inspiration. Vous avez oublié que M. de risle vous a envoyé une réponse aux vers de M. d'Albon, qu'il ne m'a pas donné cette réponse, que je vous l'ai demandée , et que vous me l'avez envoyée. C'est de celle-là que le marquis de Castellane vous a pai*lé. Quant à l'usage que M. d'Albon a fait de votre lettre, à la dédicace qu'on vous a faite des vers de Voltaire, à l'attribution qu'on vous a faite de la chanson de M. Chauvelin , je ne suis pour rien dans tout cela, et j'ai ri de votre colère. Je vous dirai seulement, pour la calmer ou pour l'exciter, que vous êtes une femme célèbre, et que M. d'Albon a été bien aise de mettre son nom à l'abri du vôtre. C'est pour parler de lui effectivement qu'il a parlé de

i. Elle De se trompait que de peu de mois.

2. Nous croyons deroir supprimer la fin de la phrase ; c*est presque la seule fois que, dans cette correspondance si intime de plusieurs années, le nom de Dieu se trouve sous la plume d'une personne vertueuse , souvent et cruellement éprouvée , que les plus nobles instincts n'ont pu soustraire à la déplorable influence de son temps.

TOUS ; mais Tusage que sa vanité a fait de vous doit-il révolter votre amour-propre? Pour augmenter votre indignation, ou votre amour pour la comtesse de Coigny , qui n'a aucun rapport avec M. d'Albon, je vous dirai encore qu elle meurt d'envie de vous connaître , non-seulement parce qu'elle sait que vous êtes trës-aimable , mais encore parce qu'elle sait que vous êtes très-célèbre, et qu'elle veut pouvoir se vanter, quand elle aura quatre-vingts ans, d'avoir connu madame du DefTand.

Vous me demandez pourquoi elle s'en va et pourquoi je la laisse partir? Hélas! parce qu'elle ne peut pas rester et parce que je ne peux pas la retenir. La fin du mois d'avril ne la trouvera plus ici, et je la verrû partir avec regret. Le désœuvrement de son cœur, l'oisiveté de la campagne, la vivacité de son âge, la chaleur de son imagination, tout cela Ta animée d'une grande passion ][)our moi. J'en suis flattée comme si je ne le devais pas uniquement aux circonstances et nullement à mon propre mérite. Je suis sensible à sa tendresse et à ses agréments qui sont infinis. Malgré cela, vous auriez grand tort d'en être jalouse. Ce serait méconnaître vos droits sur mon cœur.

Mes amours avec Louis sont aussi à leur fin. Leur terme est celui de son voyage à Paris, et je l'y envoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être bien désœuvrée. Je ne vous en aimerai pas plus, parce que cela est impossible. Quelque rempli que soit mon cœur, je ne vous en aimerai pas moins, parce que cela est impossible aussi.

LETTRE DLXXXIV

DE MADAME DU DEFFAND A l'aBBE BARTHELEMY

Ce jeudi , 10 mars 1774.

Je ne suis point avertie quand il y a des occasions. Je m'ennuie d'en attendre. Je vous écris par la poste.

La grand'maman a dû recevoir par M. du Bucq deux de

mes lettres; vous ne sauriez croire, l'abbé, l'impatience que j'ai de vous revoir; combien j'ai de choses à vous dire. Sachez en attendant que, loin de m'accoutumer à l'absence de la grand'maman et à la vôtre, elle me devient tous les jours plus insupportable. J'ai le plus grand besoin de voir quelqu'un que j'estime complètement et pour qui j'aie une véritable tendresse. Je suis ennuyée, dégoûtée de tous les semblants. Je voudrais que le peu de temps qui me reste fût dévoué à la vérité , ne dire que ce que je pense, n'exprimer que ce que je sens, n'Être ni acteur ni spectateur de comédies , ne plus trafiquer en fausse monnaie , voir des visages et non pas des masques; enfin, enfin, me retrouver dans ce petit appartement et pouvoir ne dire et n'entendre que la vérité. J'aime mieux vos monstres que nos histoires véritables , on sait à quoi s'en tenir, on n'est pas trompé. Vous avez un talent éminent pour ces sortes de plaisanteries. Faites un vrai roman , je suis sûre qu'il sera fort bon. J'eus l'autre jour beaucoup de plaisir. J'entendis Balbâtre qui nous joua tous les airs qu'il a faits à Chanteloup, une pastorale , un tambourin , une romance, etc. Pourquoi la grand'maman n'envoie-t-elle pas le petit Louis, comme elle l'avait dit? Amenez-le avec vous et que ce soit incessamment.

La dame de province n'a plus guère de jours à rester ici, peut-être dix ou douze ; elle me donnera encore une soirée, et ce doit être mercredi 16. La M. de L. ne perd pas un des moments qu'elle peut passer avec elle. 11 n'est point d'empressement plus vif, elle l'emporte sur tout le monde, elle ne supportera pas longtemps son absence, elle sera à Chanteloup les premiers jours d'avril. J'espère qu'alors vous serez ici; mandez-moi quand vous comptez venir. J'use ma vie en désirs et en regrets, à peine ai-je quelques moments de jouissance.

Adieu.

LETTRE DLXXXV

DB MADAME DU DEFFAND A l'aBBÉ BARTHELEMY

Ce n mars 1T74.

Eh bien, l'abbé, voilà la dame de province* qui vous revient. C'est bien malgré moi, je vous jure, et malgré la cour et la ville. Il y a une sorte d'insolence à parler de mes regrets, quand toutes les personnes les plus considérables , les plus aimables, les plus distinguées, les plus, les plus... etc., se désespèrent de son départ. Jamais, non jamais, on n'a eu pour personne autant d'amour, d'empressement, d'enivrement*. C'était une honte de n'avoir été admis à aucun souper, une gloire d'avoir été à beaucoup. Par exemple, l'abbé, voulez-vous savoir mon décompte? Trois fois chez moi, deux chez la maréchale, une chez mesdames d'Enville, comtesse de Choiseul et chez l'archevêque. Cela fait huit. C'est un sixième de ses soupers. Je voudrais que c'en fût un de ses affections. C'est de quoi il ne m'est pas permis de me flatter. Mais pour de ses politesses et de ses attentions, elles ont été par delà tout ce que je pouvais en désirer et en attendre. 11 est temps, l'abbé, que vous veniez faire un tour ici, j'ai un vrai besoin de causer avec vous. Venez me dérouiller, me dégourdir ; nous ferons de pe-

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