K L'ABBÉ BARTHÉLÉMY ET DE LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
A MADAME DU DKFFAND
A Chanteloup, .. mai 1761*.
Il est arrivé à Paris dans la meilleure santé du monde après s'être longtemps fait attendre, dans le temps qu'on ne l'attendait plus. Ceux qui Tont vu disent que toutes ses qualités sont tellement assorties, que l'une ne brille pas aux dépens de l'autre; ils ajoutent qu'il n'a ni vice ni défaut, ce qui pourrait le rendre un peu fade; mais le son de sa voix est si touchant qu'on lui pardonne d'être si parfait. Vous jugez bien que je vous parle du piano-forte, et qu'il faut, par conséquent, écrire bien vite à M. le général de ne pas en envoyer un second. Je vous renvoie sa lettre que nous avons trouvée encore plus touchante que le piano-forte. Aurez-vous la bonté de le remercier
du souvenir qu'il veut bien me conserver et dont je suis trèsflatté?
Je ne puis pas vous envoyer des nouvelles de ce pays-ci : nous sommes encore bien seuls, et les vents nous ayant tenus renfermés jusqu'à présent, nous n'avons eu d'autre exercice que de jouer au trictrac, d'autre plaisir que de penser à nos amis et d'en parler. De vous dire à présent quelle part vous avez à ces conversations, ce serait chose inutile et infinie. Demain nous commencerons un journal de notre inaction. La table, avec Técritoire, est posée aujourd'hui dans le salon; mais j'imagine que je serai le seul à joindre mon griffonnage aux souvenirs de la grand' maman, à qui je remets la plume.
Voyez un peu comment on est à Chanteloup. Cette lettre est commencée hier par l'abbé, et je n'ai pas trouvé avant le départ de la poste le moment d'y mettre mon mot. Dans toutes les choses qui remplissent ici notre journée, il n'y en a cependant pas qui soient dignes de vous être mandées. Ce qu'on fait de mieux à Chanteloup, c'est de penser à vous et d'en parler, puis d'en parler encore. J'ai reçu hier votre lettre, je l'ai trouvée charmante. Vos lettres font ici un de nos plus grands plaisirs. Je suis bien aise que vous m'aimiez, que vous me regrettiez, mais je ne voudrais pas que vous en fussiez moins heureuse; je vous aime assez pour vous sacrifier mon amour-propre à cet égard. Je ne veux pas non plus que vous en soyez moins aimable, et je ne veux même pas vous en croire sur cet article.
Le frère1 de ce pauvre chevalier ne meurt donc pas? Je ne l'aurai donc pas cette année? j'en suis bien fâchée. Je n'approuve pas votre projet de mariage : il faut que mon pauvre chevalier soit heureux avant tout.
Savez-vous bien que je crois que je n'aime plus le chevalier