‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 50 sur 73 · Le pape Benoît XIV · texte numérisé non relu

Le pape Benoît XIV

'\. Lf* tardinal de PMeiirv.

vers la vérité d'une manière aussi forte et plus directe, Molière, déchiré, calomnié par la cabale des prêtres; Molière, insulté en pleine église par Bourdaloue ; Molière , en insérant dans sa pièce un panégyrique de Louis XIV , sut intéresser l'orgueil de ce prince , et s'assurer de son appui. Ce despote, jeune alors, aidé d'un esprit droit et d'une forte volonté, donna, pour un moment, au théâtre d'un peuple asservi un peu de cette liberté qui caractérise le théâtre des nations gouvernées par elles-mêmes. Il aida Molière à triompher de ses ennemis; et cette comédie fut représentée. Elle ne l'aurait pas été, je pense, en des tems postérieurs au règne de Louis XIV; elle éprouverait de grandes difficultés dans ce moment-ci. Louis XIV, lui-même, n'aurait pas toujours été si favorable à Molière. Lorsque, dans ses dernières années, affaibli par l'âge et par les chagrins, lassé d'une puissance arbitraire exercée pendant plus d'un demi -siècle, il traînait les restes de sa vie entre son confesseur jésuite, et sa maîtresse janséniste, il n'est pas probable qu'il eût pris plaisir à voir tourner en ridicule les charlatans de dévotion; et leurs cris auraient infailliblement étouffé, près du vieux monarque, les réclamations du philosophe.

IX. Ainsi tout variait en France sous le despotisme aristocratique dont nous voulons secouer

i:n FRVNci:. ^^^

\c joui;; ainsi la loi (riiicr iiclait plus colkMraiijoimiiiui, et celle craiijourcriuii se voyait, le lendemain nMnplacée par une antre; ainsi le moindre ami (lu prince, nn valet de chambre, nne conrtisane en favenr, la maîtresse d'nn ministre ou d'un premier commis, persécutait insolemment la philosophie, ou la protégeait plus insolemment. On a vu Voltaire luttant, à chaque nouveau chefd'œuvre, contre la foule des envieux et des fanatiques, forcé de ménager des courtisans qu'il méprisait, déplorant la pusillanimité de ses concitoyens, disant la vérité par vocation, par besoin, par enthousiasme pour elle; se rétractant, se reniant lui-même pour échapper à la persécution; admiré, sans doute, mais dénigré, mais haï, mais enfermé deux fois dans les cachots de la Bastille; exilé , contraint de vivre éloigné de sa patrie ; osant à peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l'avoir vu naître; jouissant des honneurs d'un triomphe , et trouvant à peine un tombeau; avant ce dernier opprobre, poursuivi, pendant trente années , jusqu'au pied du mont Jura, par des mandemens et des réquisitoires; flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses du roi ; et laissant à la postérité , avec un exemple de force , un exemple de faiblesse , qui déposera moins contre lui que contre son siècle,

CEiivrrs anriennes. IV. ^^

indigne encore, à bien des égards, d'être éclairé par un si grand homme.

X. Et que n'eût- il pas fait dans des circonstances plus heureuses? Quel essor n'eût pas pris son génie; quelle importance n'eût point acquise la tragédie dans notre siècle , si des obstacles puérils n'eussent point arrêté la marche de Voltaire! Il a parfaitement connu la majesté de ce beau genre de poésie. Dans Mérope et dans Oreste, il a transporté sur notre scène l'austère simplicité de la scène grecque. Dans Mahomet et dans j41zire , il a su déployer, avec une énergie jusquelà inconnue des Français, cet amour de l'humanité, cette haine du fanatisme , cette passion pour la tolérance, qui fait aimer ses ouvrages autant qu'on les admire. Combien il aurait donné de plus grandes leçons, s'il n'eût pas été forcé d'affaiblir ou de voiler ses intentions, en présentant sur la scène des mœurs étrangères et des faits inventés ! Quelle carrière immense ce redoutable ennemi de la superstjjtion jurait vue s'ouvrir devant ses pas , en jetant les yeux sur l'histoire moderne! Là , tous les grands préjugés s'offrent à combattre. De quels traits de feu n'eût-il pas su peindre les usurpations et les fureurs du sacerdoce ; l'établissement de l'Inquisition; les forfaits d'un Alexandre VI; les guerres longues et sanglantes que le fanatisme

EN FRANCE. :i^v5

illinnair, tour à tour, daus tous les coius de l'Iùirope; des uiillious d'iioiunies égorgés pour des Hiierelles tliéologiques; et , malgré tant d'atrocités, les peuples courbant toujours la tête sous un joui^ imbécille et cruel, que leur sang avait tant de fois rouiji !

XL 11 n'aurait point, sans doute (je suppose toujours des tems plus heureux,) il n'aurait point dégradé la tragédie nationale en la consacrant, comme a fait un homme médiocre^, à des aventures sans importance, à des fanfaronnades militaires, à des flatteries serviles, flétrissantes pour l'auteur qui ose les risquer, et pour l'auditoire qui peut les souffrir. Voltaire, poète, historien et philosophe , était vraiment digne de créer

I. «Diibelloy, calculateur d'effets du théâtre, a substitué •< aux grands intérêts publics des niaiseries chevaleresques et ■< des rodomontades militaires; il a sacrifié sans cesse à la va- « nité de quelques maisons puissantes et à l'autorité arbitraire. « Il a donc fait des tragédies anti-nationales; et, si les homt mes d'un goût délicat souffrent en écoutant de pareils ou- « vrages, ce n'est pas, dans le fond, parce qu'ils ne sont point '< assez conformes à l'histoire; c'est parce qu'ils ne sont point '< du tout conformes au bon sens. »

Cette note, extraite du discours placé en tête de la tragédie de Charles IX , nous rappelle ce vers épigrammatique de Chénier, sur la tragédie de Gaston et Bayard , de Dubelloy :

Pour secourir Bayard faut-il tant de cohortes ? \nyci Y Essai sur les principes des arts, tom. II des OEuvr. pnsth.y pag. 192. {Note de l' Editeur.)

parmi nous une scène nationale. On peut lui reprocher d'avoir médiocrement aimé la liberté. On peut aussi lui reprocher même d'avoir souvent déifié les tyrans et la tyrannie ^ ; mais les grands hommes sont ceux qui ont moins de préjugés que le vulgaire. En faisant marcher l'esprit de son siècle, Voltaire dépendait lui-même de cet esprit; ou, peut-être, il a cru qu'il devait subir un joug pour qu'on lui permît d'en briser un autre. S'il avait vu, autour de lui, se former une puissance publique , il aurait écrit avec plus de hardiesse et de profondeur sur les matières politiques.Dans les circonstances où nous sommes, l'autorité arbitraire n'aurait point eu d'adversaire plus intrépide : il aurait compris que la tyrannie est mille fois plus dangereuse que le fanatisme. Le fanatisme , sans la tyrannie , ne saurait avoir aucune puissance. Avec de l'argent et des soldats, la tyrannie est toujours toute -puissante.

XIL Échauffé, dès mon enfance, par les écrits des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie, passionné pour l'indépendance , et révolté contre toute espèce de tyrannie; mais, par une suite de ce caractère , me sentant très - incapable de par-

I. Voyez les Réflexions sur Voltaire , tome III des OEiwres posthumes , page 4o3. {Note de l'Editeur.)

EN bKAlNCE. 3f^7

venir à la faveur sous ini gouvernenienl arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la j)liilosophie et aux belles-lettres. J'avais compris que, dans un état où Tintrigue dispose de toutes les places, un bon livre, c'est-à-dire un livre utile, devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entranié vers la tragédie, non-seulement par un penchant irrésistible, mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit public, j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne, et particulièrement de l'histoire nationale ; d'attacher à des passions , à des événemens tragiques , lui grand intérêt politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique et plus instructive que rhistoire, écrivait jadis Aristote ^ J'avais cru qu'on pouvait rendre notre théâtre plus sévère

I • « Le poète (tragique et épique) et l'historien pe diffèrent « pas en cela seulement que l'un écrit en vers et l'autre en " prose. Mettez en vers l'histoire d'Hérodote, ce ne sera jamais " qu'une histoire en vers. La vraie différence est que l'histo- " rien transmet les faits tels qu'ils sont; le poète, tels qu'ils ' peuvent ou doivent être. Aussi la poésie est-elle plus phi- ' loiophique et plus instructive que l'histoire. La poésie s'attarhc plus au yéuéial , l'histoiic au particulier. >; (>^o}X'z lu Poftif/ue d' Aristote traduite par (Ihéuier, tome IJ , page 5ofi des OEtivrex po.sl/uuncs. ( Noie de l'Editeur.)

encore que celui d'Athènes. J'avais cru qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables monstrueuses toujours répétées dans les anciens poètes. J'avais cru, enfin, qu'en joignant à la gravité, à la profondeur des mœurs de Tacite , l'éloquence harmonieuse , noble et pathétique des vers de Sophocle , un talent supérieur au mien pourrait faire dire un jour à tous les gens raisonnables ce qu'Aristote écrivait il y a près de trois mille ans.

XIIL J'ai du moins saisi la seule gloire où il m'était permis d'aspirer : celle d'ouvrir la route et de composer le premier une tragédie vraiment nationale. Je dis le premier , car tout le monde doit sentir que des romans en dialogues sur des faits très-peu importans, ou traités avec l'esprit de la servitude, ne sauraient s'appeler des tragédies nationales ; et les personnes un peu lettrées n'ignorent pas qu'on avait fait, il y a plus d'un siècle, des tentatives en ce genre. J'ai choisi, pour mon coup d'essai, le sujet, j'ose le dire, le plus tragique de l'histoire moderne : la Saint-Barthélemi ^ Nul autre ne pouvait offrir, peut-être, une aussi forte peinture de la tyrannie jointe au fanatisme. J'ai tâché de représenter fidèlement le caractère irrésolu, timide et cruel, du roi Char-

I. Voyez la tragédie de Charles TX , ionio T'- des OEuvies anciennes. ( Note de l'Éditeur.)

EN FRANCE. ^^n^

les 1\; la politique sombre et perfide de (.atlierine de IMédieis; l'orgueil et l'auihition du duc de (iuise; ce même orgueil, cette même ambition masquée, dans le cardinal de Lorraine, (Vun zèle bypocrite pour la religion catholique. J'ai opposé à cette cour de conspirateurs la fière et intrépide loyauté de l'amiral de Coligni, la noble candeur de son élève , le jeune roi de Navarre , depuis notre bon roi Henri IV; et le grand sens du chancelier de l'Hospital, ce ministre ami des lois et de la tolérance. Que le public me permette de l'entretenir un moment , non pas précisément de cet ouvrage, qui n'a pas eacore été soumis à son jugement , mais des difficultés qu'il a fait naître à plusieurs lectures, et des prétendus inconvéniens que quelques gens ont trouvés à sa représentation. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu'en répondant aux objections faites contre cette tragédie j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se trouve, et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jetteront un coup d'œil sur cet écrit, s'il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrages ne serait pas moins

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utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'iE se trouve, et certainement il s'en trouvera, des personnes étonnées de la puérilité des objections que je m'apprête à réfuter, je les prie d'observer que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce point leur voix à la mienne, et d'employer , pour soutenir la raison , un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.

XIV. Est -il possible de représenter sur le théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets? Ne serait-ce pas au moins très-indécent? voilà la première objection. Que veutelle dire ? A qui craint-on de manquer de respect? Sont-ce des courtisans de Charles IX qui parlent ? Est-ce bien sous le règne d'un prince équitable, d'un prince qui a senti lui-même le besoin de limiter son pouvoir, qu'on peut trouver de l'indécence à faire justice d'un tyran deux siècles après sa mort? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, un Louis XII, un Henri IV; mais, quand un roi de vingt-deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du monde fasse mention , celui d'iui roi qui conspire contre son peuple, l'indécence est sans contredit à penser un seul moment qu'une nation

EN IKAiNCE. :^6i

victime île sa rage lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger, après deux siècles écoulés, en livrant sur le théâtre la mémoire de ce monstre à l'exécration pul)lique.

XV. N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion, sur-tout si l'on fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie du Tartufe. Ainsi, les charlatans qui trompent les peuples fout toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu ; mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non , sans doute , un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs; non, sans doute, un ouvrage où la tolérance est préchée sans cesse ne saurait nuire à la religion, à moins que la religion ne soit essentiellement fanatique, et prodigue du sang des hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure, et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres ; et l'on sait qu'un ministre de Dieu peut être coupable. Le prêtre

convaincu d'un crime est puni comme un autre homme ; et les privilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ailleurs, par la raison, maintenant connue, qu'un privilège est une chose absurde.

XVI. On m'a fait une troisième objection, qui me serait bien plus sensible si elle n'était parfaitement ridicule, et peut-être indigne de la réponse sérieuse que je vais y faire. « Vous voulez composer « des tragédies nationales ; et , pour coup d'essai , « vous choisissez dans l'histoire de France un fait « qui est l'opprobre de la nation ; vous voulez re- « tracer à vos concitoyens une époque flétrissante « pour eux , et qui devrait être à jamais effacée « du souvenir des hommes ^ » Courtisans patriotes,

I. Tel est à peu près l'esprit d'une lettre adressée à Chénier par un auteur dramatique anglais, et que nous a fournie un ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de l'année 1789. Nous croyons que le public ne lira pas sans intérêt cette pièce curieuse , que semble réclamer la circonstance, et qui servira même à donner plus de poids encore à la réfutation victorieuse de Chénier. [Note de l'Éditeur.)

Lettre d'un Auteur dramatique anglais à M. Chénier, sur sa tragédie de Charles IX.

« Le voilà donc arraché ce voile dont la France, pendant « deux cent quinze années , a caché le plus noir attentat ! Et « par quelles mains? par celles d'un Français. Quoi! l'atten- « tive prévoyance avec laquelle elle surveillait ce dépôt af- « freux n'a pu arrêter votre plume, n'a point glacé votro

vous croyez donc que le massacre de la Saiut- Hartliélemi est Topprobre de la nation ! J'admets pour un moment cette proposition, que je vais

« imagination ! Ah! jeune homme, car vous êtes jeune, sans t doute, si j'en juge par l'imprudenco , ou plutôt par la témé- « rite de votre entreprise, vous n'aviez donc aucun ami éclairé •> pour vous guider dans la carrière épineuse qui conduit au « temple de la gloire, et où vos talens vous assignent un rang » distingué , si vous en faites un bon usage. Ce n'est point ainsi •< qu'il faut consacrer l'aurore de la liberté. Ignorez-vous qu'en « proclamant l'ignominie d'une nation dont on est membre on « proclame sa propre honte? Si vous êtes d'origine française, '< à coup sûr, dans ce tems désastreux, vos ancêtres ont été ou «victimes ou complices; s'ils ont eu le bonheur d'échapper «au meurtre ou au crime, gardez-en le souvenir dans votre •' cœur; mais gardez-le en silence.

« Grâce au caractère posé et réfléchi de mes concitoyens , « aucun n'a encore osé produire sur la scène le sujet de nos « étemels regrets. Nous craignons , en l'exposant au grand jour, « d'étendre la tache qu'a imprimée sur la nation la main scé- « lérate d'un régicide effréné. Venez à Londres le 29 janvier, " et voyez comment nous tâchons d'expier le crime de nos « ancêtres : c'est en nous prosternant au pied des autels; c'est «en invoquant la clémence du ciel. Ce jour si terrible pour « un peuple généreux est célébré par un deuil universel. Tous '< les bureaux sont fermés ; les deux chambres du parlement '< assistent au panégyrique que font leurs chapelains du mal- « heureux monarque, qui périt par la tram(? insidieuse de l'am- •« bitieux Cromwel ; et le martyre de Charles l^*" (car c'est •« ainsi que nous appelons ce triste événement) n'est point " pour nous un sujet dramatique, mais un sujet de piété et de " repentir.

"Notre roi lui-même, cl toute la famille royale, vêtus eu

bientôt vous nier : vous ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en i^'ji puisse flétrir la nation française en 1789. Quand les Danois, assemblés par Représentans en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée, certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois d'aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul, vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire. L'un et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus ; et la honte des Danois en 1 660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.

« deuil, reçoivent ce jour- là les complimens de condoléance « des Représentans de la nation et de toute la cour.

«Voilà, Monsieur, comme ceux qui admireront toujours vos « talens en toute autre occasion s'efforcent d'atténuer le crime « de leurs aïeux. Puissent-ils parvenir enfin à l'effacer de leurs « annales , et de la mémoire de toutes les autres nations en « général, mais surtout de la vôtre, pour laquelle nous avons , «ainsi que j'ai pour vous en mon particnliei- , une vénération "■< sans bornes ! »

J'ai l'honneur d'être,

Monsieur, Votre très-liuml)lc et Irès-dévoué servittiur,

(.KORGE HILIR.

\\ 11. 11 on est ainsi dos Français. En supposant que le massacre de la Saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce tems-là sont flétris, mais non ceux d'aujourd'hui, qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant (ce qui nVst point mon avis) qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation, vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe , et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous; mais, quand il subsisterait dans toute sa force, quand il serait encore l'esprit général, quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens ; celui qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés, ou celui qui risquerait de leur déplaire , en disant tout haut des vérités énergiques? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami? N'est-ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur fiuieste ? et ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter?

''y6G DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE

XYllL Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien ; vous voyez bien que j'ai tout au plus accusé la nation française du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect ; vous voyez encore que , si j'avais attaqué les erreurs de la nation française actuelle, bien loin de lui manquer de respect, j'aurais fait le devoir d'un bon citoyen : par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, pour surabondance de droit, je vous nie maintenant ce que j'ai pu vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Barthélemi n'est point le crime de la nation : c'est le crime d'un de vos rois; et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie, malgré les maximes d'esclave qu'on vous débite à vos théâtres , dans vos prétendues pièces nationales. C'est le crime de Charles IX, de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour ; c'est le crime du gouvernement, comme la révocation de FÉdit de Nantes, les massacres des Cévennes; et, pour ne pas faire une énumération trop longue, comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, cette grande et superbe nation, écrasée de règne en rèsne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa (hgnité.

EN FRANCE. :">(i7

\1\. Il nVst pas vrai que ces évéïiemciis désastreux doivent être effacésdu souvenir des lioniines: celte pensée fausse nVst digne que d'un rhéteur pusillanime. Us doivent y vivre à jamais, au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horreur, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est toujours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fanatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme; les tyrans, qu'il n'y a plus de tyrannie; et la foule des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n'existent plus : quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragédies d'un peuple libre, d'un peuple éclairé, devraient toujours avoir un but moral et politique; et les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours, à ne considérer même que la perfection de l'art , représenter sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n'intéressent que des femmes; non plus ces passions si fades, éternel aliment de cent tragédies qui se répètent sans cesse, et qui se ressemblent toutes par la mollesse et par l'absence d'idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés; et songez, en observant le

peuple nouveau qui vous environne , qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les enfans ne sont plus!

XX. O Racine ! poète sublime et naïf dans Athalie y austère dans Britannicus, partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux, loin de moi l'esprit des barbares qui méconnaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux, je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles, ou dans le couvent de Saint-Cyr? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer en vers excellens , mais peu tragiques , et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIV et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer la France, qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah ! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énergiques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais servi ta nation

qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX ; peutêtre l'industrie des Français n'aurait pas enrichi IVlranger de notre ruine; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques. XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l'auguste assemblée des Représentans de la nation, ou si j'étais sur de n'avoir pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux, et soumis au seul empire de la raison, je n'invoquerais l'autorité d'aucune époque ni d'aucune nation; je n'exposerais que des motifs tirés du droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spécialement écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui examinent moins sévèrement les idées qu'ils ont adoptées, qui prennent souvent l'usage pour le droit, et sont plus aisément persuadés par des exemples que convaincus par des raisonnemens. Ministres , Commis , Censeurs royaux , Agens ou Partisans du despotisme, écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens : vous me diriez qu'ils vivaient au sein d'une démocratie; comme si le droit des hommes dépendait de la forme des gouvernemens; comme si le droit des hommes n'était pas le même dans Athènes et

CWMvre» anciennes. IV. tîZj

dans Paris, sous le trente-neuvième degré et sous le quarante-neuvième, à Tornéo et sous la ligne! Mais laissons dans ce moment les peuples qui n'ont point oublié la dignité de l'homme. Je vous dirai qu'au commencement du seizième siècle on représenta sur différens théâtres d'Italie, et même à Rome, devant le pape Léon X, la comédie de la Mandragore ^ du célèbre Florentin Machiavel. Dans ce pays superstitieux, on vit sans frémir, sur la scène, un religieux qui se joue de la confession, et qui est l'agent d'un adultère. Il faut voir dans l'original les conseils que frère Timothée donne à sa pénitente : cette scène est admirable, j'ose le dire. Elle est égale, en tous sens, à celle où Tartufe veut, séduire la femme de son bienfaiteur; et, ce qui doit plus étonner, Machiavel a écrit sa comédie cent cinquante ans avant celle de Molière. Cette pièce n'est pas sans doute une école de bonnes mœurs ; mais son immoralité ne serait pas un titre d'exclusion à Paris, où l'on représente journellement les farces de Montfleuri, de Dancourt et de M. de Beaumarchais ^ . Rappelez-vous bien que la Mandragore fut composée au commencement du seizième siècle; dans un pays où les monastères ont fourni tant de souverains pontifes; dans les

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