III
sez grand nombre, vous remarquez plus d'industrie, de mouvement et de gaîté. Les Génois qui furent les derniers dominateurs chrétiens de cette contrée, ont laissé à Molivo un souvenir de leur passage ; on retrouve sur le haut de la colline les débris d'un château bâti par ces guerriers marchands. Molivo, par sa position et la salubrité ^e son air, est un des endroits les plus agréables d^Mételin; aussi le boug renferme-t-il plus de deux mille habitons grecs ou turcs.
Molivo occupe la place de l'ancienne Métymne, patrie d'Arion. Je suis bien sûr que personne à Molivo ne sait qu'aux anciens jours la tête et la lyre d'Orphée, jetées dans les eaux de l'Hèbre, furent religieusement portées par les vagues de la mer jusqu'aux rives de Métymne, et que, pendant ce poétique voyage , la tête et la lyre d'Orphée exhalaient leurs plaintes en des sons divins ; personne ici n'eût pu m'indiquer le lieu où fut déposée la tête du poète , et l'emplacement du temple d'Apollon ou sa lyre fut suspendue. Le dieu de l'harmonie ne fait plus de miracles à Métymne. Quoi qu'en dise le voyageur Olivier, les musiciens de Molivo n'ont rien de commun avec Orphée ni avec Arion.
Les vins de Métymne étaient célèbres dans l'antiquité; le bon Tournefort qui, parmi les productions d'un pays, met toujours en première ligne la liqueur de Bacchus, ne craint pas de dire que le vin de cette partie de Lesbos n'a rien perdu de sa repu-
tation, et que Strabon, Horace, Athénée, Élienle trouveraient aussi parfait que de leur temps. Je ne puis ici partager l'avis de Tournefort. La seule chose qui n'ait point dégénéré à Métymne , ce sont les figues ; elles sont encore dignes de la réputation qu'elles ont toujours eue dans l'Archipel, et j'ai cru retrouver à Molivo nos figues marseillaises; on les vend enlacées avec des fils grossiers, en manière de colliers ou de rosaires.
C'est par erreur que le voyageur Olivier a plafcé Molivo à l'est de Pétra; le village de Pétra est situé dans une petite plaine au bord de la mer, au sud de Molivo, à une heure de distance. Ce village doit le nom de Pétra à un rocher de granit qui se trouv-e dans son enceinte. Une vingtaine de familles grecques ou musulmanes composent la population de Pétra ; la bourgade a quelque chose de calme et de sérieux; les femmes de Pétra ont un air sévère et recueilli ; elles portent une robe assez semblable à la robe des caloyers et sont coiffées d'un large et haut bonnet qui emprisonne leur chevelure. Du reste, le costume des Lesbiennes diffère dans presque tous les cantons de l'île; j'ai vu à Molivo des costumes de femmes assez gracieux. Lors de notre premier passage à Mételin , nous avons rencontré à Erisso, et surtout du côté de Coloniy des vêtemens de femmes qui nous rappelaient que nous étions dans le pays de Sapho. J'ai cru remarquer que chaque canton de Lesbos a ses traditions, ses
coutumes et ses mœurs particulières; cela ne doit pas nous étonner dans une contrée où les populations vivent presque toujours solitaires et isolées, n'ayant entre elles que de rares communications^ et s'inquiétant peu de ce qui se passe au-delà de leur territoire. Les hauteurs qui dominent les rivages de Pétra, sont revêtues d'une teinte noirâtre j le feu des volcans a passé sur ces rochers et ces montagnes; plus on avance vers le sud^ plus la nature devient sauvage et sombre. Le voisinage du cap Sigri présente des précipices et des abîmes ; le$ riantes idées que réveille le nom seul de Lesbos s'el^ facent en présence de ces lieux austères. J'ai entendu parler d'une femme grecque à la taille gigantesque^ aux formes athlétiques, qui avait choisi ce promontoire pour sa demeure , et dont les charmes attiraient les corsaires et les matelots. Lord Bjron^ le poète de la bizarrerie et des passions noires, aurait eu là un beau sujet de peinture; il nous eût mçntré les brigands des mers , ses héros favoris, mêlant dans la coupe des voluptés le sang de leurs victimes , et cette Circé aux larges flancs eût sans doute mieux souri à son génie que la simple et gracieuse figure de Sapho.
En poursuivant ma route du côté de Mitylène, j'ai longé avec mon caïque la rive septentrionale de Lesbos et j'ai passé la nuit auprès d'un gros village appelé Soamia. Quelle différence entre ces rivages et ceux de la partie occidentale de Mételin ! Des
forêts d'oliviers couvrent le penchant des collines ; les orangers aux fruits dorés et aux fleurs embaumées , les grenadiers chargés de leurs fruits mûrs ^ tous ces arbres si rares et si enviés dans notre Europe sont répandus sur ces bords comme des arbres vulgaires. Je n'ai vu le village de Scamia que pendant la nuit, je ne saurais donc vous en parler; j'ai pu seulement découvrir , à la brillante clarté des étoiles , que Scamia est dans une charmante situation, entoura de grands arbres et de jardins; on y trouve un petit port qui sert d'asile aux caïques. A peu de distance du rivage, une lampe suspendue nous a montré la boutique d'un Grec que le bruit de nos -pas a réveillé; mes rameurs turcs et moi, nous avons soupe avec du fromage et des œufs , et quelques planches de la boutique nous ont servi de lit. Nous étions endormis depuis deux heures , quand tout-à-coup un vent violent s'est levé autour de nous; nous nous sommes réveillés au milieu d'un grand orage. En sortant de notre boutique, j'ai vu des nuages noirs qui montaient dans le ciel du côté d'Àdramitty , et bientôt des torrens de pluie ont inondé la plage. Ce ciel , qui peu de temps auparavant était si pur et si bleu, avait disparu sous de profondes ténèbres; là mer battait violemment son rivage , et du sein des bois et du haut des montagnes partaient de longs Jjruits semblables au sifflement des cordages d'un navire. Une tempête d'automne à Lesbos eût été pour moi un.
beau speclacle pendant le jour ^ mais au milieu de la nuit ce spectacle ne parlait (ju'à mes oreilles ; j'entendais la voix de la mer ^ de la tramontane et des forêts, mais je n'apercevais partout que de noires ombres.
Après trois heures d'orage , nous nous sommes remis en mer; le vent soufflait à peine ; cependant la mer n'était point encore calmée; j'étais si impatient de poursuivre ma route que je n'ai tenu compte ni des vagues que l'orage de la nuit avait soulevées, ni de la pluie qui recommençait à tomber. Nous serions arrivés ce jour-là à Mitylène , sans le vent du sud qui nous était contraire et qui n^a cessé de souffler; il y a trois mois, c'était le vent du nord qui nous tourmentait dans ces parages j maintenant c'était le vent du midi qui m'empêchait d'aller vous rejoindre à Castro. Une forte pluie tombait sur nous ; obligés de voguer à force de rames , nous nous traînions péniblement de côte en côte. En portant nos regards sur les rives d'Asie, du côté du septentrion, j'ai reconnu la montagne et l'Acropolis d'Assos que j'ai visités ces jours derniers ; j'ai songé à mon vieil aga de Behram, à mon pauvre Paneioti qui craignait de laisser sa tête au milieu des ruines d'Assos, et dans ce pays que j'avais traversé naguère, mes propres souvenirs me charmaient presque autant que les souvenirs de la poésie et de l'histoire.
A la tombée de la nuit , nous avons attaché no-
tre caïque en face d'un kan bâti sur le rivage de la mer. Nous avons allumé dans le khan un grand feu pour sécher nos habits trempés par une pluie de dix heures. Comme nous espérions arriver dans une demi-journée à Mitylène , nous avions négligé d'emporter des provisions ; après avoir, passé tout un jour sans prendre aucune nourriture, nous nous trouvions le soir sur un rivage désert. En rôdant aux alentours du khan, je suis arrivé ai^près d'une cabane isolée ; dans cette cabane demeure un tchiaouXy officier turc qui remplit sur la côte les fonctions de garde ou de gendarme. C'est un jeune homme de vingt-sept ans, d'un maintien noble, d'une figure sérieuse et recueillie; il était vêtu comme les cavasis qui accompagnent, nos ambassadeurs ou nos consuls 3 sa cabane se faisait remarquer par une propreté admirable ; quelques ustensiles de cuisine, une aiguière pour les ablutions, un kandjar, une paire de pistolets à pommeaux d'argent , un fusil suspendu au mur de la cabane , tels étaient les meubles de la demeure du tchiaoux. J'avais avec moi un Grec de Molivo , qui . «ait l'italien et le turc ; il a été mon interprète auprès du jeune Musulman. Le tchiaoux avait péché deux poissons dans la matinée , et me voyant ainsi pressé de la faim, il les a fait cuire lui-même pour me les offrir-, de plus il m'a servi des olives salées et des raisins secs d'Adramitty : je n'oublierai jamais l'empressement religieux avec lequel le tchiaoux
préparait ce repas dont j'avais tant besoin. Lesi
^nes d'hospitalité qu'on rencontre dans l'Odyssée
n'offîrent rien d'aussi touchant. Après le repas^ nous
nous sommes assis tous trois sur une natte étendue
au milieu de la cabane, éclairés par la faible lueur
d'un petit lampion, k Maintenant ^e tous avez.
repris vos forces, m'a dit le tdbiaoux, puis^-je yous.
demander quel est le but de votre voyage? ■^- Je
suis Hadji ^ lui ai-je répondu ; je viens de Stamboul
et je vais à Jérusalem. — Que £ait-'on à Stamboul ^
— Votre sultan a planté l'arbre de la régénération
et de l'espérance ; il organise des milices nouvelles,
qui doiventrelever la gloire du Croissant, et bientôt
Mahmoud sera aussi grand qu'Omar et Âboubek^
— Le gouvernement du sultan Mahmoud coupe trop
de têtes. — ^M^s je suis resté deux mois à Stamboul^
et je n'ai pas vu une seule tête exposée à la porte
du sérail . — Ne savez-vous pas que son glaive a
effacé les janissaires de la feuille de l'existence .'* j»
— Ces derniers mots m'annonçaient que mon jeuiie
tchiaoux n'était pas un des plus chauds partisans de
la réforme , et qu'il n'était pars un de ceux qui
avaient applaudi à la chute de l'Odjak. J'aurais pu
lui dire dans son langage turc que les janissaires
étaient comme des buissons d'épines qui déchiraient
le manteau impérial, et qu'il fallait arrêter ces cour--
sitrs fougueux qui bondissaient en liberté dans les^
pâturages du désordre; je me contentai de lui faire
entendre que le sultan Mahmoud n'avait pas détruit
tous les membres de lamilice^ et qu -il^aitusé^e clé-^ mence envers plusieurs. (c-Cette générosité, m'a répliqué mon tchîaoux^ n'était qu^un siiùple devoir^ car un de nost sages a dit : La clémence est tme dune que. le vainqueur doit pajer au ciel paat légi-^ timer sa victoire. » J'ai troaté cette dcrmièi-e pensée si noble et si belle que je n'ai pas eu le courage de contredire mon chiaoux sur le chapitre politique. Pour ce qui est des milices nouvelles, il se serait cru damné si, d'après un firman impérial , il leur avait donné le nom de soldais victorieux de Mahomet; il croyait que c'était la volonté du ciel et non point l'art et le génie qui donnaient la victoire, et sans doute il avait oublié ce mot du prophète arabe : La guerre est un jeu au plus fin.
Vous avez eu bien raison de dire que la réforme ne s'étend pas au-delà des murailles de Constantinople, et qu'elle est sans force comme sans avenir; l'arbre de la régénération que Mahmoud a planté au milieu des peuples de l'Islamisme, reçoit les secrètes malédictions de tous les Osmanlis ; cet arbre qui n'a point eu de printems voit déjà ses feuilles jaunes tomber une à une ; il est sans sève et sans vigueur, ses racines ne sont point profondes et tien-^ nent peu à la terre j peut-être ne faudra-t-il qu'un orage pour le briser.
J'ai dormi quelques heures dans la cabane du tchiaoux; pendant la nuit, mon hôte s'est levé plusieurs fois pour faire ses oraisons musulmanes}
il priait avec la ferveur d^un cénobite. Le jour n'avait point paru quand mes rameurs sont venus m'appeler .Après de longues et ennuyeuses bordées le long d'une cote dont nous avons pu admirer les paysages tour-à-tour romantiques et gracieux^ j'ai pu toucher enfin au port de Mitylène.