DE LA LETTRE LXXH
MAmiAflUB BU riLS BU
Smyrnc , 22 novembre i 830»
Le mutselin de Smyrne marie son fils , qui n^â pas seize ans, avec la fille du chef du Miiy. Il y a quatre jours qu'on est en fête pour ce mariage ; dimanche dernier, les procurateurs du futur et de la future ont fait les accords ; comme la loi musulmane le prescrit, ils ont déclaré devant le mollah que les deux époux consentaient à se lier par les nœuds de Thymen , et le contrat qui doit les unir, a été dressé. Ce matin, j'ai fait avec le consul de France une visite au pacha; un air de solennité
se faisait remarquer sur les avenues du palais. Nous sommes d'abord entrés chez Osman bey , gendre du gouverneur. Dans un coin de la salle où nous avons été reçus , étaient accroupis sur le parquet^, cinq ou six musiciens jui& ou arméniens^ qui jouaient du violon^ de la mandoline et d'un espèce de tambourin. Vingt-cinq ou trente notabilités turques fumaient le chibouc ^ assises sur le sopha circulaire de l'appartement. Nous avons pris place parmi les assistans^ et tandis qu'on nous servait la liqueur arabique^ nous avons- vu entrer deux kiotchek on danseurs, accompagnés d'un bouffon arménien. Les bouffons chez les Turcs sont presque toujours des Arméniens^ sans douté par la raison que^ pour faire rire les autres ^ il ne faut pas rire soi-même. Les danseurs avaient à la main des castagnettes ; une robe d'étoffe bleue ^ découverte par devant, leur descendait par derrière jusqu'aux talons ; ils portaient par-dessus un surtout qui leur allait jusqu'à la hanche. Il est difficile de décrire une danse où les jambes et les pieds ne sont presque pour rien; j'ai remarqué avec quelque surprise une sorte de tristesse sur le front des kiotchek; les chansons dont ils accompagnaient leur pantomime, exprimaient, m'a-t-on dit, l'amour et la joie, mais leur voix traînante semblait répéter des complaintes lamentables ; cependant je voyais autour de moi s'épanouir tous les visages, et le rire circulait dans la grave assemblée. Au reste, il serait difficile de rien m. 23
Toir de plus indécent que les attitudes de ces dan»seurs qui font les délices des Turcs.
Après avoir fait unevisite à Oismanb^, nousavons été voir leinutselin , qui nous a reçus avec politesse^ mais qui ne nous a donné d'autre spectacle que sa personne grave et solennelle ; en sortant de chez lui, nous avons reconnu de toutes parts les apprêts d'un grand festin ; pcu'tout des esclaves portaient des viandes rôties, des gâteaux sur de grands pla^ teaux étamés. Comme j'avais obtenu la permission de voir la prison d^ Smyrne, j'^i voulu profiter de celte Occasion pour la visiter ; elle est au rez-de^ chaussée du palais, car une prison en Turquie est comipe une dépendance de la demeure d'un pacha. Nqus sommes entrés dans une salie assez étroite., qui renferme une vingtaine de prisonniers. La prison du mutselin de Smyrne est tenue, à peu de diose près comme celle du Seraskicr que j'avais vue à Constantinople. La joie qui animait toute la maison du pacha, avait gagné jusqu'à la prison; cette joie m'a fait peur , comme celle des kiotchek m^avait attristé. Quand nous sommes sortis, la place publique qui est devant le palais, était remplie d'une g^rande foule qui attendait un spectaclequ'on lui donne tous les jours depuis dimanche j ce sont des danseurs , des escamoteurs, des baladins; le seul bruit qu'on entendait dans cette multitude , était celui d'un tambourin, fait avec une écaille de tortue, recouverte lie peau . Il n'y avait là ni soldats , ni sentinelles , pour
faire ranger les spectateurs ; seulement le directeur de la police a paru lui-même, afraé de son grand bâton ; à cette vue^ beaucoup de gens ont pris la fuite, un ordre parfait s'est établi dans la foule. Ceux qui étaient aux premiers rangs se sont accroupis par terre; les autres étaient debout. On voyait sur les terrasses, sur les toits des maisons, un grand nombre de curieux^ surtout des femmes avec leurs voiles blancs où noirs.
Lemutselin, à l'exemple dusultan, a vouludonner une fête aux représentans de l'Europe chrétienne; les plus notables parmi les Francs oilt été invités; ma bonne étoile m'a fait trouver sur la liste des convives , ce qui vous vaudra une description plus détaillée. Quand nous sommes arrivé chez le pacha, toutes les avenues du palais étaient remplies d'esclaves et de soldats ; le mutselin nous a reçu sans quitter le coin de son sofa, et nous a salué de la main en souriant. Comme le jour commençait à tomber, la salle de réception était éclairée pai* quatre flambeaux de cuivre, placés sur le parquet. Les invités se sont assis sur le divan; ils étaient plus de soixante, tant consuls que négocians , voyageurs et o£6ciers de marine* On a présenté à chacun un chibouc, qui avait quatre ou cinq pieds de longueur; et comme tout le monde s'est mis k fumer , nous nous sommes trouvés toat-à-coup au milieu d'un épais nuage qui nous permettait à peine de nous reconnaître. Le plus grand silence ré-
gnait dans l'assemblée; on a servi le café et les conli-^ tures^ puis on nous a £sdt passer dans l'appartement où Ja table du festin était dressée; c^est une grande salle dont la* voûte est soutenue par des piliers en bois; au fond de la salle ^ on voyait un transparent avec un croissant faiblement éclairé. Les convires se sont placés autour d'une longue table ; au lieu de sofas et de coussins^ nous avions des chaises empruntées aux consuls. Tout était servi à Feuropéenne , et les mets apprêtés d'après notre cuisinière bourgeoise; Osman bey, le premier des Ajans de Smyme^ le colonel de la garnison^ se sont mis à
table et ont fait les honneurs du dîner. Le mutselin
s'est excusé de ne pouvoir assister au banquet , sous prétexte qu'il était indisposé. La vérité est qu'il n'a pas voulu dîner avec des infidèles^ et qu'il a cru devoir se ménager ainsi l'estime des vrais croyans de Smyrne. Nous avons eu pendant tout le repas du vin de Bordeaux et du vin de Champagne; les Turcs avaient devant eux un sherbet d'une couleur rouge , qui pouvait nous faire croire qu'ils buvaient du vin ; on a porté des toasts au sultan Mahmoud^ à la nation ottomane^ aux alliances de la Porte ; les Turcs ont bu à la santé des rois de l'Europe chrétienne. Ce dîner^ qui ressemblait tout-à-fait à nos banquets européens^ a duré une heure et demie ; après le dîner , nous sommes rentrés dans l'appartement du mutselin ; les fenêtres ouvertes nous laissaient voir sur la
place une grande multitude assemblée; le profond silence qui régnait dans cette foule, m'a paru au premier coup-d'œil l'expression du mécontentement plutôt que de la joie. Comme le directeur de la police est arrivé en ce moment, et qu'il s'est approché du pacha pour lui parler à Toreille, l'idée d'une émeute m'est venue, et J'ai cru que notre dîner pouvait en être la cause. Mais au lieu d'une émeute , nous n'avons pas tardé à voir un beau feu d'artifice. Après le feu d'artifice, nous sommes entrés chez Osms[n bey qui avait encore chez lui les kiotcheky dont les Turcs ne se lassent point. Le divertissement de karagueuse est venu après les danseurs ; c'était la première fois que je voyais ce spectacle; karagueuse n'est autre chose que le personnage de polichinelle qui paraît derrière une toile transparente comme nos ombres chinoises : si j'en juge par la pièce qu'on nous a donnée, le polichinelle musulman ne respecte pas plus les règles d'Aristote que celles de la décence et de la pudeur. Dans le premier acte, il s'agissait d'un mariage^ et dans le deuxième ou troisième acte^ les enfans de ce mariage ont eu le temps de devenir des derviches : dans les comédies de karagueuse on ne voit que les passions les plus brutales et tous les personnages s'y montrent in naturalibus. Ce qu'il y avait de plus curieux à cette représentation, c'était la satisfaction des spectateurs turcs, qui auraient volontiers crié bis à chaque scène, à chaque mot; il faut dire qu'une partie de leurcon-
lentement vient de ce que karagueiise se moque des Grecs et des Chrétiens; c'est un moyen sûr de plaire à des Musulmans ; j'ai cru remarquer que les Turcs ne se dérident guère que pour ce qu'ils méprisent; pour être en possession de les amuser^ il faut être l'objet de leur dédain ; bien dififéreos en cela de nos bons Parisiens qui font grand cas de ce qui les divertit^ et qui ont toujours beaucoup estimé ceux qui les faisaient rire. L'iodécence des spectacles que j'ai vus en Turquie, est bien foite pour révolter tout voyageur qui vient d'Europe; toutefois ce scandale n'a pas chez les Turcs toutes les suites qu'il pourraitavoir chez nous; car les lois turques ne souffrent guère que la corruption aille plus loin que le lieu de la scène. Il ne serait pas sûr chez eux de 3uccomber à la tentation qui pourrait naître d'un tableau licencieux. On courrait le risque d'avoir la tête coupée, si, au sortir du spectacle, on se permettait la moindre des facéties que se permet karagueuse à la grande satisfaction d'un auditoire turc.
Au milieu de toutes ces fêtes , nous n'avons vu le nouveau marié qu'une seule fois , et par hasard ; nous l'avons rencontré sur l'escalier du sérail ; quant }^ sa moitié, il eût été fort impoli de demander seulement de ses nouvelles. Nous avons su que des fêtes avaient été aussi données dans la famille de la jeune épouse. Le futur lui avait envoyé plusieurs présens de noce^, parmi lesquels se trouvaient des
souliers de satin dans une cage d^oiseaux; la veille du jour où elle devait être conduite chez son époux, elle s'est rendue aux bains publics ; c'est là que les jeunes filles qui se marient, se font teindre 1^ bout des doigts et la paume des mains avec la poudre de hennéy et qu'elles se parent des dormes on clinquans qu'elles ont reçus comme premiers gages de la foi conjugale* On donne à ces cliîiquans toutes sortes de formes, et le chef-d'œuvre dans ce genre est de les mêler avec les cheveux, de manière à figurer un passage du Coran. Si vous voulez en savoir davantage sur ces sortes de cérémonies , ouvrez d'Hosson et tant d'autres qui vous instruiront en détail de tout ce qui se passe dans une noce en Turquie. J'aurai peut être l'occasion de revenir sur ce sujet avant de quitter l'Orient.
P. S. Après un voyage de quinze jours, M. Poujoulat est de retour à Smyrne; la fièvre a repris mon pauvre compagnon dans son excursion sur le Méandre, ce qui ne l'a pas empêdié de découvrir une ville, l'ancienne Magnésie, et de suivre avec une grande exactitude la marche de l'empereur Frédéric Barberousse et du roi Louis VU à travers l'Asie-Mineure. Je recommande à votre attention son travail non>-jseulement comme un itinéraire furieux, mais comme le résultat le plus satisfaisant ([u'.'ticnt produit jusqu'ici nos courses laboriepses (lajis ces pays lointains. .
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LETTRE LXXra.
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Chirkingé , 9 Bovembre h 830,
Depuis que j'ai mis le pied sur I es chemins de FAsie- Mineure , une joie secrète se mêle à ma curiosité de voyageur j je m'estime heureux de voir une riche et admirable nature, des moeurs simples et douces, un peuple qui vaut mieux que nous. Si ma santé reste ce qu'elle est maintenant , si la fièvre ne vient point me barrer les chemins de l'Asie, j'espère que j'aurai bien des choses intéressantes à vous raconter.
En venant de Smyrne au village de Chirkingé
j'ai repassé par la route d'Ephèse que j€ vous ai déjà décrite ; j'ai couché à Devedi-keui comme à mon premier voyage, mais je n'y ai plus retrouvé ce joyeux cafetier grec qui, moyennant quelques paras , m'avait domé asile dans sa cabane ; on n'a pas su me dire ce qu'il était devenu ; il sera sans doute allé chercher meilleur destin sur une autre route, car dans le village des Chameaux le cafetier Georgio ne serait arrivé que difficilement à la fortune.Pendantquenoussoupions àDevedi-keui, nous avons vu des colonnes de flammes s'élancer de la maison de l'aga ; une demi-douzaine de Grecs assis auprès de nous sous un mûrier, avaient de la peine à contenir leur joie à la vue de cet incendie ; ces hoi>«^ nêtes rayas n'ont pas fait le moindre mouvement pour sauver la demeure de celui qu'ils regardent comme leur tyran, et ce n'est pas leur faute si le feu n'a pas tout dévoré.
Ce n'est point sans plaisir que j'ai revu le Caystrt; , un fleuve qu'on passe deux fois dans les pays lointains est une connaissance qu'on aime à retrouver; le même bateau et le même Turc m'ont transporté d'une rive à l'autre; le vieux nocher m'a reconnu, . et portant la main sur son turban blanc, il m'a salué d'un air joyeux : « Les vagues du Caystre, lui ai-je dit, passent devant votre cabane et vous quittent sans retour ; un voyageur passe et vous le revoyez encore » . En tournant mes regards du coté des lacs Silénésiens, j'y ai vainement cherché les
grues et les oies sauvages qui s'y trouvaient par milliers à Fépoque de mon premier passage. S'il n'avait fallu me détourner un peu trop de mon cheinin , je serais allé volontiers jusqu'au bord de la mer poul* y savoir des noliveiies de la tribu turcomahe qiie j'avais vue campée sous ses tentes noires; la tribu s'en est allée peut-être -comme les oiseaux des ïàcs Silénésiens.
Il y a quatre mois, quand j'ai fait le voyage de Smyrne à Ephèse, j'ouvrais de grands yeux devant tout ce que je rencontrais; le^ objets les plus vu!gaires excitaient mon attention, et chacun de mes? pas amenait une surprise nouvelle; c'était mon pre-^ mier début dans les régions 'musulmanes ; je m'aperçois aujourd'hui (Jue je suis tm peu moins ignorant, car je regarde avec des yeux iridifférens une foule de choses qui m^avaient alors émerveillé. Pour ce qui est des ruines d'Ephèse, je n'ai rien à ajouter ni à changer à mon premier récit. Les restes d'Aiasoluk se sont montrés à moi sous un aspect nouveau; je n'y ai pas vu seulement les débris d'une cité musulmane ; ces kiosques en ruines , ces bains renversés, ces longs minarets encore deboutà côté des mosquées détruites, ces marbres épars et tous ces décombres entourés de peupliers, de platanes et d'autres grands arbres jaunis par l'automne, formaient un tableau des plus pittoresques; une caravane qui venait d'Aïdim et s'en allait h Smyrne, avait campé anlQur du café d'AiasoJuk;
cette troupe de chameaux auprès des ruines ve^ nait ainsi naturellement compléter le tableau. Au bas du café, à quelques pas de la fontaine, j'ai vu un ancien tombeau sans couvercle que je n'avai» pas remarqué la première fois; il. avait long-temps servi d'abreuvoir pour les chameaux et les mulets des caravanes, mais le sc'çulcre ayant été un peu fendu et ne pouvant plus contenir Feau de la fontaine, on l'a mis à l'écart. Le saïcophage est en marbre ; il a dix pieds de longueur sur trois et demi carrés : on peut croiie qu'il reçut autrefois les dé-^ pouilles d'un grand, car il est orné de têtes de béliers et de festons", et sur un des cotés du sépulcre on voit quatre personnages^ portant des torches. Le tombeau est revêtu d'une inscription grecque qui probablement était consacrée à la louange du mort, mais la moitié des mots manqiie à répitaphe. Le récit de mon second passage à Ephèse serait incomplet , si j'oubliais de vous dire que je n'y ai point retrouvé les corneilles el les cicognes ; elles ont déserté la grande mosquée et les ruines d'Aiasoluk comme les grues et les oies sauvages ont déserté les lacs Silénesiens; ces légions de voyageurs animaient les rives du Caystre, les solitudes du Corissus et du mont Prion ; la nature y paraît plus triste en leur absence 3 les ruines regrettent leurs derniers habitans ; il semble que le pays se dépeuple une seconde fois.
Le village deChirkingé, composé d'environ trois
cents maisons^ est situé dans les montagnes^ à deux lieues à l'est d'Aiasoluk. Vous vous souvenez de Taga Osman qui*m'avait fait les honneursd'Ephèsey et qui m'avait donné un dernier lendez-veus dans son village de Chirkingé. Je Fai retrouvé la au milieu d'un petit peuple qui s'estime heureux de vivre sous son autorité paternelle ; quoique les trois quarts de la population soient Grecs^ tout le monde l'aime et le révère. Je pourrais diffidlemept vous exprimer le plaisir que j'ai éprouvé en revoyant Osman ; lui-même paraissait rempli de joie et me rappelait en souriant notre journée d'Aiasoluk* « Dieu m'a donné une preuve d'amour^ me répétaitil^ en vous envoyant une seconde fois ver$ moi ; demandez à votre ami tout ce que votre cœur dé* sire. Il est triste^ ajoutait-il^ qu'on soit obligé de faire passer desparoles d'amitié par la bouche d'un interprète. '— Le langage de l'amitié est un langage universel; tous les peuples le comprennent; d'ailleurs votre air et vos manières m'en disent b^en plus que mon Drogman. » Osman a mis à notre disposition une maison voisine de la sienne; un agneau a été tué comme pour notre festin d'Aiasoluk; notre arrivée a coûté la vie à deui^ coqs que j'eusse bien mieux aimé entendre avec Içs premiers rayons du matin ^ et la générosité de notre hôte semblait ne connaître aucune borne. Mon Cavasi Méhémet ne pouvait s'expliquer les politesses affectueuses de l'aga de Chirkingé; mon
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ihtei^rèle Marcp qui ne s'était jamais trouvé à pa-^ î'eille fête, concluait de tout cela que les Turcs sont meilleurs qu'on ne croit; quant à M. Carcel, mon compagnon de route \ il me félicitait d'avoir de Tels amis dans TAsie-Mineure , et cet accueil magnifique était d'un bon augure pour notre voyage.
Depuis que je suis en Orient, je n'ai rien vil d'aussi frais, d'aussi riant, d'aussi pittoresque que les vallons et les montagnes qui environnent le village de Chirkingé. Nous voici au mois de novembre, dans la saison où les arbres de nos pays sont entiè-» rement dépouillés, où nos campagnes sont pâles et attristées; les rives du Bosphore que nous avons quittées, il y a près de vingt jours, commençaient déjà alors à perdi^e leur parure ; les arbres d'Aiasoluk ont pris les teintes jaunes de la saison, et les vallons de Chirkingé ignorent si l'automne est venu* Le laurier y est encore vert, l'acacia a gardé ses fleurs embaumées, et l'herbousier balance sur la tête du voyageur ses fruits pareils à la fraise pourprée ; le platane et le peuplier n'ont pas plus jauni que le
' M. Garcd , jeune naturaliste , que nous avions rencontré à Smyme et <qni avait fait avec moi le voyage aux rives du Méandre , est mort misérablement à Koumkalé en 4 83 r^ daïis une course qui a duré quinze jours , j'ai pir aprécier son dévouaient pouf la science et les qualités de son cœur ^ quand nous Tavons quitté à Smyme , il avait d^à préparé une riche collection d'insectes, de papillons et de coquillages rares j pourquoi faut-il que la morl soit vertue l'arrêter tout-à-coup dans ses intéressantes recherches? M. Carcel a été enterré près du tombeau d'Achille.
:$apin et le mélèze; le jasmin, la marguerite^ lesouci^ l'anémone et mille autres fleurs que l'homme n'a point encore nommées, brillent d'un éclat charmant au milieu de cette nature jeune et riante. Dans votre dernière lettre, vous dites en décrivant les campagnes de Smyrne, que vous avez trouvé aux bords du Mélès un printemps sans roses; moi je trouve au contraire dans ces montagnes un automne avec les roses et la fraîcheur du plUs beau printemps. Ces vallons si admirables de verdure et de v^étation sont peu cultivés et produisent à peine de quoi nourrir les habitans de Chirkingé ; sous ce magnifique vêtement de verdure prin tanière, on découvre la misère et le besoin. Osman me disait que la population ne se plaint point de sa pauvreté; d'ailleurs l'aga ne demande point aux habitans plus de karatch qu'ils ne peuvent en payer, ce qui arrive fort rarement dans les villages de Turquie. Les Grecs et les Turcs de Chirkingé vivent dans un parfait accord et semblent ne faire qu'une même famille. « Cette bonne intelligence est votre ouvrage, disais-je à Osman; si tous ceux qui gouvernent les hommes étaient comme vous, la paix du monde serait moins souvent troublée. — Pourquoi serais-je injuste et méchant.^ me répondait l'aga ; les soupirs de l'opprimé montent au pied du trône divin plus rapidement que le vent ne traverse l'espace, et la malédiction pèse sur les jours de l'oppresseur. — Vous avez raison, brave Osman , les larmes du pauvre sont brûlantes et al-
lument le courroux du ciel contre celui qui les fait couler.
Je vous ai dit au mois de juin dernier que l'aga de Cbirkingé avait affermé le territoire d'Ephèse ; comme les rives du Caystre ne lui rapportaient presque rien et que cette ferme était ruineuse pour lui, il est parvenu à s'en débarrasser. Il va néanmoins visiter ^quelquefois encore son ancien domaine; la semaine dernière, tandis qu'il s'en allait à Aiasoluk, suivi Àe ses gardes, il apprit que des bandits samiens avaient dépouillé et tué le boucher de son village; ces malfaiteurs dont j'ai eu occasion de vous parler, s'étaient avancés jusques dans les vallons de Cbirkingé; Osman avec ses gardes se mit à la recbercbe des brigands; quatre d'entre eux furent atteints, et l'aga leur coupa la tête. Osman conserve comme un trophée les armes de ces bandits et me les a montrées avec orgueil; ce sont de longs fusils qui peuvent porter à plus de soixante pas, des sabres recourbés au fîl tranchant, des iatiîgans de la meilleure trempe.
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