‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 4)Chapitre 23 sur 31 · LETTRE LXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVI

SuUanrIiissfr , 2\ noyembrc 4 830.

i-. : -1. ..., ji'

: Ij£6 jsix jours qui viainaettt, de.s'éeoulei; ont été bien lugubres pour jtnoi. LafièvriB:, cette çrueile compagne qui me feit. fMiyer^i cher, le$ joiç^. poétiques de rOyient,/ est: revenue merisitex avçc une nouvelle violence. Le 1 5 novembre à Guzel^issar ^ je^rentrais dans ma maisonij^cque après une promenade aux ruines de. Telles; je!. fus tout à .coup saisi par tous les symptômes! qui mJaxmoncent d'ordinaire l'arrivée de mon eni^emi/etpeadant quatre

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nuits consécutives, j'ai souffert tous les maux d'une fièvre dévorante. Les accès ont été si terribles qu'en peu de temps j'ai perdu toutes mes forces; je venais de fouler les ruines, les ossemens d'un ancien peuple, et j'étais devenu moi-même un pâle ossement qu'il fallait bientôt rendre à la terre, une jeune ruine qui resterait perdue sur les bords du Thébaïs. ' ' ^ î

Le second jour de ma maladie, mon guide et mon interprète m'ont amené le médecin du pays ;

pieds avec des formes athlétiques : « Je m'appelle , a-t-il dit, le docteur Pérussel. » A ces mots, je me suis rappelé un docteur Pérussel dont on parlait beaucoup à Smyrne lors de notre premier passage. Après avoir servi comme tambour-major dans un régiment français, il était venu s'établir comme inédécih dans la capitale de l'Ionie. Pour s'accréditer, il avait supprimé de son premier titre le mot de tambour^ et se faisait appeler monsieur le major; mais' dès sbn début ,> il artaitaell^ent multiplié les fàiiéraillês dans là vîlle^ qu'on l'avait priéd^èn Sortir et de portei^ aill^iïfs isoh sàvoîr et sa tnédecitie. Le docteur PértfSî^l , renvoyé aiiisî deSmyme, était venu à 6uî:el*Bissar ^ ^et c'est là quele bourtreau m'attendait. Tqut en me tàtant le pouls , il

' m'exposait sa doctrinîé qui est toute entière dans ioes lnots'emprùntéfi[;à son ^ncien métier : Quand

'* jétraU^ \Me maladie '<f je. tire dessus hiniiraiHe. Pen-

iîâm <jU'il y'e*ï«!imdit de la«oitèy il lirait imiémétiquequi devait m^ couper la fièvre; j'avalai

}à' médecine et quelques hmit*es après j'étais livré % des souffrances atroces; le lendemain , monsieur

te >»a;or/ peu satisfait du résultat de ^on premier ^remède, me persuada qu*il fallait me résigner à

uhe baignée; j'étais trèp^ faible pour opposer au- ^ <nine t^siistâhce , et je tendiis mo» hrâs à la lancette

homicide^ ce joùr-Ià: même y croyant qu'une seule

saignée n'était point ^cffîdsrnte^ Péhissel voulut

- m'o^ûvrir la veiiie une seconde fois ;^^ j'étais comme un homme qui dans son malheur n'a plus ni crainte ni espéranoe|^ «t j'abandoiinai'moii dernier souffle 'de vie k lu fantaisie du biarbare» ^ Le sbir/il m^ap-

'porta de l'opium pour me faire dormir ; !je n^pou- ^^aispltis ni parler ni me tenir debout; Popium me

- plongea i dans un lourd sommeil qui dura plus de quinze heures. A mon résfeil^ je vi^ ai^tour dêifnoi

ijie^docteurjtPérussel^'iljSi'applaudissait de m'avoir ëguérî ;. pour moi j je» me^réjouijssâis^ de n'avoir plus Idè ifièvce^ jet. d'avoir résisté à là mùmille- dé mon

;' i-Mod ;hètesse grecque m'avait mis sous la* protection de la Panagia j l'image de Vierge se trou-

• vAÎt. dans une chambi^e voisine de la mien»e , et , pendant (j[tïatré jduips et quatre nuits, une 'lampe na pas cesse de Jjruler devant rimaâ:e sacrée. La .bonite feo2me.(e^. venue me féliciter à. son tour du départ de la fîètgre^; inkis ce n'est pas à monsieur le

major qu'elle attribuait ma guérison. Il £aut tous dire, que la pauvre Grecque prétend connaître aussi la science d'Hippocrate, et qu'elle n'a pas vu avec joie ledocteurPérussels'établiràGuzel-Hissar. Avant l'arrivée de l'Esculape franc^ mon hôtesse partageait^' avec un jeune Ck)rfiote , secrétaire du viçe-consul de France , les bénéfices et .les honneurs d0 la médecine dans le quartier grec d'Aïdin. Aus^ elle m'a raconté avec une certaine satisfaction que là femme du docteur Pérussel venait, d^être dévalisée par dcts brigands samiens en venant de SmyriiCe à Guzel- Hissar^ dans son opinion^ les bandits de Samos n'étaient que l'instruxuent de la justice divine , car mon.hôtesse regardait monsieur le major comme un grand coupable ; elle lui reprochait dé ruiner ses malades quand il ne les tuait pas ^ et la mésaventure de madame Pérussel lui semblait lene 6xpiation des péchés du mari ^

Le i8 novembre, comme jJe n'avais éprouvé aucun accès de fièvre depuis ving-qualre heures, je suis monté k cheval malgré une faiblesse ^trême^ et j'ai pris la route de Sul tan-Hissar à l'orient . La route d'Aïdin àSuUan-Hissar estlarge et sablonneuse; la plaine

' A mon retour à Smyrne , j^éprouvai de nouTeanx ftocès de GèTre -^ cette fois, à la place du tambour-oKyor de Guzel-Hissac » j-^eiis le iioobeur d^avoir au chevet de mon lit un médecin fort habile, le major dii brik de ^errc r Eclipse ; je maudis ma mémoire d^aToir oublié le nom d^un compatriote qui chaque jour quittait son bord pour m^apporfcer les secours de Part et de soins si empressés qu'ils ressemblaient à des témoigBa^ d^amitic.

qu'on traverse est riche en végétation^ et la culture n'y est point négligée. A trois heures d'Aïdin, nous avons vu au bord du chemin deux cimetières remplis de belles colonnes et de fragmens d'achitecture antique; beaucoup de ces marbres précieux ont été taillés en pierres tumulaires. En voyant les débris des anciens monumens ainsi dispersés dans les champs funèbres^ je fesais une remarque qui a dû plusieurs fois se présenter à votre esprit , c'est qu'en Turquie les morts seuls profitent des dépouilles de l'antique Orient j pendant sa vie , un Turc eût passé sans y prendre garde devant i^ temple ionique ou corinthien; après sa mort^ ^ffi^^ prépare une demeure avec les chefs-d'œuvre du génie grec ou romain , et la tombe d'un Osmanli semble étaler avec orgueil des marbres jadis consacrés àCybèle^ à Diane ou à Jupiter.

En allantd'Aïdin kSultan-Hissar^ nous avoas passé par deux villages; le premier s'appelle Umuslu et se compose de deux cents maisons ; on le trouve après une heure et demie de marche; le second se nomme Kios-Keui; il est situé à uae demi heure dlJmuslu.DeKios-Keui à Sultan Hissar, deuxheures de marche; ce qui fait cinq heures depuis Guzel- Hissar jusqu'à Sultan-Hissar . Avant d'arriverà ce deiv nier village qui avoisine les ruines de l'antique Nysa^ j'ai traversé un grand bosquet. Je me suis souvenu qu'à peu de distance de Nysa , s'élevait autrefois un temple de Pluton et de Proserpine, entouré

d'un bois. Chose étonnante! Le voyageur retrouve le même bosquet après vingft siècles ; depuis cette époque^ que de cités, que d'empires sont descendus dans la poussière , et le bois du Plutonium reverdit encore tous les ans. Près de là, on pourrait reconnaître le Charoniwn , cet antre merveilleux dont parle Strabon. Des marbres épars dans les champs^ sont les seuls restes du sanctuaire de Proserpine et de Plu ton. Il y avait là un bourg nommé Achorraca , où les malades avaient coutume de venir chercher un remède à leurs souffrances, en invoquant le secours dç ces deux divinités. Des prêtres passaient la nuit dans le Charonium et prescrivaient les remèdes d'après leurs songes ; quelquefois les malades y étaient eux-mêmes renfernfiés sans recevoir aucune nourriture , et cherchaient leurs guérisons dans leurs propres rêves. Cette médecine de Pluton a été remplacée aujourd'hui par une médecine aventurière qui s^e>n va. courant dans l'Asie-Mineure , l'émétique et la lancette à la main ; la première avait pour cortège la superstition, la crédulité et les visions de la nuit; la seconde marche appuyée sur le mensonge^ la cupidité et l'ignorance ; elle ne se montre pas seulement dans un antre ou dans un sanctuaire, mais elle parcourt? les campagnes et les cités, frappant tous ceux qu'elle rencontre, comme un tléau nomade bu un vent pestilentiel ; n'y a-t-il pas là de quoi nous faire regretter l'antre de Pluton et de Pro-

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serpine? Nous lison^ans Strabon qu'oja tenait tous les ans uhe foire au bourg, d^Acharuca y on y entendait le récit de diverses guérisons, et on pouvait y voir aussi de ses pïopres yeux des malades miraculeusement rendus à la santé ^ pendant cette foire, les jeunes gens du gymnase, nus et frottés d'huile , entraînaient un taureau vers le Charonium , et |e lâchaient ensuite dans la caverne ôii TanimsTl trouvait une mort soudaine. Oii s'étonne que les malades soient allés chercher les songes qui donnent la vie, dans cette caverne, et que Jç roi des morts fiit ainsi envoyé pour couservjgr la santé des humains, qu'on pouvait prendre pour une des bouches du Ténare.

J'avais envoyé en avant Marco , notre interprète, pour prévenir l'àga dé Sultàn-Hissâr que nous irions lui demander l'hospitalité. En entrant dans le village musulniaiï , nous avons été reçus par des gardes de l'aga qui nous ont conduits dans une maison isolée ; noiïs avons trouvé là Marco bien établi et enivré du bon atcueil qu'on lui avait fait ; comme notre interprète Smyrniote est laid à faire peur > il est toujours étonné qu'on ne le mette pas à la porte quand il se montre quelque part. L'aga de Sultan-Hissar ne m'a point logé dans sa maison, parce que, durant la nuit, autour de sa demeure, une douzaine de soldats crient et s'appellent les tins les autres cotnmé dans les forteresses turques; Marco lui aVâit dit que j'étais ma-

lade^ et l'aga avait p^nsé qm ce bruit aurait pu m'empêcher de dormir 5 voilà pourquoi il m'avait donné une maison au bout du village.

L'aga de Sultan-Hissar est le fils du mutselin de Guzel-Hissar ; il se nomme Mohammed Khoda-Vyrdî (Dieudonné); c'est un jeune homme de vingt-huit ans, riche, aimable et d'une jolie figure; le ma tin, quand je suis allé lui faire ma visite, je l'ai trouvé peignant sa longue barbe noire et déposant dans un petit vase d'argent chaque cheveu qui tomibaât de sa tète ; ces cheveux ainsi ramassés ne sont point jetés auvent, maison les porte religieusement dans le cimetière comme une des saintes dépouilles de l'homme. Le jeune aga aime par-dessus tout les belles armes ; pour nous donner une preuve de son adresse à tirer le pistolet, il a visé le tronc d'un platane à quarante pas de là, et la balle est allée frapper le milieu du tronc. Comme il m'a vu malade, il m'a jjoliment offert de passer quinze jours avec lui; l'aga, le village et la campagne de Sultan-Hissar me plaisent beaucoup, et j'avoue que si vous ne m'attendiez pas à Smyrne, je me laisserais séduire par cette offre obligeante. Quelques jours de repos et ce doux soleil d'automne qui n'a rencontré encore aucun nuage sous le ciel de l'Anatolie, me rendraient, je crois, toutes mes forces. L'aga m'a remis une lettre de recommandation pour le vaivode qui gouverne l'ancien pays de Laodicée, Ahmedbey Bejzadeb, le noble , l'ami ^ l'illustre j l'humain y

Vaffecliomé y Vheureux; cette lettre est datée du 3 de djoumadi de l'an de l'hégire 1248. Le cachet de rage porte ces mots : O mon Dieu I veille sur Mohammed Khoda-Vyrdi^ ! Sultan-Hissar est ainsi appelé du nom d'une vieille forteresse dont il ne reste plus que des murs écroulés. Le village est habité par une population toute musulmane. On ne voit point ici des physionomies inquiètes ^ des regards tristes ou soupçonneux ; partout une douce franchise^ une bonté naïve 3 chacim paraît tranquille et satisfait de son sort , et les visages qu'on rencontre ne respîreltit que la sécurité et la paix. Les Turcs que je vois ici me rappellent ceux de Baba. La vie qu'on mène à Sultan- Hissar peut nous donner une juste idée de ce qui se passe dans tous ces villages de l'Asie-Mineure que le génie de la corruption n'a pu envahir encore, et qui, au milieu d'un monde caduc et pourri, sont restés comme au temps où l'univers était dans sa fleur et dans sa pureté première.

A une demi-heure de Sultan-Hissar, au penchant du mont Messogis , Nysa offre au voyageur ses pittoresques ruines. Cette cité était séparée en deux par un torrent profond , et formait comme deux cités; les débris répandus sur les deux côtés dû torrent ou du vallon, semblent attester l'emplacement de deux villes. Voilà pourquoi Pokoke, Smith,

' La lettre de Taga de SuItan-Hissar nous a été traduite par M. Reinaud.

Well et Chandle^ ont placé là noii*s^ulement t'an-% cienne Nysa, mais eii;core la cité de Tralles, dont j'ai vu les ruines s^r le .plateau de Guzel-EUssar ; comme tous ces voyageurs se sont trompés pour ce, qui est de remp^çemçnt:de Magnésie , cette erreur a dû nécessairemei^t amener d'autres inexactitudes dans cette partie de lei^r itinéraire j il faut donc ap-, pliquer à la seule ville 4? Nysa la description qu'ils^ ont faite de ces^iruines. Nysa avait un théâtre , \xn amphithéâtre et un gymnase dont on voit encore les débris ; cette ville avait aussi des écoles , et c'est là que Strabon étudia la grammaire et la ffaé torique. Ce souvenir littéraire a pour moi du charme au milieu des ruines de Nysa; je retrouve au pied du Messogis la première page de la vie d'un grand homme qui fut le père de la géographie comme Hérodote fut le père de l'histoire, et qui^ dans les temps modernes , estdevenu.le compagnon de route de tous les voyageurs en Orient.

J'ai visité ce matin le Méandre que je n'avais vu encore que de loin; le fleuve coule dans la plaine à une heure , au midi de Sultan-Hissar. L'eau du Méandre est bourbeuse ; elle est assez profonde et très rapide. Le Méandre est deux fois large comme le Mélès quand il passe sous le pont des Caravanes à Smyrne; je vous donne ce terme de comparaison parce que vous l'avez en ce moment à votre portée. La riveseptentrionale duMéandre, particulièrement rongée par le cours du fleuve , se trouve livrée à de

perpétuels éboulemensj le èo\ étaiit sablonneux^ devient plus facile à emporter ; c'est là sans dfouté ce qtri donne aux e&ux du Méandre une teinte terreuse; le fleuve qui envahit ainsi sourdemeiit Tes chàrtlps qu'il parcourt, tend par conséquent sans cesse ^ changer de lit. L'Agnus-Cartus et le Tamariti sont les seuls arbres qui croissent sur ses rives. Je me suis procuré sur les sources du Méandre et le cours de ce fleuve de précieux renseignemens que je m'empresse de consigner ici. Deux sources sortent à peu de distance l'une de l'autre , du pied d'une montagne, dans un lieu appelé Guruk. Ces deux sources s'échappent en bouillonnant et font tourner plusieurs moulins; mêlées ensemble, elle> traversent, sur une étendue d'une lieue et demie, la plaine de Dombay ; là elles s'engouffrent dans un lac. Dans la direction de ce lac, à l'ouest, se trouvent des montagnes; sur le côté occidental de ces montagnes est un village nommé Bounar-Bachi (tête de l'eau) , d'où sortent des sources qui forment le Méandre; les habitans croient que les sources de Bounar-Bachi ne sont qu'une continuation de ces premières eaux qui, parties de Guruk, viennent disparaître dans le lac de la plaine de Dombay; dans l'opinion des gens du pays, les eaux de Guruk chemineraient sous terre et viendraient donner naissance aux sources de Bounar-Bachi. Le Méandre, en quittant Bounar-Bachi, se dirige d'abord vers le nord, ensuite au sud- ouest et reçoit plus m. 2G

loin les eaux duLycus. Ce fleuve^ depuis sa source jusqu'à son emboudiure au sud de Milçt^ parcourt un espace d'environ soixante lieues; les villes d'Oma et ^Ischekli sont les villes les plus considérables qu'on rencontre sur les rives du Méandre.

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LETTRE LXXVn.

ttmÈBJLULE DES CtLOlMtB FRAHÇAIS COVDUITS PAR LOUIS mU , DEFUIS COHSTABmMOFLB JUSQU^A UiODlCÉE.

Sultan-tlissar , novembre \ 830.

La faibl^as que m'a laissée la fièvre me condamne à m'arrêter à Sultan-Hissar ; il me faut renoncer au projet d'aller jusqu'à Laodicée, et je vous laisse à penser quels doivent être mes regrets. Je me suis établi pour quelques jours dans la demeure de l'agâ de Sultan - Hissar ; il a luimême parcouru tous les pays voisins du Méandre , et je vois ici 'deux vieux musulmans^ dont Vun

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