‹ Correspondance d'OrientChapitre 32 sur 62 · LETTRE LXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXI

Molivo, l’ancienne Methymne. — Itinéraire de Molivo à Mitylène.

Octobre 1830.

Un caïque m’a porté, en trois heures, du cap Baba à Molivo, l’ancienne Methymne ; vingt-cinq ou trente bateaux remplissaient le port. Molivo a une petite échelle , composée d’une douane et de plusieurs boutiques ; le bourg est bâti sur le penchant d’un coteau , à quelque distance de la mer. En comparant Baba et Molivo, j’ai reconnu d’abord entre les deux cités la différence qui existe entre la physionomie turque et la physionomie grecque ; dans tous les lieux où les Grecs se trouvent en assez grand nombre, vous remarquerez plus d’industrie, de mouvement et de gaieté. Les Génois qui furent les derniers dominateurs chrétiens de cette contrée, ont laissé à Molivo un souvenir de leur passage ; on retrouve sur le haut de la colline les débris d’un château bâti par ces guerriers marchands. Molivo, par sa position et la salubrité de son air, est un des endroits les plus agréables de Metelin ; aussi le bourg renferme-t-il plus de deux mille habitans grecs ou turcs.

Molivo occupe la place de l’ancienne Methymne, patrie d’Arion,

Je suis bien sûr que personne à Molivo ne sait qu’aux anciens jours la tête et la lyre d’Orphée, jetées dans les eaux de l’Èbre, furent religieusement portées par les vagues de la mer jusqu’aux rives de Methymne, et que, pendant ce poétique voyage, la tête et la lyre d’Orphée exhalaient leurs plaintes en des sons divins ; personne ici n’eut pu m’indiquer le lieu où fut déposée la tête du poète, et l’emplacement du temple d’Apollon où sa lyre fut suspendue. Le dieu de î’harmonie ne fait plus de miracles à Methymne. Quoi qu’en dise le voyageur Olivier, les musiciens de Molivo n’ont rien de commun avec Orphée ni avec Arion.

Les vins de Métymne étaient célèbres dans l’antiquité; le bon Tournefort qui , parmi les productions d’un pays, met toujours en première ligne la liqueur de Bacchus, ne craint pas de dire que le vin de cette partie de Lesbos n’a rien perdu de sa réputation , et que Strabon , Horace , Athénée , Élien le trouveraient aussi parfait que de leur temps. Je ne puis ici partager l’avis de Tournefort. La seule chose qui n’ait point dégénéré à Methymne, ce sont les figues ; elles sont encore dignes de la réputation qu’elles ont toujours eue dans l’Archipel, et j’ai cru retrouver à Molivo nos figues marseillaises ; on les vend enlacées avec des fils grossiers, en manière de colliers ou de rosaires.

C’est par erreur que le voyageur Olivier a placé Molivo à l’est de Pétra ; le village de Pétra est situé dans une petite plaine au bord de la mer, au sud de Molivo, à une heure de distance. Ce village doit le nom de Pétra à un rocher de granit qui se trouve dans son enceinte. Une vingtaine de familles grecques ou musulmanes composent la population de Pétra ; la bourgade a quelque chose de calme et de sérieux ; les femmes de Pétra ont un air sévère et recueilli ; elles portent une robe assez semblable à la robe des calovers, et sont coiffées d’un large et haut bonnet qui emprisonne leur chevelure. Du reste , le costume des Lesbiennes diffère dans presque tous les cantons de l’île ; j’ai vu à Molivo des costumes de femmes assez gracieux. Lors de notre premier passage à Metelin, nous avons rencontré à Erisso, et surtout du côté de Coloni , des vêtemens de femmes qui nous rappelaient que nous étions dans le pays de Sapho. J’ai cru remarquer que chaque canton de Lesbos a ses traditions, ses coutumes et ses mœurs particulières ; cela ne doit pas nous étonner dans une contrée où les populations vivent presque toujours solitaires et

d’orient.

isolées, n’ayant entre elles que de rares communications, et s’inquiétant peu de ce qui se passe au-delà de leur territoire. Les hauteurs qui dominent les rivages de Pétra, sont revêtues d’une teinte noirâtre ; le feu des volcans a passé sur ces rochers et ces montagnes ; plus on avance vers le sud, plus la nature devient sauvage et sombre. Le voisinage du cap Sigri présente des précipices et des abymes ; les riantes idées que réveille le nom seul de Lesbos s’effacent en présence de ces lieux austères. J’ai entendu parler d’une femme grecque à la taille gigantesque , aux formes athlétiques , qui avait choisi ce promontoire pour sa demeure, et dont les charmes attiraient les corsaires et les matelots. Lord Byron, le poète de la bizarrerie et des passions noires, aurait eu là un beau sujet de peinture ; il nous eût montré les brigands des mers , ses héros favoris , mêlant dans la coupe des voluptés le sang de leurs victimes, et cette Circé aux larges flancs eût sans doute mieux souri à son génie que la simple et gracieuse figure de Sapho.

En poursuivant ma route du côté de Mitylène, j’ai longé avec mon caïque la rive septentrionale de Lesbos et j’ai passé la nuit auprès d’un gros village appelé Scamia. Quelle différence entre ces rivages et ceux de la partie occidentale de Metelin ! Des forêts d’oliviers couvrent le penchant des collines ; les orangers aux fruits dorés et aux fleurs embaumées, les grenadiers chargés de leurs fruits mûrs, tous ces arbres si rares et si enviés dans notre Europe sont répandus sur ces bords comme des arbres vulgaires. Je n’ai vu le village de Scamia que pendant la nuit, je ne saurais donc vous en parler ; j’ai pu seulement découvrir, à la brillante clarté des étoiles, que Scamia est dans une charmante situation , entouré de grands arbres et de jardins ; on y trouve un petit port qui sert d’asile aux caïques. A peu de distance du rivage, une lampe suspendue nous a montré la boutique d’un Grec que le bruit de nos pas a réveillé ; mes rameurs turcs et moi, nous avons soupé avec du fromage et des œufs, et quelques planches de la boutique nous ont servi de lit. Nous étions endormis depuis deux heures , quand tout à coup un vent violent s’est levé autour de nous ; nous nous sommes réveillés au milieu d’un grand orage. En sortant de notre boutique, j’ai vu des nuages noirs qui montaient dans le ciel du côté d’Adramitty, et bientôt des torrens de pluie ont inondé la plage. Ce ciel, qui peu de temps auparavant était si pur et si bleu, avait disparu sous de profondes ténèbres ; la

mer battait violemment son rivage , et du sein des bois et du haut des montagnes partaient de longs bruits semblables au sifflement des cordages d’un navire. Une tempête d’automne à Lesbos eût été pour moi un beau spectacle pendant le jour, mais au milieu de la nuit ce spectacle ne parlait qu’à mes oreilles ; j’entendais la voix de la mer, de la tramontane et des forêts, mais je n’apercevais partout que de noires ombres.

Après trois heures d’orage , nous nous sommes remis en mer ; le vent soufflait à peine; cependant la mer n’était point encore calmée; j’étais si impatient de poursuivre ma route que je n’ai tenu compte ni des vagues que l’orage de la nuit avait soulevées, ni de la pluie qui recommençait à tomber. Nous serions arrivés ce jour-là à Mitylène, sans le vent du sud qui nous était contraire et qui n’a cessé de souffler ; il y a trois mois, c’était le vent du nord qui nous tourmentait dans ces parages ; maintenant c’était lèvent du midi qui m’empêchait d’aller vous rejoindre à Castro. Une forte pluie tombait sur nous; obligés de voguer à force de rames, nous nous traînions péniblement de côte en côte. En portant nos regards sur les rives d’Asie, du côté du septentrion, j’ai reconnu la montagne et l’acropolis d’Assos que j’ai visitées ces jours derniers; j’ai songé à mon vieil aga de Bell ram, à mon pauvre Paneioti qui craignait de laisser sa tête au milieu des ruines d’Assos, et dansce pays que j’avais traversé naguère , mes propres souvenirs me charmaient presque autant que les souvenirs de la poésie et de l’histoire.

A la tombée de la nuit, nous avons attaché notre caïque en face d’un khan bâti sur le rivage de la mer. Nous avons allumé dans le khan un grand feu pour sécher nos habits trempés par une pluie de dix heures. Comme nous espérions arriver dans une demi-journée à Mitylène, nous avions négligé d’emporter des provisions; après avoir passé tout un jour sans prendre aucune nourriture, nous nous trouvions le soir sur un rivage désert. En rôdant aux alentours du khan, je suis arrivé auprès d’une cabane isolée ; dans cette cabane demeure un chiaoux, officier turc qui remplit sur la côte les fonctions de garde ou de gendarme. C’est un jeune homme de vingt-sept ans, d’un maintien noble, d’une figure sérieuse et recueillie; il étaitvêtu comme les cavasis qui accompagnent nos ambassadeurs ou nos consuls ; sa cabane se faisait remarquer par une propreté admirable ; quelques ustensiles de cuisine, une aiguière pour les ablutions, un kangiar,

une paire de pistolets à pommeaux d’argent, un fusil suspendu au mur delà cabane, tels étaient les meubles de la demeure du chiaoux. .l’avais avec moi un Grec de Molivo, qui sait l’italien et le turc; il a été mon interprète auprès du jeune musulman. Le chiaoux avait pêché deux poissons dans la matinée, et me voyant ainsi pressé de la faim, il les a fait cuire lui-même pour me les offrir; de plus il m’a servi des olives salées et des raisins secs d’Àdramitty : je n’oublierai jamais l’empressement religieux avec lequel le chiaoux préparait ce repas dont j’avais tant besoin. Les scènes d’hospitalité qu’on rencontre dans l’Odyssée n’offrent rien d’aussi touchant. Après le repas, nous nous sommes assis tous trois sur une natte étendue au milieu de la cabane, éclairés par la faible lueur d’un petit lampion. « Maintenant que vous avez repris vos forces, m’a dit le chiaoux, puis-je vous demander quel est le but de votre voyage? — Je suis liadji, lui ai-je répondu ; je viens de Stamboul et je vais à Jérusalem. — Que fait-on à Stamboul ? — Votre sultan a planté l’arbre de la régénération et de l’espérance ; il organise des milices nouvelles qui doivent relever la gloire du croissant, et bientôt Mahmoud sera aussi grand qu’Omar et Aboubek. — Le gouvernement du sultan Mahmoud coupe trop de têtes. — Mais je suis resté deux mois à Stamboul, et je n’ai pas vu une seule tête exposée à la porte du sérail. — Ne savez-vous pas que son glaive a effacé les janissaires de la feuille de l’existence? » — Ges derniers mots m’annonçaient que mon jeune chiaoux n’était pas un des plus chauds partisans de la réforme, et qu’il n’était pas un de ceux qui avaient applaudi à la chute de l’odjak. J’aurais pu lui dire dans son langage turc que les janissaires étaient comme des buissons d'épines qui déchiraient le manteau impérial , et qu’il fallait arrêter ces coursiers fougueux qui bondissaient en liberté dans les pâturages du désordre ; je me contentai de lui faire entendre que le sultan Mahmoud n’avait pas détruit tous les membres de la milice, et qu’il avait usé de clémence envers plusieurs. « Cette générosité, m’a répliqué mon chiaoux, n’était qu’un simple devoir, car un de nos sages a dit : La clémence est une dîme que le vainqueur doit payer au ciel pour légitimer sa victoire. » J’ai trouvé cette dernière pensée si noble et si belle que je n’ai pas eu le courage de contredire mon chiaoux sur le chapitre politique. Pour ce qui est des milices nouvelles, il se serait cru damné si, d’après un firman impérial, il leur avait donné le nom de soldats victorieux de Mahomet ; il croyait que c’était la volonté du ciel et non point

l’art et le génie qui donnaient la victoire, et sans doute il avait oublié ce mot du prophète arabe : La guerre est un jeu au plus fin.

Yous avez eu bien raison de dire que la réforme ne s’étend pas audelà des murailles de Constantinople, et qu’elle est sans force comme sans avenir ; l’arbre de la régénération que Mahmoud a planté au milieu des peuples de l’islamisme, reçoit les secrètes malédictions de tous les osmanlis; cet arbre qui n’a point eu de printemps voit déjà ses feuilles jaunes tomber une à une ; il est sans sève et sans vigueur, ses racines ne sont point profondes et tiennent peu à la terre ; peutêtre ne faudra-t-il qu’un orage pour le briser.

J’ai dormi quelques heures dans la cabane du chiaoux ; pendant la nuit, mon hôte s’est levé plusieurs fois pour faire ses oraisons musulmanes; il priait avec la ferveur d’un cénobite. Le jour n’avait point paru quand mes rameurs sont venus m’appeler. Après de longues et ennuyeuses bordées le long d’une cote dont nous avons pu admirer les paysages tour-à-tour romantiques et gracieux , j’ai pu toucher enfin au port de Mitylène.

d’orient.

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