SUITE DE LA LETTRE LXXIL
Srayrne^ le 12 novembre 1830.
Je fais souvent des courses aux environs de la ville avec M. Fauveî. Nous avons dirigé nos dernières promenades vers le mont Pagus, que je dois vous faire connaître en détails, et vers le mont Sipyle, dont je n’ai encore prononcé que le nom. Pour aller au mont Pagus, nous avons passé par le cimetière des juifs au sud-ouest de la ville, et nous nous sommes arretés sur une belle esplanade, où, d’après l’opinion de M. Fauvel, se trouvait un temple d’Esculape ; on reconnaît facilement la place qu’occupait la double colonnade dont l’édifice était entouré. Nous avons pu juger au fragment d’une des colonnes, qu’elles avaient environ cinquante pieds de hauteur et six pieds de diamètre. On aperçoit sous les décombres les plaques de marbre qui formaient le parvis du temple. Tout le sol est couvert de débris et de morceaux de marbre blanc; dans un ancien cimetière, qui est près de là, nous avons reconnu un grand nombre de tronçons de colonnes qui ont appartenu au temple d’Esculape : singulier rapprochement qui nous montrait ce qui reste des autels du dieu de la médecine , mêlé à la poussière des trépassés !
En quittant l’emplacement de l’ancien temple d’Esculape , nous avons poursuivi notre promenade vers le nord ; M. Fauvel nous a montré une fontaine où, si on en croit la tradition, Alexandre s’endormit à l’ombre d’un platane ; non loin de là, on voit l’emplacement du stade, avec deux portiques à moitié démolis du côté de la mer, et quelques restes de murailles du côté septentrional ; le terrain du stade , qui a conservé sa forme , est couverte de ronces et d’herbes sauvages ; au lieu occupé par les spectateurs , nous avons vu paître un troupeau de brebis. Plus loin, toujours vers le nord, on reconnaît les remparts de la première cité , qui était bâtie au-dessous de l’acropolis. Enfin nous sommes montés jusqu’au vieux château, où nous
d’orient.
ayons remarqué ce que nous avions déjà vu dans nos courses précédentes, une citerne à moitié détruite, une mosquée abandonnée, le buste de la nymphe Smyrna, incrustée dans le mur de la porte occidentale. Les murailles de la cidatelle présentent trois âges différens ou plutôt trois sortes de constructions; le bas du rempart au midi est une construction cyclopéenne, le reste du mur, une construction grecque du temps d’Alexandre et de Lysimaque ; les autres ruines sont du Bas-Empire et du moyen âge. Des voyageurs modernes parlent d’une porte, bâtie au nord de la citadelle, par Jean Comnène ; cette porte était bâtie en beau marbre blanc, et portait une longue inscription en l’honneur de l’empereur grec , qui l’avait fait construire ou réparer. Elle a été démolie, il y a quelques années, et les débris ont été employés à la construction d’un bazar; M. Fauvel, au lieu d’aceuser les Turcs , s’en prenait aux Grecs qu’il met toujours en première ligne dans l’échelle des peuples barbares. «Ce sont les Turcs, disait-il, qui en pareil cas donnent les ordres, et ce sont toujours les Grecs qui tiennent le marteau ; ils ne se font pas prier pour obéir, et jamais un Grec n’a reçu la bastonnade pour avoir respecté un monument de l’antiquité. » Nous écoutions la boutade de M. Fauvel, assis sur quelques décombres ; pendant qu’il parlait, il est tombé près de nous un pan de muraille, reste de la porte Impériale. Vous voyez bien, ai-je dit à notre malin philosophe, que toutes les destructions ne sont pas l’ouvrage des Grecs, et que le temps aussi met quelquefois la main à l’œuvre.
En descendant la montagne du côté de la ville, nous avons reconnu l’emplacement de l’ancien théâtre ; on y voit des restes de murailles, avec une voûte assez bien conservée ; on aperçoit le long des murs intérieurs de l’édifice la place qu’occupaient les statues colossales , destinées à l’ornement de la scène. Tout autoursont des ruines éparses et des fragmens d’architecture. Nous avons trouvé près de là dans la clôture d’un jardin , une main de marbre qui avait huit ou neuf pouces de largeur ; elle paraissait avoir appartenu aux statues colossales placées dans l’enceinte du théâtre.
Comme il se retrouve toujours quelque chose du temps présent , mêlé à nos recherches de l’antiquité , je veux vous raconter ici un petit incident de notre course scientifique. Nous étions à examiner la main de marbre, trouvée dans les décombres du théâtre, des femmes turques ont passé près de nous, et nous ont adressé la parole, en noua
disant qu’il y avait sans doute de l’or dans cette pierre ; quelques Grecs qui passaient en même temps , ont cru que nous venions de trouver un trésor; sans trop faire attention à ce qu’ils nous ont dit, nous avons continué à examiner la main de marbre que le hasard nous avait fait découvrir ; comme elle était fort mutilée , et qu’elle pesait plusieurs livres , après l’avoir tournée et retournée dans tous les sens, nous avons jugé à propos de la laisser où nous l’avions trouvée. Tandis que nous poursuivions notre chemin, nous pensions encore à la main de marbre , et l’idée nous est venue qu’elle avait pu appartenir à la nymphe Smyrna, dont le buste se voit dans les murs de la citadelle ; cette réflexion nous a fait revenir sur nos pas , car notre découverte prenait une espèce d’importance , mais la main de la nymphe avait disparu; nous avons jugé que les Grecs qui avaient passé auprès de nous, s’étaient emparés de cette main mutilée, persuadés qu’elle était pleine d’or, et qu’elle devait les enrichir. De notre côté, nous nous reprochions d’avoir laissé derrière nous une véritable merveille, et ne retrouvant plus le précieux chef-d’œuvre à la place où nous l’avions laissé, nous avons partagé toute l’humeur de M. Fauvel contre ce qu’il appelle la barbarie des Grecs. Toutefois en y réfléchissant de sang-froid, j’ai pensé que nous étions nous-mêmes en cette occasion les véritables barbares, puisque nous avions abandonné aux outrages des passans une main de la divine Smyrna.
Nous sommes rentrés dans la ville par le côté qui regarde la citadelle ; ce quartier doit renfermer beaucoup d’antiques ruines , car c’est là que la cité fût bâtie , lorsqu’elle se rapprocha de la mer ; on sait que Smyrne avait un temple de Jupiter, un temple d’Apollon , un temple de Cybèle ; Strabon nous parle du temple et de la statue d’Homère. Smyrne, soumise aux Romains, avait élevé un temple à Fempereur Claude , un autre à l’empereur Adrien ; l’histoire fait mention d’un odéon ou école de musique, d’un gymnase, où se célébraient tous les cinq ans des jeux solennels ; la plupart de ces monu- -rnens avaient sans doute été bâtis dans le quartier que nous avons parcouru en rentrant dans la ville. Mais que de révolutions sont survenues! que de merveilles des arts ont dû disparaître pour toujours! Pour comble de malheur, rien n’est plus difficile aujourd’hui que de découvrir ce qui a pu échapper aux ravages du temps. Toute la ville haute est habitée par des osmanlis ; on ne peut entrer ni dans les maisons ni dans les mosquées; un voile éternel semble avoir été ainsi
d’orient.
jeté sur les archives de l’histoire et sur les trésors de l’antiquité. En descendant vers la mer, nous avons traversé une place assez étendue, couverte de platanes et de cyprès ; cette place présente l’aspect d’un jardin ou d’une campagne au milieu de la cité ; on y voit encore à travers les arbres, des fondations d’anciennes murailles , et plusieurs colonnes placées de distance en distance qui sont restées debout. Tout nous porte à croire que c’est là qu’était le gymnase de Smyrne.
J’ai oublié de vous dire qu’en allant au mont Pagus à l’est de la ville, nous avons traversé un espace de terrain assez vaste, où se reposent les chameaux des caravanes. Au milieu de cette grande place, malpropre et d’un aspect dégoûtant, nous nous sommes arrêtés devant une fontaine, construite très-élégamment. C’est un dôme moresque porté sur des colonnes de très-belle proportion. Je ne me rappelle pas avoir vu rien d’aussi élégant et d’aussi achevé dans ce genre, *ni à Constantinople ni dans les autres villes turques où nous avons été. Quand ce qui est nouveau deviendra ancien, cette fontaine prendra place parmi les plus belles ruines de Smyrne.
Hier, 20 novembre, nous avons traversé la rade avec M. Fauveï, et nous avons abordé à une demi-lieue de Bournabat ; en nous avançant ensuite vers la gauche, nous sommes montés jusqu’au tombeau de Tantale. Ce tombeau n’est qu’un amas de pierres qui a deux ou trois cents pieds de circuit ; il ressemble à ceux que nous avons vus sur l’acropolis de la vieille Ilion. On remarque au milieu du tumulus, une espèce de souterrain, formé de grosses pierres; ce souterrain a été ouvert. C’est là sans doute qu’étaient déposés les restes de Tantale. Près de là, se font remarquer huit à neuf monticules de pierres, semblables au premier, mais moins considérables.
Arrivés au sommet d’une colline pierreuse et de difficile accès , nous avons pu voir les restes de ce qu’on appelle le temple de Cybèle. Ce qu’il y a de plus remarquable dans les vestiges de ce monument des temps primitifs, c’est une porte formée de pierres grossièrement taillées ; on distingue au-dessus de la porte un escalier qui conduisait au temple de la bonne déesse. Des pierres arrangées en formes cyclopéennes sur une esplanade étroite , marquent encore l’enceinte de l’édifice ; assis sur les rochers qui servaient de fondation au temple., nous avions sous les yeux le plus magnifique spectacle ; à l’ouest , on voit l’Hermus qui coule dans une vaste plaine; au nord, la vallée où la tradition place les cinq grottes d’Homère , qu’il ne faut pas corn*
fondre avec les grottes des nymphes. A deux lieues de là, est le lac qui porte le nom de Tantale ; devant nous s’élevait le plus haut sommet du mont Sipyle, derrière lequel est bâtie Magnésie. Redescendus dans la plaine , nous avons visité une esplanade fort étendue , où dans la plus haute antiquité s’élevait une ville que les savans ont appelés Tantalis . 11 est facile de reconnaître l’enceinte de la vieille cité. Ou y voit encore les fondemens de plusieurs tours carrées ; au milieu de l’esplanade est un tumulus , sur lequel un platane étend son large branchage. L’emplacement de Tantalis se trouve entre Bournabat, la pointe du golfe et le mont Sipyle.
Je regrette de n’avoir pu visiter d’autres lieux des environs de Smyrne, auxquels se rattachent les traditions les plus intéressantes de l’antiquité fabuleuse. Les voyageurs vont voir, comme une des merveilles de ce pays, la grotte des nymphes qui se trouve à deux lieues au-dessus de Bournabat ; M. Fauve! m’a fait voir le dessin d’un basrelief trouvé à Athènes , et représentant l’apothéose d’Homère ; ce bas-relief montre fidèlement la grotte des nymphes, avec ses roches couvertes de mousse et ses cascades, ombragées par des arbres. On a dit et l’imagination se plaît à croire qu’ÏIomère allait rêver dans ce lieu que la nature avait pris soin d’embellir, et que les muses se plaisaient à fréquenter. Ce n’est pas le seul endroit qu’ait consacré la présence du père de la poésie ; il serait curieux de faire connaître tous les sites, tontes les grottes dans lesquelles Homère a trouvé des inspirations; sept villes se sont disputé la gloire d’avoir donné naissance à ce grand poète ; toutes les fontaines, tous les coteaux des environs de Smyrne, pourraient se disputer l’honneur bien plus véritable de l’avoir inspiré.
Si j’en trouve l’occasion, et si M. Fauvel veut bien m’accompagner, je ne manquerai pas d’aller voir ce rocher du Sipyle sur lequel l'antiquité croyait retrouver l’image de Nsobé. « Fixée sur la cime du mont, dit Fauteur des Métamorphoses, elle se fond en eau, et les larmes coulent du marbre même. » A la manière dont le divin auteur de l’Iliade nous parle de la fille de Tantale, on peut juger qu’il avait vu son image empreinte sur la roche inanimée du Sipyle ; le désespoir d’une mère et le prodige de sa métamorphose ont été célébrés aussi par Quintus de Smyrne qui, en gardant ses troupeaux sur les rives de FHermus, sur les coteaux voisins du temple de Diane, avait pu voir souvent la triste représentation de Kiobé.
d’orient.
Tout nous porte à croire que le beau pays où nous sommes, fut bouleversé dans l’antiquité par de grandes révolutions de la nature, qui détruisirent ou déplacèrent les montagnes, les fleuves et les cités; Strabon rapporte que le mont Sipyle fut violemment ébranlé au siècle de Tantale , et que ce prince se trouva comme enfermé dans on lac dont l’eau était salée, ce qui expliquerait assez naturellement le supplice fabuleux du père de Niobé. Si, comme le dit Lucrèce, ce fut la crainte qui enfanta les dieux, ne doit-on pas croire que les dieux de la Grèce naquirent dans ces temps de catastrophe, et que la mythologie des Grecs commença dans l’Ionie? Les vieilles traditions dont ce pays est rempli, le grand nom d’Homère qui retentit partout avec celui de ses dieux , donnent à l’aspect de la terre et du ciel, aux rives de la mer, aux fleuves et aux montagnes, je ne sais quel prestige merveilleux , je ne sais quelle poésie de souvenirs qui me charment dans toutes mes promenades.