‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 114 sur 162 · CCXL1V · texte numérisé non relu

CCXL1V

A MONSIEUR DE V

10 juin 1854.

J'enlends tous les jours de prétendus hommes politiques me parler du parti légitimiste, du parti républicain, du parti orléaniste et même du parti socialiste. Ils font certainement, de ces partis, un total de mécontents assez important, mais qui ne saurait en rien effrayer le gouvernement de Napoléon. J^es légitimistes, habitués pour la plupart à faire de l'opposition par ton, à vivre commodément et en dehors de toute préoccupation populaire, me semblent peu capables de montrer de l'énergie dans un temps donné. Napoléon les laisse jouer leurs petites trames, bâtir dans leurs salons leurs pe-

tits complots; il ne les craint pas le moins du monde. Ils peuvent lui causer quelque ennui ; ils peuvent le froisser dans son amour-propre de parvenu ; mais là s'arrête leur pouvoir. Les républicains pourraient être plus redoutables s'ils savaient s'entendre et sacrifier au profit de leur opinion leurs communes ambitions, mais ils sont encore loin d'en arriver là, et par conséquent loin de pouvoir culbuter le trône que leurs sottises ont aidé à rebâtir. Le parti orléaniste a quelque pouvoir; il compte dans ses rangs plusieurs hommes connus et dont les noms ont pris racine dans la mémoire du peuple. Les orléanistes sont les seuls hommes qui pourraient tirer avantage d'une circonstance; mais, celte circonstance, ils ne la feront point naître. Le parti socialiste est sans crédit dans l'opinion. Il n'est pas arrivé encore à l'état d'armée. Quand il sera sorti de ses rêves, qu'il aura mûri ses théories, ce qui n'arrivera pas de sitôt, alors on pourra compter avec lui; en attendant, il n'est encore qu'un vrai épouvantail dont la police a tiré plus d'une fois un bon parti pour la cause impériale.

A MONSIEUR GILIIARD

22 août 1854.

Mon cher ami, je n'ai plus le temps d'écrire, et je dois avouer que j'en ai peu le goût. Ma paresse à cet égard augmente chaque jour. J'écris toutefois, mais c'est à ce tas d'indifférents avec qui je n'ai à faire preuve que de politesse. Leur nombre augmente chaque jour; et, par moments, me vient la tentation de jeter leurs épîtres au feu. Puis je songe au temps où je cherchais des conseils et des appuis, et je réponds à tous ces insensés que je voudrais pouvoir rendre à la raison, et qui me volent le temps que je devrais consacrer à l'ami-

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lié. N'y a-t-il pas aussi les recommandations qu'on sollicite de moi, de moi, dont le crédit se réduit à quelques vieilles connaissances restées dans les alentours du pouvoir? C'est là toutefois une aumône qu'il faut aller solliciter pour autrui. Bien rarement je l'obtiens, et ceux qui en ont besoin présument sans doute que je m'y prends mal. C'est vrai peut-être, et je m'en veux presque.

Ce sont ces embarras qui consument tout mon temps et me laissent peu le temps d'écrire à mes amis, qui doivent se rendre compte de mes ennuis pour me pardonner mes inexactitudes.

Puis, n'ai-je pas mes affaires qui vont chaque jour moins bien? Nous trouvons notre pension beaucoup trop chère : les fonds manquent, et l'on s'en prend au nombre des dîneurs. Nous allons changer de gîte. Dans six semaines nous serons au Marais, dans la même maison qu'Àntier, dont la femme veut bien se charger de diriger nos dépenses pour en diminuer le poids. Y parviendra-t-elle? Dieu le veuille! Je ne demande pas mieux que de me mettre en tutelle.

Nous n'en avons pas moins fait ma fête, et nous y avons bu avec Antier et sa femme à votre santé.

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