‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 119 sur 162 · A HOU SI ED. B ALEXIS M US TON · texte numérisé non relu

A HOU SI ED. B ALEXIS M US TON

26 février 1855.

Je vous remercie, mon cher monsieur, de l'envoi des premiers chants imprimés de votre poème. Vous pouvez croire que je vous ai relu avec attention. Les corrections que vous y avez faites et que j'ai constatées ne sont pas suffisantes encore. Le début cependant vaut mieux. Ces vers:

Dans un rude branchage, Les hameaux m'ont taillé cette lyre sauvage, Dont la corde inégale a retenu le bruit Du vent dans les sapins, etc.,

remplacent avantageusement l'invocation antique. Mais cette poésie est si nouvelle pour nous, que c'était une nécessité d'autant plus impérieuse d'obéir aux exigences des formes généralement adoptées, et je vois avec regret que vous persistez dans votre système de^ rimes. On vous accusera d'impuisiance; que n'étiez-vous ici ! En un jour je vous aurais débarrassé de cet inconvénient.

DE BÉRANGEtt. 281

Croyez-moi, revoyez ce volume, retardez la publication du reste, travaillez à vos heures, sans précipitation, mais avec persévérance, con amore, comme dit votre langue, et vous pourrez arriver à illustrer la lutte héroïque de vos coreligionnaires, au milieu d'un monde qui les connaît à peine.

J'ai toujours votre ancien manuscrit. Depuis près de deux mois, sans qu'alors même je fusse malade comme je le suis aujourd'hui, on annonce dans Paris que je suis mort. Cela me fait penser à une mesure de précaution. Je mets dans mon secrétaire vos cahiers sous enveloppe avec votre nom et votre adresse; en cas de mort réelle, mes héritiers vous les remettront.

Pour fuir le monde, je me suis retiré au Marais, où je demeure, rue de Vendôme, n° 5. J'y reçois cependant encore plus de monde qu'il ne m'en faudrait; mais enfin j'y peux borner mes dépenses à mes petits revenus. C'est beaucoup.

Je relis ma lettre que je trouve d'écriture et de style fort embrouillés. Voilà des signes de décrépitude. Vous reverrai-je encore? Dieu seul le sait. Toute occupation prolongée me pèse. Ne vous étonnez donc pas si j'écris si peu souvent.

Adieu, mon cher monsieur Muston. Croyez à mon estime comme à mon amitié.

CCLÏI

A MONSIEUR ARSÈNE il 0 U S S A Y E

18 avril 1855.

Cher et ancien voisin1, je voulais vous aller expliquer qu'il m'est impossible de satisfaire à votre demande; mais l'indis-

1 M. Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française, et la Comédie a gardé bon souvenir, comme on Ta dit, de cet « élégant consulat. » Lorsque M. Houssaye s'institua grand électeur des candidats illustres qui, depuis deux siècles, pouvaient réclamer l'honneur de s'asseoir sur le Quarante et

position qui me retient au logis m'en a empêché : de plus, j'ignore votre nouvelle demeure. Je prends donc le parti de vous écrire au théâtre, pour vous dire, d'abord, que depuis quatre ou cinq ans, je n'ai pas pu faire un vers ; mais ce qui est bien autrement péremptoire, c'est que mes engagements avec mon libraire, pour la pension qui est ma plus grande richesse , ne me permet pas de faire imprimer aucune chanson nouvelle, parce que tout ce que j'ai fait et ferai appartient à Perrotin1. Aussi ne voyez- vous, depuis vingt-deux ans, un seul vers nouveau imprimé de ma faço n .

J'aurais ou je ferais une chanson nouvelle pour le volume dont vous me parlez, que je n'en pourrais pas disposer.

Ne regrettez pas, cher voisin, mes pauvres petits vers. Depuis un certain temps, je n'en entends guère parler que par les coups de fouet qu'ils m'attirent. Heureusement que la peau des vieillards est dure et permet de dormir sous les verges.

Je n'en suis pas moins reconnaissant que vous ayez pensé à moi pour l'œuvre que vous nous préparez, et que je lirai, j'en suis sûr, avec le même plaisir que celles de ses aînées que je connais déjà.

Recevez l'assurance de ma considération amicale et dévouée2.

unième fauteuil de l'Académie française, il n'eut garde d'oublier Béranger, et, pour discours de réception, lui mit dans la bouche une jolie chanson, qui est devenue bien vite populaire, et qu'on a tirée à des cinquante mille, comme la Lisette de Bérat. Après l'avoir lue, Béranger dit à l'auteur : « Ah çà ! de qui est-elle? de vous ou de moi? » M. Arsène Houssaye, dont le talent littéraire, jusqu'en ses mignardises, est de nature française, n'a jamais parlé de Béranger que comme de l'un des maîtres de la littérature nationale.

1 II faut dire aussi que Béranger ne se souciait plus, et ses lettres en font foi de tous côtés, devoir son nom reparaître sur la scène. Fatigué du poids de sa renommée il cherchait le repos et ne le trouvait pas, sans cela, ses Chansons posthumes auraient paru de son vivant même. Son éditeur lui a maintes fois proposé de lui en donner ce qu'il voudrait pour les pouvoir publier, tandis que devant Béranger vivant nul n'eût osé manquer de respect à sa gloire. Béranger refusa toujours : « J'ai assez fait de bruit », disait-il.

2 Lettre communiquée par M. Arsène Houssaye.

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