A MADAME CAROLINE VAL C H ÈRE
J'ai vu M. Sibour, que vous avez été voir à Saint-Germain, et qui m'a dit grand bien de vous. Ce n'est pas un homme fort, mais c'est, je crois, un fort honnête homme. Ne voulait-il pas, le mauvais plaisant, m'obliger à supprimer de mes œuvres les chansons grivoises, qu'il qualifie de poésies erotiques? Je lui ai répondu, en l'appelant monsei-
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gneur gros comme le bras, qu'un père ne brûlait pas vifs ses enfants, fussent-ils borgnes ou bancroches.
A MONSIEUR ANTOINE CLESSE
12 juin 1849.
Vous faites œuvre d'homme de cœur et de bon citoyen, mon cher monsieur Clesse; mais je doute que vous puissiez atteindre le but que vous vous proposez.
Votre chanson de Y Ivrogne est d'un bon caractère : les deux autres sont moins sures du succès. Mais, en général, la classe ouvrière choisit ses chansons, et elle semble se défier de celles qu'on lui destine. Ses choix sont rarement bons, sans doute; souvent même ils sont mauvais. Mais on n'y peut rien. Elle ne s'inquiète pas du nom de l'auteur. Si un nom est en faveur auprès d'elle, c'est à ce nom qu'elle rattache tous les chants qui lui plaisent.
En général, les chansons sont des lettres auxquelles il ne faut que rarement mettre une adresse. On les jette par la fenêtre, et les ramasse qui veut. Beaucoup restent dans le ruisseau, et quelquefois des meilleures. D'autres ont une fortune à laquelle l'auteur était loin de s'attendre. Cela fait compensation.
Je crains donc, mon cher Clesse, que vous vous imposiez une rude tâche sans résultat utile.
Poney, de Toulon, véritable poëte, qui a eu le bon sens de rester maçon, a voulu se mettre à une œuvre à peu près pareille à la vôtre1. J'ai tâché de l'en détourner. 11 avait commencé; mais je ne vois pas qu'il ait donné suite à son projet, qui l'arrachait à l'inspiration pour le renfermer dans le cercle étroit d'un plan tracé d'avance. Le chansonnier,
1 La chanson de chaque métier.
comme le poëte, doit attendre que les sujets lui arrivent. Rarement il doit courir après.
Vous ferez d'autant mieux de suivre cette règle, mon cher Clesse, que votre cœur et votre raison vous dicteront au jour le jour ce que vous avez de mieux à faire pour utiliser vos refrains.
Avec mes remercîments, recevez, mon cher Clesse, l'assurance de toute ma sympathie.