‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 2 sur 162 · A MONSIEUR T R É L A T · texte numérisé non relu

A MONSIEUR T R É L A T

24 octobre 1848.

Mon cher Trélat, je me suis adressé à votre ami, M. Thierry1, pour obtenir l'entrée d'une aveugle ou à peu près, âgée de soixante-quatorze ans, à la Salpêtrière.

Voilà six mois de cela. Les papiers de la mère Colty ont été déposés au parvis Notre-Dame il y a cinq mois. Ledit docteur Thierry, qui m'avait promis monts et merveilles, n'a plus répondu à mes demandes. Si je ne respectais pas une si grande capacité, je vous dirais bien ce que j'en pense.

Pourtant il faut que je vous avoue que ma pauvre vieille habite Passy, et que ce titre d'habitante de banlieue est, diton, ce qui empêche son admission. Je concevrais qu'il y eût pour cela maille à partir entre la grande commune et la petite, qu'on pourrait obliger à payer des subventions aux habitants et hospices de Paris, mais je ne comprends pas qu'on repousse les nécessiteux qui sollicitent leur entrée. Qu'en dites-vous? Serait-il possible, avec votre appui, de faire entrer la mère Colty à la Salpètrière?

Je regrette d'enlever un moment aux soins que vous donnez à votre malheureux douzième arrondissement2.

J'ai une autre demande cependant à vous faire, mon cher ami.

Des gens qui habitent Lyon et voudraient faire partie des colons envoyés en Algérie peuvent-ils en recevoir l'autorisation à Lyon même, ou sont-ils obligés de la venir chercher à Paris ?

• M. Alexandre Thierry- Valdajou, membre du conseil municipal de la Seine, nspecteur des hôpitaux en 1848, mort récemment. M. Trélat ét;iit alors maire du 12e arrondissement.

Je vous demande pardon de l'embarras de me répondre que je vais vous donner; mais il faut bien se dire quelques petits bonjours de loin, puisque vous devez désormais tout votre temps à vos pauvres administrés.

Catherine Davaille prétend que vous lui payiez ses mois ; je vous les rendrai, bien entendu, et à la première course que je ferai de votre côté je déposerai une petite somme chez vous.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

Passy, 26 octobre 1848.

Sais-tu pourquoi, chère enfant, tu ne peux pas écrire à M. le curé? C'est que tu te figures qu'il lui faut d'autres phrases qu'à moi, et que tu ne veux pas te contenter d écrire comme tu parles.

Il ne s'agit pas de lui parler de son livre, sous le rapport littéraire ou philosophique, il ne te faut que le remercier du présent qu'il t'a fait, du fruit que tu espères retirer de sa lecture, et de l'obligation que, sous ce rapport, tu vas lui avoir, et « Monsieur le curé, je suis votre servante. » Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage. Ne voilà-t-il pas la mer à boire ! Ce qui fait la supériorité presque générale que les femmes ont, en France, dans le style épislolaire, c'est le laisser aller de leur plume. Madame de Sévigné, dont peutêtre tu n'as pas encore lu les lettres, a, dans la plupart, cette façon agile et naturelle d'écrire. Quelquefois pourtant on remarque qu'elle pense un peu à la grande société qui doit voiries lettres qui sont censées n'être que pour sa fille : cela ne lui ote rien de son esprit, mais le prive de sa naïveté. Si un beau jour tu as de l'esprit, tu verras ce que tu dois en faire. En attendant, passe-t'en pour M. Corbière et parle-lui comme tu parlerais à ton frère ou à moi .

G CORRESPONDANCE

Adieu, ma chère Pauline; en voilà bien long pour un homme à qui il a toujours coûté d'écrire des lettres, qui ne les écrit pas facilement bien et qui pourtant a été contraint d'en écrire des volumes.

Page 1