‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 35 sur 162 · A MADAME B L A N C II E CO T T E · texte numérisé non relu

A MADAME B L A N C II E CO T T E

25 décembre. 1850.

Ma chère enfant, j'ai eu bien regret à apprendre que vous étiez souffrante. Comment! vous avez une fièvre réglée, et on ne la coupe pas. Sans doute votre bon docteur a ses raisons pour cela. Soignez-vous bien : il faut beaucoup de prudence dans votre position, et peut-être feriez-vous bien de vous éviter le travail des vers, qui semble vous causer de trop vives impressions.

Hier, j'avais convoqué mon jeune poëte de l École normale l, pour que nous pussions parler ensemble de poésie, comme

1 M. Paul Boiteau.

DE BÊRANGER. 0;,

nous l'avons fait il y a quinze jours; cet entrelien avait paru vous faire plaisir, et j'aurais voulu le renouveler. Causer ainsi est peut-être ce qui peut le mieux vous enseigner ce que vous pouvez avoir encore besoin d'apprendre, si tant est que votre heureux naturel ne soit pas préférable à tout autre enseignement.

Recevez tous mes vœux pour l'année qui accourt, et croyezmoi votre tout dévoué.

A MONSIEUR J. J. DEHIN 1

16 janvier 1851.

Donnez-moi des nouvelles de votre santé, si la fièvre vous en laisse le temps.

Mon cher Dehin, votre lettre et votre envoi m'ont vivement touché; les larmes m'en sont venues aux yeux. Vous, père d'une si nombreuse famille, vous vous privez pour moi d'une somme qui doit être nécessaire à son entretien, et cela avec l'expression d'un cœur simple et généreux, qui ne se doute pas combien il y a peu, même parmi les riches, de gens capables d'une pareille action. Que Dieu vous en récompense; mais peut-être moi-même vais-je dès aujourd'hui vous en donner le prix, en calmant la peine que ma lettre vous avait causée. Oui, mon cher Dehin, j'ai donné lieu à erreur de votre part; sans doute j'ai quitté Passy par suite de pertes faites depuis quelque temps ; mais ce qui me reste est bien suffisant pour moi et pour quelques autres encore, car j'ai toujours fait la part, dans ma petite fortune, de plusieurs

1 Maître chaudronnier et chansonnier à Liège, qui avait envoyé à Réranger un billet de banque, en apprenant qu'il avait dû quitter son toit de Passy et se mettre dans une pension bourgeoise. Béranger a souvent écrit à M. Dehin, et il lui a montré dans toutes ses lettres une amitié que des traits semblables à celui dont il est ici question suffisaient à faire naître.

braves gens moins bien partagés que je le suis. Rassurezvous donc sur ma position, que je n'ai jamais souhaitée plus brillante, et en recevant mes témoignages de gratitude, permettez-moi de vous renvoyer le bon de 100 francs que vous m'avez adressé d'une façon si cordiale.

Je vous le renvoie, mais croyez qu'il restera une dette pour moi, et que je serais heureux de la pouvoir acquitter un jour.

Soyez sûr aussi que si, par suite d'événements malheureux, j'avais un jour besoin d'un asile, je tournerais les yeux vers votre paisible chaumière, habitée par tant de vertus.

Avec l'expression de mes sentiments les plus dévoués, recevez, mon cher Dehin, le serrement de main d'un sincère ami.

Tout à vous. Béranger.

P. S. J'ai votre portrait sous les yeux, et j'allais oublier de vous en remercier. Je me plais à le croire ressemblant, et j'aime à voir l'ouvrier poëte se présenter ainsi au public.

A M OX SIEUR EDOUARD TURQUE Tt1

16 janvier 18 51.

Je suis très-touché, mon cher monsieur, de votre bon souvenir. Votre lettre eût pourtant été mieux reçue encore si elle m'eût annoncé l'accomplissement du projet que vous sembliez avoir formé de venir vous établir à Paris ou dans ses environs. Est-ce que vous avez renoncé à cette idée? Vous m'en parlez si vaguement que j'en ai la crainte. Ce que vous me dites des dispositions de votre âme me fait pourtant pen-

1 M. Turqucty, l'auteur de Primavera et de divers autres recueils bien connus des amateurs de poésie, était alors en Bretagne et venait de perdre son père quand Béranger lui écrivit cette letlre.

ser qu'un changement de lieu vous serait favorable. Si je ne me trompe, vous avez des amis ici, et sans doute encore quelques connaissances parmi nos littérateurs. Quant à moi, dont vous faites un trop magnifique éloge, si je ne vous consolais pas, j'essayerais du moins de vous faire chercher les consolations où elles doivent se trouver pour vous, pour vous, chrétien, qui avez le bonheur d'une croyance ferme et déterminée, ce que je vous envie et ce qui m'arrivera peutêtre un jour si les beaux vers que vous m'adressez se font entendrelà-haut. Savez-vous que j'aurais mauvaise idée des anges et des séraphins si un pareil chant ne les touchait pas et s'ils ne criaient pas miséricorde en ma faveur. Au reste, mon cher poëte, nous ne sommes peut-être pas aussi éloignés l'un de l'autre sous le rapport de la foi que vous semblez le croire. Vous eussiez été bien surpris si, vous ici, vous aviez assisté, il y a quelque temps, à une conversation entre Lamartine et moi au sujet de l'Évangile. Je ne veux pas vous rapporter nos deux opinions et vous laisse à deviner de quel côté vous vous seriez rangé.

Je vous ai parlé, je crois, de la visite dont m'a honoré l'archevêque de Paris (M. Sibour) avec plusieurs membres de son clergé : ne croyez pas qu'il m'ait traité comme un homme à convertir : il parut ne voir en moi qu'un pauvre petit philosophe évangélique à sa manière ; aussi fut-il d'une amabilité charmante et plein de gaieté. S'il eût été de la Chambre, il n'eût pas voté, j'en suis sûr, pour qu'on me rayât de la liste des électeurs, comme l'ont fait tant de voltairiens mes anciens amis.

Je vous dis tout cela pour vous prouver sur combien de points nous pouvons nous entendre, et pour me donner le droit aussi de vous renvoyer dans vos tristesses vers ces pensées religieuses où, avec plus de foi que moi, vous devriez puiser plus de force et de consolation. N'avez-vous pas aussi

les vers qui préoccupent si doucement une âme comme la vôtre? C'est un don du ciel, et je vois avec plaisir que vous n'y avez pas renoncé. Hélas! ma verve est complètement tarie. C'était mon dernier plaisir, et j'espérais qu'il me serait fidèle jusqu'au dernier jour. Et mon pays si tristement ballotté par tant de petits hommes et de petites passions ! N'est-ce pas là une grande douleur. Malgré tout, je conserve encore assez de résignation pour me trouver un fonds de gaieté pour les autres.

Yoilà encore des paroles à votre adresse. Ne vous laissez pas abattre, vous qui êtes bien loin de la vieillesse et qui pouvez chercher des distractions dans le travail. L'amitié ne peut non plus manquer à un caractère aussi honorable que le vôtre. Elle a été pour moi la source de grandes jouissances. J'ai encore quelques amis avec qui je date de cinquante ans. Dieu me les conserve !

Pardonnez-moi ce long bavardage qui, au fond, n'a que vous pour objet, bien que j'y parle presque toujours de moi. Nous autres vieux, nous n'avons jamais de meilleures citations à faire.

J'ai reçu d'un M. Frédéric Paulmier une lettre par laquelle il me demande une chanson pour une société littéraire dont il ne me donne ni le nom ni la constitution. Il paraît que vous êtes en rapport avec cette société rennaise. Ces messieurs, dont je voudrais de tout cœur stimuler le zèle, ignorent que j'ai vendu à mon libraire toutes mes chansons faites et à faire, et qu'il m'est d'autant moins possible de rien faire imprimer en dehors des éditions de Perrotin, que la contrefaçon ne manquerait pas de s'emparer des chansons que je livrerais au public par une autre voie. Je suis donc dans l'impossibilité de satisfaire à la demande de M. Paulmier. Auriez-vous la bonté de vous charger de mes excuses auprès de ces jeunes littérateurs et de

leur exprimer mes regrets. Fâché de la peine que cela pourra vous donner.

Recevez l'assurance de ma bien sincère affection.

A MONSIEUR GILHARD

21 janvier 1851.

Vous avez lu les derniers journaux; vous pouvez donc juger de l'état de la politique. Je ne sais, quant à moi, ce qu'il va sortir de cette espèce de coalition nouvelle, où chacun a planté son drapeau sur la tribune pour marcher ensemble et de front contre l'Élysée.

Il me semble qu'il doit être facile de dissiper ces bataillons victorieux dans une mêlée, et qui d'ailleurs seraient fort embarrassés d'une victoire complète. L'assailli semble prendre de l'audace. La chute si prompte et si facile de Changarnier va l'enivrer peut-être. 11 est vrai que les munitions lui manquent. Attendons; nous verrons bien.

Tout le monde écoute et regarde comme au théâtre. Il est certain que le public de Paris se comporte en cela comme au spectacle. Seulement on se dit: «Nous sommes aux boulevards. » Dupin a été le niais de ce mélodrame. Quelle prétention aussi de vouloir se transformer en César !

Ne serait-il pas temps enfin que ces vieillards quittassent les coulisses et la scène. On vieillit si vite chez nous, et cependant personne ne consent à être vieux.

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