‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 46 sur 162 · A MONSIEUR CAR LIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CAR LIER

10 janvier, au soir, 1852.

Mon cher monsieur, je viens vous demander conseil en faveur d'un pauvre poëte, transporté au Havre, et qui bientôt, sans doute, transporté à Brest, sera embarqué pour Cayenne, si on ne se hâte d'aller à son secours.

C'est pour le fabuliste Lachambaudie, dont les œuvres ont obtenu dernièrement l'assentiment du Journal des Débats, et qui ont été couronnées deux fois par l'Académie. C'est l'homme le plus incapable d'aller dans une barricade, à moins que ce ne soit pour y vendre les volumes de ses fables, que la pauvreté l'oblige à colporter lui-même, pour nourrir lui et ses deux pauvres enfants, orphelins de mère. Sûr de son innocence, il n'a pas voulu que je recourusse à temps au général Bertrand, qui, à ma recommandation, l'a tiré, il y a trois ans, du même abîme. Cette fois, les juges militaires, juges très-éclairés sans doute, sans aucun fait nouveau à sa charge, l'ont expédié aux fossoyeurs de Cayenne, où sa faible santé ne lui permettra pas un long séjour.

Y a-t-il, cher monsieur, un moyen pour le sauver de l'embarquement? Y pouvez-vous quelque chose? Si vous n'y pouvez rien, à qui faut-il s'adresser pour tenter de le secourir? Quand je suis arrivé, cette fois, auprès du général Bertrand, il était trop tard, parce que, je le répète, Lacham-

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baudie avait trop compté sur son innocence. Comme si Ton pouvait compter là-dessus aujourd'hui !

Son crime est d'avoir été écrivain populaire. La peur doit prendre à tous ceux qui ont obtenu cetle dénomination. Tout juste que cela est sans doute, vous, mon cher monsieur, qui êtes homme d'intelligence, je ne crains pas de vous recommander un poëte de mérite, affligé depuis quinze ans d'un rhumatisme, et que des militaires ont jugé un homme redoutable.

Je vous en supplie, venez à mon aide pour le sauver du funeste voyage qu'on veut lui faire entreprendre, et qui, certainement, sera sans retour pour lui. Pardonnez à cette lettre que le sentiment qui m'anime ne m'a pas permis de faire plus courte.

|A MADAME BL ANCRECOT TE

20 janvier 1852.

Après huit ou dix lettres, je viens enfin d'apprendre, par le ministre de la guerre qu'il y a eu révision de la condamnation de Lachambaudie. Il ne sera pas transporté, mais expulsé de France. Comment vivra-t-il à l'étranger? En vérité, je crois qu'il eût mieux valu pour lui être nourri aux frais de l'Etat à Cayenne.

Yous voyez que mon crédit n'est pas bien grand. Si j'avais eu quelque ami puissant à l'Élysée, j'aurais sans doute obtenu mieux.

Un de mes amis m'est encore venu hier dire adieu en partant pour l'exil. On ne voit plus que cela.

1 Le maréchal Leroy de Saint-Arnaud.

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