A MONSIEUR JULES BORD ET
Passy, 8 février 1849.
Je vous remercie, monsieur, des deux chansons que vous m'envoyez, et suis heureux de vous les avoir inspirées, bien que je ne mérite que faiblement les éloges que vous voulez bien me donner.
11 y a de la poésie chantante dans ces couplets et le travaif du vers en est remarquable.
Mais, si vos chansons m'ont fait plaisir, votre lettre m'a fait peine. Vous êtes malheureux, monsieur, et à une époque
où il y a bien peu de remède à cette triste maladie que j'ai trop connue pour ne pas la plaindre de tout mon cœur. Je plains votre situation, croyez-moi; mais je plains aussi ce que je crois remarquer en vous d'humeur misanthropique. Ne vous exagérez-vous pas un peu les torts de vos semblables? Je connais mieux les hommes que vous et je vous assure que, quel que soit l'égoïsme du monde actuel, il y a encore des bonnes âmes, encore des cœurs charitables, même parmi les plus riches. Vous me demandez, dans la seconde de vos chansons, comment j'ai fait pour gagner ma vie : hélas ! je dois vous l'avouer, je n'ai pas fait grand'chose de bon. J'ai eu du bonheur, parce que j'ai eu des amis. Je le méritais peu sans doute ; vous dire comment je me suis fait aimer, je ne le saurais. La seule qualité que je me connaisse, c'est de n'avoir jamais envié ni la fortune ni les succès des autres quand j'étais inconnu et pauvre. A quarante-deux ans je n'avais pas de feu dans mon taudis, même au plus fort de l'hiver. J'étais résigné, et il m'est arrivé quelques rayons de soleil.
Je vous dis tout cela, monsieur, parce que je ne sais de quelle autre manière vous être utile.
Veuillez croire au moins à tous les vœux que je fais pour l'amélioration de votre sort, en m'étonnant toutefois que vos compatriotes n'aient pas encore apprécié ce qu'il y a d'avenir dans votre esprit.
XVTI
\ MADEMOISELLE DÉ G A
14 lévrier 1849.
Bien commencé, ma chère enfant; donne carrière à tes pensées et, au risque de quelques erreurs, fais-moi part de toutes tes réflexions sur les lectures que tu as le temps de
faire. Sois sûre que je profiterai des occasions que tu me fourniras de diriger ton goût vers le bon et le beau, autant du moins que je le pourrai. C'est un travail que je puis faire aujourd'hui même.
Madame de Sévigné dont malheureusement je ne puis te prêter les lettres, car elles manquent à ma misérable bibliothèque, madame de Sévigné disait, après avoir vu Esther à Saint-Cyr : « Racine a bien de l'esprit. » Le mot esprit pouvait s'appliquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poète, on dit génie.
C'est l'effet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant. Les mots simples ne lui suffisent plus : elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'autre; mais juge de la différence. En parlant de Lamartine, on vante son génie et de moi on ne doit vanter que Y esprit. Pourquoi ? Parce que les œuvres de l'un ont une élévation qui manque à l'autre.
Ne va pas me croire plus modeste que je ne le suis. Parmi ces écrivains qui prennent le ton élevé, beaucoup sont plus boursouflés que forts et grands; mais chez nous on aime l'emphase et il a fallu bien du temps pour que la Fontaine fût traité d'homme de génie. J'ai été plus heureux avec beaucoup moins de titres, et plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom. Mais ne t'y trompe pas; ma popularité a plus fait pour cela que mon mérite littéraire. Dans mon âme et conscience, Lamartine est bien au-dessus de moi et je suis bien loin de la Fontaine. Quant à Lamartine, il est encore un point sur lequel tu te trompes : tu parles de ses vers trop travaillés. Hélas! non; dis donc ses vers trop négligés. Il improvise tout et ne peut corriger; de là tant de vers qui font disparate avec des morceaux vraiment sublimes. C'est mon désespoir en lisant Jocelyn, qui, j'en suis sûr, ne t'a pas ennuyé autant que la Chute d'un ange, sujet fantastique iv. 2
i 8 CORRESPONDANCE
où se trouvent d'admirables passages, mais dont l'ensemble ne rachète pas les fautes de détail comme dans l'autre poème. Racine, qui te paraît si naturel, si coulant, travaillait ses vers. Ce travail-là, je m'y suis appliqué fort jeune et c'est peut-être le beau côté de mon petit talent.
Mais en voilà bien long sur ce thème et je ne compatis point au chagrin que tu as éprouvé dimanche passé et dont m'a parlé ta mère. Elle a préféré pour toi les jours gras à sa fête : c'est elle qui a fait le plus grand sacrifice. Je l'ai donc plainte avant de te plaindre. Je t'avouerai même que j'ai un peu ri de ton enfantillage de vingt et un ans, ce qui ne m'empêche pas d'être heureux quand j'apprends que tu l'es amusée.
Je suis toujours souffrant; ma pauvre vieille tète tombe en compote. J'ai gardé la chambre aujourd'hui et me suis eramédeciné, ce qui n'est qu'un commencement de régime.
Adieu, chère enfant, lis, lis, lis beaucoup et crois-moi tout à toi.
xm;i
A MESDEMOISELLES A • V
10 février 1849.
Mes chères demoiselles, j'ai bien tardé à répondre à votre aimable lettre. En vous remerciant des vœux que vous voulez bien m'adresser. j'aurais voulu répondre à l'affaire dont vous me parliez. Mais il ne m'a pas été facile d'obtenir quelque assurance à cet égard.
Vous m'avez communiqué ce projet trop tard. Je connaissais un peu Etienne Arago. et, bien que j'eusse peu de crédit auprès de lui, peut-être y eût-il eu moyen de vous servir. Le directeur actuel m'est complètement étranger et, par un hasard malheureux, je n'ai plus la moindre connaissance dans les bureaux de cette administration.
DE BÉRÀNGER. 19
J'aurais pu vous répondre cela sur-le-champ, mais j'ai voulu savoir comment il serait possible aujourd'hui pour vous d'arriver à l'obtention d'un bureau.
Ce que je vois de plus clair, c'est qu'il faudrait adresser une demande au ministre, en vous appuyant du bon vouloir des autorités locales, et en donnant un état des services de M. votre père. Pour cela, il serait nécessaire de saisir l'occasion d'une vacance dans le département, puisque vous ne voulez pas trop vous éloigner de votre famille. Aussitôt la demande envoyée, vous m'en donneriez avis et, par un ami que j'ai aux finances, je tâcherais de la faire accueillir de M. Thayer. ,
Je ne dois pas vous laisser ignorer qu'il y a des bureaux dont le rapport est très-minime, et que ceux qui sont sur le passage de nuit des courriers sont très-fatigants.
J'aurais voulu pouvoir vous appuyer plus utilement, mais il faut que vous sachiez que mon crédit est sans valeur ou à peu près. La vie retirée que je mène est peu propre à l'augmenter. Aussi ai-je bon nombre d'amis dans la peine que je n'en peux faire sortir, quelque démarche que je tente.
Je regrette bien, mes chères demoiselles, pour la première fois que vous vous adressez à moi, de n'avoir rien de plus satisfaisant à vous dire. Il m'eût été si doux de vous venir en aide. Enfin peut-être le pourrai-je, si vous suivez la marche que je viens de vous indiquer. Il serait bon, je crois, que ce fût M. A*** qui demandât pour l'une de vous.
Je vous suis obligé de votre bon souvenir et des marques que vous m'en donnez. Mais je voudrais bien savoir si, au milieu des travaux que vous vous imposez, la poésie ne vient pas jeter quelques heures de ces heureuses distractions qui m'ont procuré le plaisir de vous connaître. Dans votre prochaine lettre , n'oubliez pas de me mettre dans la confidence.
Adieu, mes chères demoiselles, écrivez-moi souvent, n'affranchissez plus, et croyez-moi tout à vous.
P. S. N'oubliez pas, si vous écrivez au ministre des finances, que ces messieurs ont le port franc. Peut-être feriezvous bien de m'envoyer la lettre, pour que je l'apostille, vaille que vaille.
A MONSIEUR BKISSOT
Je ne vous parle pas politique, parce que je ne sais que ce qu'en disent les journaux. On m'a assuré que Vivien avait été un peu désorienté de la préférence donnée à Boulay pour la vice-présidence. En effet, la direction du conseil d'État allait parfaitement à votre cousin, qui était l'homme de la chose. Quant à Boulay, il a été, dit-on, surpris et affligé d'être placé si haut.
À MADEMOISELLE B É G A
28 février 1849.
Ma chère enfant, mon mal me tient toujours et je souhaite bien qu'il n'en soit pas ainsi de toi. Aux vieillards, la maladie, mais la santé à la jeunesse. Est-ce qu'à ton âge on sait ce que c'est que de souffrir? À peine conçoit-on comment les autres souffrent. Aussi, malgré ta prétention si amicale, suis-je certain que rien ne t'avertira ou de la continuation de mon malaise ou de ma guérison, à moins que la mère ne s'en mêle.
Les sapeurs-pompiers paraissent t'avoir vivement préoccupée. Est-ce qu'il y avait là quelque jeune officier de belle
et honnête figure? Si cela est, je ne dis pas non. À vingt ans, il est très-permis de remarquer ce qui est bien et jeune.
Ce que lu me dis de la Fontaine, la moindre notice te l'expliquerait. Sa simplicité apparente, son oubli des usages, surtout son extrême distraction contribuèrent , il n'y a pas de doute, à la célébrité dont il jouit de son vivant; mais aussi, en lui méritant le nom de bonhomme, elles n'aidèrent point à lui marquer son véritable rang parmi les grands hommes de cette brillante époque de notre littérature. Il en fut de même de Molière, mais par des causes différentes. Tous deux pourtant sont aujourd'hui regardés comme les deux poètes les plus originaux et les plus parfaits de leur temps. Ils s'étaient bien jugés.
La Fontaine, en écrivant à son ami Maucroix, disait en parlant de Molière : « Je l'aime, c'est mon homme. » Molière, voyant Racine et Boileau turlupiner la Fontaine, perdu dans ses distractions, s'écriait : Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'iront f as aussi loin que le bonhomme. On aime à voir de pareils esprits s'apprécier aussi bien. Cela est trèsrare.
La supériorité n'exclut ni la jalousie ni l'envie. Notre temps en fournirait bien des exemples dont j'ai souvent gémi, moi, qui ai toujours mis mon bonheur à admirer les grands talents contemporains.
Quant au mot de madame de la Sablière sur la Fontaine, il ne vaut pas celui de la garde-malade qu'il eut à son lit de mort. Les prêtres s'étaient très-occupés de la conversion du bonhomme, qui n'avait jamais ouvert de livre de piété. On l'accablait donc de sermons et d'instructions religieuses. « Ne le tourmentez pas tant, disait la garde, il est plus bête que méchant; Dieu n'aura pas le courage de le damner. » Tu vois qu'on le jugeait à la mine.
Ce n'était pas ainsi que l'entendaient son amie madame de
la Sablière, ni Fontenelloqui dit un jour : « M. delà Fontaine est si bête, qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit que lui. »
Malgré tous les éloges qu'il reçut de son siècle, ainsi que Molière, ce n'est pourtant, comme je te l'ai dit, que par la postérité que tous deux furent mis à leur place. Ni l'un ni l'autre ne pensèrent à réclamer contre ce déni de justice, dont peut-être ils n'eurent pas même le sentiment. Cela n'empêche pas la Fontaine d'être l'homme de lettres le plus heureux qui, peut-être, ait jamais été, grâce à cette vie de grand enfant que lui créa son esprit distrait et rêveur.
L'autre jour Lamartine, qui l'a attaqué dans ses Confidences et à qui j'en faisais reproche, l'accusait d'égoïsme. Il oubliait que le bonhomme, pour défendre Fouquet son protecteur, avait bravé la colère de Louis XIV. Nous devons à cet acte de courage la fameuse élégie aux Nymphes de Vaux. Relis-la, ma chère enfant; elle fait doublement honneur à notre grande littérature, et ma lettre t'aura été bonne à quelque chose.
Plus tu liras la Fontaine, plus tu l'admireras. Napoléon avait raison de dire qu'il ne convient guère à l'enfance: elle n'y trouve qu'une fiction qui peut l'amuser; mais à l'âge mûr seul appartient d'extraire d'un pareil os toute la moelle qu'il contient.
Adieu, ma chère enfant, grand merci de ton bon souvenir, de ta bonne et spirituelle lettre. Écris-m'en souvent comme cela et sois sûre du plaisir que j'aurai toujours à te répondre.
A MONSI EU R PASCAL 4
28 février 1849.
Je connaissais, monsieur, le passage de la préface du Don Quichotte de M. Viardot. Mais il y a aussi, dans cette préface, un passage que vous avez probablement lu et qui parle de la perte faite des deux portraits qu'on avait de Cervantes : l'un des deux était de Pacheco, maître et beau-père de Velasquez. M. Viardot a beaucoup écrit sur les peintures des différentes écoles ; il connaît presque toutes les galeries de l'Europe, et particulièrement celles d'Espagne; il est étonnant qu'il n'ait pas eu connaissance du portrait de Lausanne. S'il est en effet de Velasquez, nul doute que ce grand peintre, arrivé à la maturité de son talent, se soit inspiré de quelque ancien portrait, même de celui qu'avait peint son maître Pacheco, qui était, lui aussi, homme de grande réputation, et qu'il ait voulu laisser à la postérité une preuve de son admiration pour Cervantes. Il se pourrait d'ailleurs qu'il l'eût vu dans sa jeunesse, bien qu'on assure que Velasquez avait plus de vingt ans quand il vint à Madrid.
Cette donnée expliquerait le nom de Velasquez mis au portrait de Lausanne.
Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il y aurait peut-être quelque inconvénient pour votre œuvre, monsieur, qu'on vînt contester le nom du peintre, à l'apparition de votre belle planche. Il n'en faut quelquefois pas plus pour ôter tout mérite à un chef-d'œuvre, aux yeux du public, qui, vous le savez, est loin d'être aussi connaisseur que ses flatteurs veulent le lui persuader.
1 Qui venait de graver le portrait de Cervanles.
U CORRESPONDANCE
Pardonnez-moi donc mes observations, et recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération toute cordiale.