‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 66 sur 162 · A MONSIEUR GÉN1.N · texte numérisé non relu

A MONSIEUR GÉN1.N

Il octobre 1852.

Nous en apprenons de belles, mon cher Génin, par vous et par M. Naudé, sur le paradis terrestre que vous aviez rêvé ! Avez-vous lu YEdru, d'un roman de Dickens? ce me semble être la peinture de votre charmante habitation. Mais ceux qui sont dans cet Eden ne l'ont jamais vu. Et vous, qui avez vécu dans les Vosges, qui, l'année dernière, y avez été faire une retraite, comment en avoz-vous rapporté tant d'illusions ? Ce qui m'étonne encore plus, c'est que vous ayez le courage d'y faire bâtir. Quoi ! vous pensez à mener là votre femme et vos enfants ! Mais ils périront là d'ennui et de rhumatismes. Je suis un peu médecin ; vous êtes sujet à des douleurs ; vous

160 CORRESPONDANCE avez quelquefois des plaies aux mains, longues à guérir. Tout cela, mon cher, est le résultat de vos premières années passées dans le lieu de délices où vous voulez vous confiner, avec votre excellente compagne et vos gentils enfants.

Je ne suis pas, au reste, très-surpris de votre mécompte. Si vous vous rappelez, je vous avais bien dit de vous défier de vos vieux bâtiments et des souvenirs d'enfance. M. Naudé a peut-être un peu fait le discret avec moi, mais je suis persuadé qu'au fond il craint, co i me moi, votre prolongation de séjour dans cet affreux pays. D'après ce qu'il m'a dit, il n'y a personne à voir autour de vous, si ce n'est un forçat et ses six garçons. Mais ceux-là ne rendent que des visites nocturnes. Où diable èîes-vous allé vous fourrer? Vous devez déjà avoir plusieurs pieds de neige, et vous n avez plus le bois du ministère pour chauffer toutes vos cheminées.

A propos du ministère, j'ai été, il y a une quinzaine, rendre visite à M. Servaux \ qui est d'une obligeance parfaite pour moi. Il m a beaucoup demandé de vos nouvelles en chantant vos louanges. Déjà avaient paru les noms de la commission des Chants nationaux. L'absence du vôtre n'a pu faire que très-mauvais effet. Fortoul a donc contre vous quelque cause d'hostilité pour faire pareille sottise? Toutefois je ne pense pas que vous deviez renoncer, comme vous le dites, à l'encre et au papier. Poussez au Patelin 2 tant que vous pourrez, en dépit des Bertin et autres.

Avez-vous reçu l'article de Magnin sur le Roland3! Il y fait la part de tout le monde, il me semble. Je n'ai pu toutefois désapprouver ce qu'il dit du chant de Taillefer, qu'il ne retrouve pas plus que moi dans aucun des passages de Théroulde.

1 Alors >ous-chef de bureau au ministère de l'instruction publique.

* Maître Patelin, qui a paru en 1854 et n'a été tiré qu'à 200 exemplaires.

* La Chanson de Roland.

DE BÉRANGUK. I G i

Je n'ai vu G*** qu'une fois depuis votre départ. 11 venait me consulter sur une chose arrêtée d'avance dans son esprit. Ce n'était pas un acte de courage. Il s'agissait de Descaries, dont il ne voulait pas aller voir inaugurer la statue à Tours, bien qu'invité par le maire de la ville. J'approuvais qu'il n'y allât pas, mais j'aurais voulu qu'il fit le discours qu'il eût dû y prononcer, s'il y avait été. Il s'en est gardé, je pense. Michelet m'a écrit une fois, et il paraît assez bien installé dans un faubourg de Nantes. Lui et sa femme se louent de l'accueil qu'ils ont reçu là. Il travaille. J'ai eu aussi des lettres d'Hugo et de sa femme. Ils paraissaient se plaire à Jersey, sauf pour la langue. On ne parle plus français dans cette île.

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A MONSIEUR V

21 octobre 1852.

On m'avait dit que vous deviez venir reprendre les vers charmants de mademoiselle votre fille; on m'avait dit aussi que je pouvais les renvoyer par la poste. J'aurais préféré que vous vinssiez les prendre pour en causer avec vous; j'aurais à vous communiquer deux fortes légères critiques à soumettre à l'auteur.

Quant au fond du morceau et aux différentes parties de l'exécution, je n'ai que des éloges à donner.

Si, après cela, vous me demandez quel sera le résultat d'une offrande aussi remarquable, je ne puis rien vous affirmer. Vous pensiez, m'a-t-on dit, que je pourrais vous être utile dans cette circonstance. Je le souhaiterais, et votre démarche me prouve que vous en étiez sûr: ce qui me surprend, c'est /jue vous n'ayez pas su que je n'avais aucun aboutissant à l'Elysée, et que mon nom doit être loin d'y jouir d'aucun crédit.

Qu'il y ait ou non de ma faute, le fait est avéré, iv. H

Bien plus, je n'y connais personne dont je puisse réclamer l'influence, et c'est surtout cela que je regrette, parce qu'alors j'aurais pu m'utiliser pour vous. Cela diminuerait un peu le chagrin que j'ai d'apprendre que vous avez besoin de l'obligeance d autrui; vous qui en avez ^u tant pour les autres, et en particulier pour moi, qui serais si heureux de saisir une occasion de vous prouver que j'en garde le souvenir.

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