‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 77 sur 162 · A MONSIEUR EUGÈNE NO EL · texte numérisé non relu

A MONSIEUR EUGÈNE NO EL

Paris, 15 mars 1853.

Je vous remercie, mon cher Noël, de la fort jolie chanson que vous m'envoyez. Félicitez-en votre docteur2 de ma part et dites-lui qu'il eût bien dû s'y prendre un peu plus tôt pour s'enrôler dans mon régiment : il en serait peut-être le colonel s'il y fût entré à l'âge de la conscription.

J'aurais bien dû vous remercier aussi de votre Molière % mais il eût fallu en écrire trop long, car j'avais des observations à faire. Vous êtes de cette école où l'on se figure que les grands hommes se font tels, par détermination et par calcul. Ne dites-vous pas que Poquelin a voulu rester encore six ou sept ans en province pour en étudier les mœurs? etc., etc. Vous verrez qu'il a aimé pour peindre l'amour. Enfin, nous en reparlerons. Quant à Voltaire, c'est une longue besogne que vous vous êtes donnée. Dieu vous vienne en aide ! et surtout mettez-y tout le temps nécessaire. Saint-Priest, l'académicien, est mort en travaillant à cette vie. Il m'en a parlé

1 V Histoire de la Restauration.

2 M. le docteur Delzeuzes (de Rouen), très-connu dans la ville par ses jolies chansons qu'il n'a jamais voulu voir publier.

5 Molière (Légendes françaises), in-18.

iv. M

plusieurs fois. Michelet n'a pas toujours vu d'un bon œil votre héros; moi, je ne l'admire que comme le seul réformateur que la France pût adopter. En parlant ainsi, vous sentez que je laisse de côté la partie littéraire, bien que ce soit par la diversité de ses talents qu'il a pu faire accepter ses idées philosophiques, mais il y a lieu à chicanes sur la valeur littéraire de ses œuvres, .l'ai reçu il y a un mois une lettre de M. Michelet qui semble faire entendre qu'ils passeront l'été et l'automne en Bretagne. Je vous assure, mon cher Noël, qu'il est heureux pour Michelet d'avoir épousé une femme aussi entendue et aussi dévouée. Je plains bien notre cher Dumesnil de n'avoir pu rester à Colmar. Qui diable a pu le faire rompre si vite des arrangements dont il paraissait charmé? Je ne sais de ses nouvelles que par hasard : il paraît qu'il a bien peu de temps à lui. On m'avait dit qu'il espérait un retour de fortune en Normandie. Je le souhaite bien, car avec femme et trois enfants, courir les leçons serait une triste ressource. Quand vous le verrez, dites-lui que, qu'il vienneou ne vienne pas me voir, je n'en fais pas moins des vœux bien sincères pour lui voir une position assurée. Et voiis, quand viendrez-vous à Paris? Nous causerons de Molière, de Voltaire, de Michelet, etc., etc. En vous attendant, je suis tout à vous de cœur. Béranger.

Vous et votre docteur ne me bénissez pas pour le Coq et V Aigle l. La chanson n'est pas de moi; de plus, je ne la con-

1 Chanson qui était très-répandue alors et qu on attribuait a Béranger. En voici le premier couplet :

Aigle orgueilleux, tu me bannis :

A toi palais, pompe guerrière, i toi les étendards bénits, A moi l'atelier, la chaumière.

Je vois sans fiel et sans chagrin Tout l'éclat dont on te redore.

J'en ai 7U d'autres, mon voisin; J'en verrai hien d'autres encore.

A part deux on trois mots que Béranger n'eût pas écrits, cette chanson était

nais pas. Au reste, sachez qu'il y a dix-huit mois que je n'ai fait un seul vers. L'âge a complètement éteint ma pauvre petite verve; peut-être aussi un peu toutes les affaires dont on me charge et qui me volent tout mon temps.

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