‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 9 sur 162 · A M OH SIEUR J 0 T T R A N D · texte numérisé non relu

A M OH SIEUR J 0 T T R A N D

Passy, 27 mars 1849.

Je vous suis extrêmement obligé de la lettre trop flatteuse que vous m'adressez dans l'intérêt de l'avenir de mes œuvres. Malheureusement cet avenir me paraît beaucoup plus douteux qu'il ne semble à votre bienveillance. N'allez pas croire qu'il y ait excès de modestie dans mes doutes à cet égard. Non, monsieur; je crois valoir quelque chose; mais ce que je pense de mes chansons, malgré leur grand et long succès, je le pense d'oeuvres contemporaines bien supérieures à mes refrains. Nous traversons une époque de transition qui est bien loin d'être à son terme, et, quand le monde nouveau sortira du chaos où nous sommes, les peuples, regardant en arrière, ne s'occuperont de tirer du gouffre que les débris du passé qui leur pourront être utiles. Certes, ils ne penseront alors ni à moi nia beaucoup d'autres plus justement fameux, qui, j'en suis sûr, s'ils pensent comme moi, n'en prennent pas aussi gaiement leur parti.

1 M. Jottrand, avocat à Bruxelles, avait proposé à Bêranger de faire une clef de ses chansons pour qu'aucune d'elles ne présentât d'endroits obscurs à la postérité.

DE BÉRÀNGER. 2fl

Je n'ai pas toujours raisonné ainsi, monsieur, et, sentant le besoin d'éclairer, pour cette postérité que je supposais devoir être plus curieuse, quelques passages de mes allusions politiques, j'ai fait, il y a vingt ans déjà, des notes à mes deux premiers volumes; notes très-courtes, et qu'on trouvera à ma mort. Le courage m'a manqué pour les autres volumes. J'ai fait plus pourtant : c'est ma notice biographique; mais l'envie de la brûler me prend souvent, toute simple qu'elle est, car je n'y ai renfermé que ma vie de chansonnier. Elle n'existerait sans doute déjà plus, si je ne l'avais promise à mon éditeur, qui est presque un fils pour moi. Si elle triomphe du désir que j'ai souvent de la faire disparaître, il la publiera avec les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix chansons de ma vieillesse qui sont déjà sa propriété, mais dont il ne pourra disposer qu'après ma mort, qu'il est loin de désirer.

Je vous devais tous ces détails, monsieur, d'après l'intérêt que vous avez la bonté de prendre à ma réputation, intérêt dans lequel doit entrer pour beaucoup l'amour de la chanson, ainsi que mêle prouvent les jolis et spirituels couplets qui terminent votre lettre. Ils ne peuvent qu'ajouter un grand prix aux marques de sympathie que vous me prodiguez et dont je vous prie de recevoir mes remercîments bien sincères.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

29 mars 1849.

Chère enfant, je suis tellement accablé de lettres, que je ne puis répondre à la tienne, qui pourtant m'a fait grand plaisir. Le goût que tu prends à Molière me fait espérer beaucoup de la justesse de ton esprit.

L1 Etourdi est une imitation des canevas italiens, mais avec toute la supériorité du maître qui leur faisait l'honneur d'un

pareil emprunt. Quant aux Précieuses, c'est la première tentative de la véritable comédie de mœurs. C'est à cette pièce qu'un vieillard, dont on eût dû nous transmettre le nom1, s'écria : « Courage, Molière! voilà la bonne comédie! » Tu vois que tu te rencontres avec ce vieillard de bon sens : aussi je suis persuadé maintenant que les chefs-d'œuvre du maître ne pourront qu'augmenter ton admiration.

A MONSIEUR PIERRE DELAUN!-.

Passy, 22 avril 1849.

Je vous remercie, monsieur, de ce que vous me dites de flatteur. En effet, j'ai souvent été prophète; mais croyez que c'est un triste avantage, ne fût-on pas traité comme Cassandre. Voir venir de loin l'orage, l'annoncer sans être cru, et en recevoir sa part avec tous les incrédules, c'est en souffrir plus longtemps et plus qu'eux. Heureux encore si on ne vous accuse pas de l'avoir provoqué !

Aujourd'hui, monsieur, mes lunettes se sont furieusement embrouillées, et je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, qui n'est pas long; je m'en console en pensant que les avis que j'ai prodigués n'ont été utiles à personne. Ne faites donc pas trop de cas de ma prescience et contentons-nous de faire ensemble des vœux pour notre chère patrie.

A MONSIEUR

Passy, 24 avril 1849.

Je commence, monsieur, par vous remercier de vos bonnes intentions et de vos flatteuses paroles, en vous avouant tou-

1 Les anecdotes disent seulement : « Un vieillard du parterre. »

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tefois que je n'en comprends pas bien le but. Je n'ai jamais voulu me mêler de mes biographies; et si c'est une biographie en vers que vous avez la bonté de faire, je prétends l'ignorer jusqu'au jour où vous m'en enverrez un exemplaire.

Vous me demandez si j'ai changé de drapeau : la demande est peut-être étrange, adressée à unhommede mon âge et, j'ose dire, de mon caractère, auteur du Vieux Drapeau. Permettezmoi donc de ne pas y répondre. Quant au reste, monsieur, puisque vous me placez d'avance aux Champs-Elysées, je vous engage à user largement des libertés qu'on a le droit de prendre avec les morts. Je le suis en effet pour la politique, d'où je me suis complétemeut retiré depuis près d'un an. Je vous réponds ce peu de mots, monsieur, parce que demain je suis pris par une cérémonie qui ne me laissera pas un instant. Je regrette de ne pouvoir saisir cette occasion pour faire votre connaissance l.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

10 mai 1849.

Tu fais très-bien, chère enfant, de meubler ta mémoire ; l'exercer de bonne heure, c'est l'étendre et lui donner une force qui triomphera des effets de l'âge. Elle ne peut pas tenir lieu de la pensée ; mais elle vient puissamment en aide au bon sens. Ainsi enrichis ta mémoire de tout ce que tu trouveras de bon, et tâche surtout d'y faire régner l'ordre. Sans cela, on Ta dit, ce n'est qu'une bibliothèque mal rangée. Apprendre par cœur des vers est un utile exercice à lui faire faire à ton âge, parce qu'on les retient plus facilement, et que cela forme l'oreille. Tu choisis du Boileau ; c'est bien.

1 Lettre communiquée par M. Delhcrm de Novitai

J'aimerais mieux toutefois du Corneille et du Racine. Quant à la Fontaine, je pense que tu en sais déjà beaucoup.

Je comprends que Boileau ne soit pas ton poêle favori : ce n'est pas, crois-moi, parce qu'il a fait une satire assez faible contre les femmes; car les femmes aiment fort Jean- Jacques Rousseau , qui les a traitées parfois assez sévèrement . C'est plutôt parce que l'amour n'a tenu aucune place dans sa vie, ce dont on ne s'aperçoit que trop dans ses œuvres. Au reste, le genre qu'il a traité n'exige pas absolument les qualités qui lui manquent sous ce rapport. Lis donc et apprends ses meilleures satires et épîtres, VArl poétique et le Lutrin^ poème vraiment supérieur, malgré certains inconvénients que je te signalerai plus tard.

Ce que tu me dis de la Chute d'un ange ne me surprend pas. Il me semble pourtant que dans la dernière vision il se trouve une mort au désert où il y a de grandes et touchantes beautés. Quand tu pourras lire certain roman de l'abbé Prévost, tu verras, avec des personnages bien différents, une scène à peu près semblable qui te touchera sans doute davantage, mais qui doit cet avantage à la simplicité de la narration du prosateur, opposée à la pompe de la poésie épique de Lamartine.

En voilà bien long sur les vers; je ne voudrais pourtant pas, chère enfant, que les vers seuls occupassent ta pensée. Lis-tu de l'histoire? C'est là une excellente étude à faire. C'est un résumé d'expressions qui peut hâter la maturité de l'esprit ; mais peut-être te crois-tu déjà l'esprit très-mûr. Les enfants sont si précoces aujourd'hui ! Toutefois l'histoire est chose des plus utiles à apprendre. Je crois te l'avoir souvent répété. >>ous autres vieillards, nous aimons les redites. Pardonne-moi les donc.

Il me semble que je ne t'ai pas du tout promis d'aller te voir à ta pension ; cela te dérangerait de tes devoirs de mai-

tresse. Et puis, tu sais que je n'aime guère les visages nouveaux, et il y en aurait sans doute beaucoup de nouveaux pour moi dans ta pension. Je serais comme un vieux hibou au milieu de toute cette volière qui caquetterait au plus dru à la vue du survenant. Il me suffit, en passant devant ta porte, de te souhaiter courage et patience.

À 14 0 N SI E l R DE VALOIS

Passy, 27 mai 1849.

Vos lettres m'auraient toutes fait grand plaisir si je n'y avais remarqué de ces phrases misanthropiques dont les poètes et les jeunes gens ont fait tant d'abus. Dans ce monde, mon cher enfant, l'homme qui s'occupe plus des autres que de lui-même certes n'évite pas les peines qui nous assaillent sans cesse, mais finit toujours par en triompher à force de courage et de résignation, vertus qui ont plus de parenté qu'on le pense.

Chateaubriand me disait souvent : « Je me suis toujours ennuyé. » Toujours je lui répondais : « C'est que vous ne vous êtes pas occupé des autres. »S;i femme, esprit fort singulier, s'écriait : ce Vous avez bien raison ! vous avez bien raison ! » Les Mémoires (V Outre-Tombe sont la preuve qu'en effet ce grand homme de lettres ne se préoccupait guère que de lui. Les Renés qu'il se reproche d'avoir fait naître devraient corriger de l'imitation. Dieu ne nous a pas mis ici-bas pour nous, mais pour les autres. Remplissons le mieux que nous le pouvons cette mission, et même ici-bas nous trouverons notre récompense dans une satisfaction intérieure que rien n'égale.

XXXÏ

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

Possy, 1er juin 18 59

Chère enfant, je t'ai promis de répondre à la lettre que tu m'as écrite il y a dix jours, bien que tu sois venue me voir depuis. Tu sais combien je partage le chagrin que te cause la maladie de ta more, qui, pourtant, n'a plus rien de sérieux, mais qui exige encore un repos presque complet. J'ai été visiter cette bonne mère aujourd'hui, et je l'ai trouvée trèsennuyée de sa faiblesse et de l'impossibilité de courir un peu, au moins dans Passy.

Quant à ce que tu me disais de Chateaubriand et de la dédicace des volumes que je t'ai donnés (et il fallait que ce fût toi pour que je te fisse don de ces deux bouquins délabrés que j'ai lus et relus tant de fois à ton âge), la dédicace de ces volumes, dis-je, t'a suffisamment prouvé que l'auteur d\4lala a loué Napoléon. Celui-ci l'attacha à l'ambassade de Rome, et, quelque temps après, le nomma chargé d'affaires auprès du canton de Vaud. La mort du duc d'Enghien mit fin à leur bon accord. Toutefois, lors de sa nomination à l'Académie, à quelque temps de la naissance du roi de Rome, Chateaubriand jeta encore quelques fleurs aux pieds du vainqueur de l'Europe, contre lequel il se tourna avec fureur à la Restauration. Depuis il n'a cessé de mêler les éloges du géant, comme il l'appelle, à des reproches souvent mérités par le despote. Mais on voit, surtout dans les Mémoires d'Outre- Tombe, que Chateaubriand en veut surtout à l'Empereur de n'avoir pas deviné en lui l'étoffe de l'homme d'État, car il s'est toujours cru un éminent politique. Il laisse percer la même rancune envers les princes de la branche aînée, qui, en effet, ne l'ont jamais employé qu'à leur corps défendant. J'ai sou-

DE BÉRANGEH.

vent ri avec lui, lorsqu'il prétendait que Napoléon me devait toule sa popularité, en lui prouvant qu'au rebours c'était moi qui devais à son nom une partie de la mienne. Il n'en répète pas moins ce reproche dans ses Mémoires d! Outre-Tombe1 , dont la publication, commencée depuis sept mois, reste suspendue par je ne sais quelle influence.

Te voilà suffisamment édifiée sur la question que tu m'avais adressée.

Je t'avais dit une partie de tout cela lorsque tu es venue me voir, mais tu étais préoccupée d'autre chose et tu dois ne plus t'en souvenir; à présent que ta mère va mieux et

1 M. de Loménie a dit de la publication des Mémoires d'Outre-Tombe : « 11 est arrivé à Chateaubriand ce qui arrive à presque tous les hommes qui ont imposé longtemps l'admiration à leur siècle : l'époque qui suit leur mort est celle où ils sont jugés le plus sévèrement. On dirait que nous éprouvons le besoin . de nous dédommager d une longue adulation par une rigueur excessive. C'est ainsi qu'on a vu des écrivains qui avaient épuisé pour Chateaubriand vivant toutes les formules de l'enthousiasme et du respect changer brusquement d'attitude, et, sans s'inquiéter du contraste, toiser Chateaubriand mort avec une familiarité aussi rude qu'inattendue. A la vérité, l'homme qui avait le plus soigné sa gloire et l'à-propos de ses œuvres se voyait obligé de laisser publier son livre de prédilection, ses Mémoires, à une mauvaise heure, sous un mauvais jour et dans les conditions les plus contraires à un succès. Ces Mémoires, pleins de génie, blessaient à la fois tous les partis et toutes les influences du moment. Travaillées avec amour par un grand artiste, ces pages, destinées à un public calme et en état de goûter une œuvre d'art, voyaient le jour au milieu d'une crise sociale qui ébranlait toutes les existences. De là un double résultat également fâcheux poulies Mémoires cVOulre-Tombe. D'un côté, le déchaînement de tous ceux que Chateaubriand blessait dans leurs affections politiques, dans leurs sentiments de famille ou dans leurs prétentions personnelles, soit par des jugements hostiles, soit par un silence qui semblait injurieux à la vanité de plusieurs ; et, d'un autre côté, chez la masse des lecteurs, trop de préoccupations étrangères pour ne pas accepter avec une facilité indifférente les récriminations intéressées et les arrêts sévères des critiques. »

Il n'y a rien de vraiment comparable, au fond, entre la fortune subie, depuis le jour de sa mort, par la renommée de Béranger et la fortune du nom de Chateaubriand; mais il est certain qu'une même injustice et une même ingratitude a essayé de combattre ces deux grandes gloires. Pour l'une et pour l'autre, le temps et les circonstances ont été un champ d'épreuves. Mais, si le nom de Déranger ne peut èlre déraciné du cœur de la nation, celui de Chateaubriand résistera aussi jusque dans le plus lointain avenir. Il n'est pas d'écrivain en prose dantfa France ait plus heu de garder mémoire. Et ce n'est pas seulement des prosateurs qui sont nés de lui, notre littérature moderne lui devra au <si ses poètes.

que tes inquiétudes doivent avoir cessé, tu seras en étal de juger le procès qui s'est élevé parmi tes compagnes. Tu toîs que j'ai fait consciencieusement l'office d'avocat général

Passy, 5 juin 1849.

Je suis heureux, ma chère dame, de ce que vous m'apprenez relativement à mademoiselle Pauline Dupont1, dont j'ai en effet appelé l'attention sur votre posilion, si différente de ce que vous et M. Frank mériteriez qu'elle fût.

Mademoiselle Dupont est aussi distinguée par les qualités de l'intelligence que par les sentiments humains dont tant de gens font parade et que si peu possèdent. Si elle possédait autant de fortune qu'elle a de générosité de cœur, que de malheureux verraient la fin de leurs maux!

Ce qu'elle ne fera pas pourvous, j'en suis sûr, c'est qu'elle ne le pourra pas faire.

Je compte la remercier bientôt des rapports qu'elle a établis entre elle et vous, car ce n'est pas à Rougeperriers, mais à Passy que j'ai reçu votre lettre.

Mon vénérable ami Dupont étant rentré dans sa retraite, pour se reposer des dernières fatigues de sa noble et longue carrière, je conçois que vous ayez pensé que je pouvais l avoir accompagné, ainsi qu'il le désirait. Mais le choléra faisait déjà grand nombre de victimes à Paris et à Passy, et il ne m'était pas possible de m'en éloigner dans un pareil moment.

J'ai d'autant mieux fait, que le mal augmente chaque jour. Dès que je le pourrai, j'irai à Rougeperriers, non pour

1 Fille de Dupont (de l'Eure).

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consoler Dupont du tort que viennent de se faire aux yeux de la France les habitanls de l'Eure1, car Dupont, s'il s'en afflige pour eux, s'en félicite pour lui. Mais j'irai pour jouir encore de l'amitié que ce grand et vertueux citoyen me témoigne depuis si longtemps.

En attendant cette époque, je veux écrire à sa digne fille pour la remercier de l'usage qu'elle a fait des renseignements que je lui avais transmis sur une famille intéressante à qui je regrette de n'avoir pu être plus utile.

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