Correspondance de Béranger
Mon cher Génin, vous allez me trouver bien importun. Je ne suis que trop obligeant; mais vous l'êtes encore plus que moi.
Voici pour la Commission la lettre d une pauvre jeune femme, mère de trois enfants, mariée à un dessinateur de fabrique sans ouvrage, à Rouen, fille d'un vieil officier que j'ai beaucoup connu.
Sa première demande, appuyée par madame Valmore et Victor Hugo, n'a pas eu de succès. Appuyée par vous, si celle-ci était plus heureuse, elle adoucirait les maux de cette pauvre petite muse, qui est atteinte de pulmonie, et à qui les vers et son mal n'ont jamais ôté le courage de tra-
vailler pour son ménage, de coudre, de cuisiner, de laver, ce qui ne peut malheureusement lui compter que devant Dieu, et un peu devant vous à qui j'adresse sa prière.
A MADAME VALCHÈRE
Octobre 1848.
Votre lettre, arrivée à huit heures du soir, était, un quart d'heure après, dans les mains d'une personne qui me fait espérer une petite, très-petite part pour vous des 100,000 fr. Ne comptez que sur 125 francs.
Vous avez demandé trop tard ; et, dans votre lettre, pourquoi dire que vous avez 600 francs de rente? Au moins fallait-il ajouter que vous aviez un enfant et une tragédie à pourvoir. Pourquoi aussi n'avez-vous pas réclamé à la préfecture pour le bris de vos meubles ?
Puissiez-vous avoir bientôt les 125 francs !
A MADEMOISELLE BÉGA
19 octobre 1848.
Ma chère enfant, tes lettres sont charmantes : si tes occupations te permettent de continuer d'écrire ainsi, je ne serais 'pas surpris que tu te trouvasses un jour en possession d'un véritable talent épistolaire.
Le jugement que tu portes de l'ouvrage de M. Corbière
* Fille de madame Béga, chez qui Béranger avait longtemps demeuré ù l'assy. «v
me semble devoir être juste. Puisque M. le curé a donné ce livre pour toi, peut-être ferais-tu bien de lui écrire une lettre de remercîment. Il y sera d'autant plus sensible que c'est après avoir lu l'ouvrage que tu lui en témoignerais ta gratitude. Cela n'exigerait qu'une lettre fort courte.
Ce que t'a dit M. Demoyencourt me fait grand plaisir : tu avais trop négligé l'étude de l'histoire religieuse. Sur cette histoire repose une foule de questions qui intéressent notre temps, beaucoup plus que ne l'imaginent les esprits superficiels. D'ailleurs, pour enseigner même un peu, il faut savoir beaucoup. Tu peux en juger par ce que tu sais déjà : qui peut bien comprendre l'histoire de France sans savoir celle du reste de l'Europe ? L'histoire de l'Europe, c'est celle du monde entier. Vois combien tu as encore à apprendre; mais ne te décourage pas; à ton âge, tout cela se classe facilement dans le cerveau. Il y a là place pour tant de choses! Aussi je n'aime pas à te voir effrayée des examens que tu vas avoir à subir. Avec des juges intelligents, tu n'as rien à redouter. Si tu en as de capricieux ou sans perspicacité, eh bien, ce sera à recommencer. N'en conçois ni chagrin ni humeur. Dis-toi bien, ma chère enfant, qu'il n'est presque pas d'hommes, si haut parvenus qu'ils soient, qui n'aient rencontré de ces déceptions au commencement de leur carrière. Ce sont ceux qui en ont rencontré le plus qui se sont le plus élevés.
Travaille donc sans t'inquiéter du succès : il arrivera en son temps, et tes parents et tes amis ne te manqueront pas pour te faire prendre patience.
Adieu, ma chère enfant, écris-moi quand tu en auras le temps, et crois à tout le plaisir que tes lettres me feront '.
' Lettre communiquée par mademoiselle Béga, aujourd'hui madame Donnay.