A MONSIEUR CLOVIS MICHAUX
Paris, 15 mars 185(5.
Depuis plus de quinze jours je remue tous mes papiers (et Dieu sait de quelles jpaperasses je suis entouré) pour re-
trouver votre bonne lettre, afin de vous 'dire tout le bien que je pense de votre volume. Aujourd'hui le plus heureux hasard me remet sous les yeux votre chère missive, et je me hâte de vous adresser tous les remercîments que je vous dois pour le plaisir que m'a procuré la lecture de vos œuvres.
N'allez pas croire, cher magistrat, que vous avez devant vous un coupable, s'ingéniant à tromper le juge qui l'interroge. Non, monsieur le juge, je vous dis la vérité, et la preuve, c'est que j'avais force éloges à vous donner. Il y a dans ce volume des morceaux excellents, d'une véritable poésie, et de ce genre de vers auquel ma jeunesse m'a habitué : car moi qui n'ai fait aucune classe, je suis cependant né classique. N'en dites rien à nos jeunes gens, mais je me figure toujours qu'il y a du bon, du très-bon même, dans Corneille, Molière, Racine, la Fontaine, etc., et je crois que Voltaire était de cet avis.
Vous en êtes, vous, j'en suis sûr, et votre volume me l'a prouvé. Aussi l'ai-je lu consciencieusement, et, si vous n'étiez pas ce que vous êtes, il serait peut-être encore meilleur. Mais un homme comme vous fait marcher le devoir avant toute chose, et cela fait qu'on néglige par-ci par-là quelques vers qu'un peu de temps pris sur la justice eût sans doute amenés à la perfection. Eh ! mon Dieu, il y a peut-être des gens aux galères parce que leurs juges étaient pressés d'aller dîner. Quel blasphème j'écris là! Pardonnezle à un vieux condamné récidiviste, qui peut-être encore récidiverait s'il n'avait que quarante ans, mais je cours à soixante-seize ans, et je deviens sage.
Cela doit donner plus de prix aux éloges que je crois devoir à votre publication, dont je souhaite d'autant plus le succès que vous avez besoin de distractions.
lY. 4'2
3o0 CORRESPONDANCE
. Croyez à tous les vœux que je fais pour vous et pour ceux qui vous consolenl. Croyez aussi à ma profonde et inaltérable estime.