A MADAME PAULINE ROLAND
19 août 1851.
J'ai une bien triste nouvelle à vous donner. Les papiers de madame Nicaud sont arrivés à la chancellerie, mais avec un rapport tel, que le garde des sceaux, fût-il bien intentionné, ne pourrait penser à faire obtenir la grâce que je regrette bien maintenant qu'on ait sollicitée.
Le parquet, en reconnaissant la probité privée des personnes, parle d'associations de femmes, et conclut qu'il y aurait de graves inconvénients à montrer de l'indulgence pour la demanderesse, vu ses relations. Voilà au moins ce qu'on a pu me dire d'après une simple lecture, et ce qui ne me laisse aucune espérance. Il est bien fâcheux que nous n'ayons eu aucun aboutissant auprès de messieurs du parquet, qui ait pu recommander la pauvre prisonnière. Croyez, chère dame, que je suis bien affligé de la tournure qu'a prise cette affaire. Souhaitons que cela n'aille pas influencer le préfet*, qui nous a seul été favorable jusqu'à présent'.
* Quelques lettres, qu'on trouvera plus loin, disent quelle personne a été madame Roland, l'une des plus regrettables victimes de nos agitations politiques et des rigueurs qu'elles ont causées.
* Le préfet de police, M. Garlier.
' Lettre communiquée par M" Moulin.
A MONSIEUR PAUL BOITEAU
20 août 1851.
Vous me donnez un bien beau bouquet, mon cher Boiteau, et les fleurs qui le composent sont aussi variées que poétiques. Leur parfum pourrait me porter à la tête, si de bonne heure je ne m'étais mis en garde contre les flatteries filiales de la jeunesse.
Je ne veux vous quereller que sur le nombre d'années que vous paraissez me souhaiter. Je me trouve déjà trop vieux ; que serait-ce s'il me fallait dépasser les quatre-vingtquatre ans de Voltaire? Nous ne sommes pas d'un temps où il soit bon de trop vieillir. Je souhaite bien qu'on n'en dise pas de même de celui que vous avez à parcourir. Travaillez pour y marquer la trace de vos pas.
Je serais bien trompé si vous n'étiez pas un jour utile à votre pays, si vous ne faisiez pas honneur à votre époque.
Vous êtes encore soumis au combat des aspirations et des idées. Le jour se fera dans votre jeune cervelle, et vous ne le devrez qu'à vous-même. Ne me remerciez donc pas tant de l'accueil que je vous fais : j'y suis plus intéressé que vous. Vous saurez un jour combien il est doux pour un vieillard de voir en compensation de ses pertes d'intelligence le développement de jeunes esprits qui promettent à notre chère patrie le complément de gloire qu'elle est en droit d'attendre pour tous les sacrifices qu'elle a faits aux intérêts de l'humanité. Car, -vous ne l'oublierez pas, tel a
été, tel est encore le rôle de cette France tant calomniée. Soyez une de ses consolations.
Adieu, mon cher Boiteau ; grand merci de votre belle chanson, et croyez-moi tout à vous de cœur.
XG
A MADAME BLANCHECOTTE
Chère enfant, ne me venez pas voir avant que j'aie été savoir de vos nouvelles, car me voilà menacé d'une foule de visites qui vous ennuieraient à rencontrer. Il y en a une seule que je voudrais rapprocher de la vôtre : c'est celle du jeune poëte * avec qui vous vous êtes déjà trouvée. Mais je ne suis pas sûr du jour et de l'heure où le pauvre garçon sera libre.
Priez donc le ciel de me délivrer de tous les ennuyeux qui disposent de mon temps, comme s'il m'en restait encore beaucoup à vivre.
A MONSIEUR BARANDEGUY-DUPONT
7 septembre 1851.
Elle est charmante, monsieur, la chanson que vous avez bien voulu m'adresser. Je l'avais déjà reçue avec le numéro de VAriel, mais je n'avais su comment en remercier l'auteur. Je suis heureux que vous m'en fournissiez l'occasion et le moyen.
1 M. Paul Boiteau qui, alors élève de l'École normale, n'était pas maître de son temps.