‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 42 sur 141 · A MONSIEUR ACHILLE VAULABELLE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ACHILLE VAULABELLE

8 juin 1852.

Mon cher monsieur Vaulabellc, j'avais demandé votre adresse à notre éditeur, avec l'intention de vous all.T por- IV. 19

ter mes remercîments pour tout ce que vous avez écrit de flatteur à mon sujet dans l'excellent volume que vous venez de faire paraître ^ Perrotin m'apprend que vous serez absent un mois. Je ne veux pas tarder jusque-là à vous offrir mes témoignages de gratitude. Jamais, il ne me semble, jugement plus élogieux n'a été porté sur moi et sur mes chansons.

Quelle que soit ma reconnaissance pour ce qui me regarde, je crois encore vous en devoir plus pour ce que vous dites de Manuel aux chapitres i, ii et vu, et pour la peinture que vous faites de lui, dans les derniers moments de la lutte qu'il eut à soutenir.

Il ne me reste plus qu'à souhaiter la réimpresion de votre intéressant et patriotique ouvrage. La juste popularité qu'il s'est déjà acquise me répond de l'accomplissement de ce souhait. Alors, je n'en puis douter, vous mettrez d'accord votre opinion sur le Manuel de 1815 avec celle que vous émettez sur le Manuel de 1823, en reconnaissant combien étaient erronés les renseignements qui ont trompé votre admirable bon sens, au commencement de votre histoire.

En attendant votre retour, recevez, mon cher monsieur Vaulabelle, l'assurance de ma considération toute dévouée'.

A MADAME BLANCHECOTTE

12 juin 1852.

Merci de votre bonne lettre, ma chère enfant. Je n'ai pas été vous voir, parce que j'ai été enfluxionné depuis quinze

* De V Histoire des Deux Restaitrafio7is.^ ^ Lettre counniuiiquée par M. de Vaulabelle.

jours et qu'on m'a imposé l'obligation de rester au logis le plus possible. Samedi pourtant j'ai été chez Lamartine d'assez bonne heure : il était déjà sorti. Ce jour-là, j'avais l'intention d'aller vous voir, mais la force m'a manqué. J'observe que je ne marche plus aussi gaillardement que l'année passée : aussi je compte mes pas. Ajoutez que j'ai toujours, comme je vous l'ai dit, des provinciaux qui me volent du temps. Il ne m'est pas toujours facile de sortir avant deux heures. Hier, j'ai fait une course forcée, et hier soir, seul dans ma chambre, j'ai failli me trouver mal. Pendant une demi-heure, j'ai dû rester sur mon fauteuil, faute de pouvoir gagner mon lit. Aujourd'hui, je vais bien et ma fluxion se dissipe. A votre retour de Saint-Mandé, où. vous ne resterez que peu de temps, je pense, écrivez-moi et j'irai vous donner de mes nouvelles, qui, je l'espère, seront meilleures. De plus, je vous porterai du chocolat, dont je crains que vous manquiez.

Qu'est devenu ce projet d'impression de vous ? Vous ne m'en dites mot. Aurais-je deviné? Ne prenez pas trop l'habitude des paroles en l'air. Je crois en remarquer parfois dans vos lettres. Prenez-y garde; je m'y connais.

P. S. Quel temps affreux! et quels tristes spectacles! Il y a peu de jours, j'ai fait mes adieux à Michelet et à sa femme, partant pour aller se réfugier dans un coin de la Bretagne, où ils se figurent pouvoir vivre plus économiquement qu'à Paris. J'ai vu aussi le logis de la famille Hugo, dévasté par la proscription; et ce qui est plus triste, c'est, au milieu de ces misères, l'absence de toutes les prétendues grandes amitiés dont on faisait tant de bruit dans le monde. 0 faiseurs de grandes phrases ! lâchez de n'en faire jamais.

A MONSIEUR PAUL BOITEAU

23 juin 1852.

Je vois, mon cher Boiteau, que vous faites feu des quatre pieds et que les étincelles jaillissent de toute part autour de vous. Si vous m'en donnez le temps, soyez sûr que je vous dirai mon avis bien sincèrement. Mais n'espérez pas que, de tant d'œuvres diverses, je puisse tirer une conclusion pour la route que vous devez choisir. Au reste, ce n'est sans doute pas ce que vous me demandez, car c'est une question que le temps seul peut décider. Ce que j'entrevois, dès à présent, c'est que le Cosmos * sera abandonné. Il ira avec le Clovis que j'ai tant rêvé dans ma jeunesse, par une inspiration patriotique qui, du moins, a survécu dans mes chansons, pauvre débris de tant d'autres rêves ambitieux. A l'âge que vous avez, je m'attachais plus aux grands sentiments qu'aux grandes idées. Malheureusement je n'étais pas né avec l'instrument qu'il eût fallu pour en venir à l'exécution.

Vous qui êtes si bien partagé par la nature et l'éducation, dès à présent, préoccupez-vous du style, approfondissez la langue, voyez ce qu'elle peut donner encore de nouveau et

» Un poëme, à la façon de Lucrèce, et inspiré par l'admirable tableau que M. de Huinboldt commençait alors à tracer et qu'il a si heureusement achevé avant de mourir. Déranger s'était lui-même laissé séduire à tout ce que je lui disais de ce genre de poésie et mettait souvent la conversation sur le sujet du Cosmos. Il n'avait encore paru que deux volumes et demi de l'œuvre de M. de llumboldt. Je lui en faisais l'analyse, et il s'y plaisait extrêmement. Mais c'était l'exécution d'un tel poëme qui lui paraissait bien difficile.

J'étais tout jeune, je ne pensais guère qu'aux vers et avais tout mon temps pour y rêver.

je ne doute pas que vous ne puissiez un jour enrayer l'art à la descente oiî il est lancé. C'est une conviction que ne feront que confirmer, j'en suis sûr, les nouveaux essais que vous voulez me soumettre.

Ce que je désirerais, c'est que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seul. Songez que j'ai été en nourrice vingt ans chez le dix-huitième siècle et que ces vingt ans doivent dominer encore sur le reste. Entourez-vous de jeunes hommes ayant le même amour des lettres que vous, et de leurs observations et de leurs encouragements vous tirerez plus d'avantage que des conseils de ma froide expérience.

En attendant vos vers, je suis tout à vous de cœur.

A MONSIEUR PERROTIN

25 juin 1852.

Voici, mon cher Perrotin, la dernière copie de mes chansons* corrigées aussi bien que je le puis faire.

Elles forment sept cahiers, par ordre de date; il vaudrait mieux, peut-être, qu'elles fussent distribuées de manière que la variété de ton fît disparaître la monotonie, comme je l'ai fait dans mes publications; mais j'ai craint que cela n'ôtât les traces de l'ordre chronologique, au moins dans le manuscrit, ce qui ne vous empêchera pas d'en faire une distribution différente lorsque vous les livrerez à l'impression.

Ce que je ne cesse de vous recommander, c'est le choix d'un prote qui sache la mesure des vers et mette la plus

* Les Chansons posthumes.

d50 CORRESPONDANCE

grande attention à faire disparaître les fautes de copie, car

je ne suis jamais sûr de n'en pas faire.

Recourez à mon ami Joseph Bernard, qui, par les conseils qu'il m'a donnés, peut mieux que qui que ce soit revoir les épreuves ; seulement, comme on ne peut savoir sous quel gouvernement on sera placé lors de l'impression, pour ne pas nuire à Bernard, ne parlez pas de sa coopération\

Cette copie que je vous remets contient, tant en chansons qu'en couplets détachés, que j'y ai joints parce qu'ils peuvent être utiles pour la pagination :

1" cahier, 21 chansons.

10 chansons et 2 couplets.

10 chansons.

20 chansons et la musique de la Nourrice, ancien aii* breton.

95 chansons.

Je garde la préface, parce que j'y puis faire des changements.

Faites de tout cela ce que vous voudrez ; gardez ou déposez chez le notaire. La copie qu'il a est la plus défectueuse.

Moi, je garde celle que vous m'avez remise, parce que, l'ayant corrigée, je veux, si j'en ai le temps, faire encore une copie. Il est prudent d'en avoir deux : après quoi je brûlerai toutes les autres copies ou brouillons. Si je n'a-

* M. Bernard n'a pas été consulté au moment de l'impression des œuvres posthumes, parce que Déranger avait, depuis ce temps, recommandé de ne choisir absolument, pour les consulter, que ceux de ses amis qui ne seraient pas dans les places.

vais pu le faire, vous les réclamerez à ma mort et les brûlerez.

Après ce testament littéraire, je n'ai qu'à souhaiter que vous tiriez bon parti du peu que je vous laisse.

A MADAME BLANCHEGOTTE

13 juillet 1852.

Vous êtes toujours ma chère enfant, mais, par une chaleur pareille, je suis sans force pour les longues courses et même pour les courtes lettres. Le médecin me défend d'ailleurs de sortir dans le jour, dans la crainte de me voir atteint encore une fois de cette terrible fièvre des moissonneurs, dont je viens d'éprouver quelques symptômes et qui, il y a cinq ans, me causa un si grand malaise. Seul peutêtre à Paris je connais cette fièvre champêtre.

Si je vous ai appelée « une écriveuse » , ne vous fâchez pas; c'est presque de l'envie de ma part, car je ne puis écrire autant que je voudrais et le devrais. Je vais lire ce que vous m'envoyez. Je vous en dirai mon avis avant de partir pour la Normandie, voyage que je travaille à retarder, car il ne me semble pas possible de se mettre en route sous un ciel aussi brûlant. J'irai vous dire adieu, quoi qu'il arrive.

Vous ne me donnez pas de nouvelles de Lamartine !

La famille Hugo part après-demain pour l'exil. Je crains bien que ce malheur n'en amène d'autres pour ces pauvres gens, qui, naguère encore, se voyaient si haut placés : il me semble que, dans ces derniers temps, j'ai vu peu de monde autour d'eux.

A MONSIEUR DEHIN

15 juillet 1852.

Mon cher Dehin, j'aurais répondu plus tôt à votre lettre, sans l'accablement que m'ont causé les chaleurs que nous venons d'avoir. Nous respirons enfin, et j'en profite pour vous dire combien j'ai regret de toutes les tribulations auxquelles vous avez été en butte pendant si longtemps.

Je ne blâme pas le père de famille qui cherche à améliorer le sort des siens : en étendant des entreprises que la conscience ne peut désavouer, vous avez fait tout ce qu'un autre eût fait à votre place ; votre loyauté seule vous a exposé à des pertes : c'est un malheur commun aux hommes de votre caractère. Enfin vous avez obtenu justice, et la paix est rentrée dans votre àme.

Mais, dites-moi, vous qui si fraternellement veniez à mon secours à une autre époque, pour vous remettre tout à fait sur vos pieds, n'avez-vous pas besoin de quelque petite somme? Je n'ai pas fait fortune non plus, mais si deux ou trois cents francs vous pouvaient être utiles, je les trouverais en quelques jours. Ne vous privez donc pas de cette ressource, si elle vous était nécessaire. Je ne vous fais pas cette offre pour m'acquitter envers vous; mais parce que je serais fier d'être utile à un aussi honnête homme que vous, et que je n'ai que ce moyen de vous offrir un témoignage de mes sentiments d'affection.

Avant de vous parler ainsi, j'ai voulu m'assurer que je pouvais sans me gêner venir à votre aide; ainsi, point d'embarras pour moi si vous acceptez.

J'ai reçu la visite d'un de vos compatriotes, qui m'a remis un petit, trop petit recueil de fables de M. Gancet. Comme je ne sais pas l'adresse de l'auteur, chargez-vous, mon cher Dehin, de lui faire mes remercîments, ils sont bien sincères. Je vous dirai même que ce n'est pas sans surprise que j'ai lu ces fables, dont l'invention est souvent très-heureuse, qui sont presque toutes écrites avec un choix d'expressions, une finesse d'esprit et une variété de formes très-rares chez nos fabulistes modernes.

A propos, vous savez que Lachambaudie, que je n'ai pu sauver de l'exil, est à Bruxelles. S'il n'eût pu rester dans cette ville, je l'aurais engagé à se retirer à Liège; comme c'est un homme fort simple dans ses habitudes, je vous l'aurais recommandé pour l'aider à se faire une vie économique. Mais Bruxelles lui a fait bon accueil, et il est là près de M. Stassart^ qui peut lui être utile.

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