A MADAME NIGAUD
21 juillet 1852.
Voilà bien longtemps, ma chère dame Nicaud, que j'aurais dû vous remercier de la bonne lettre que vous m'avez écrite, mais des occupations et les grandes chaleurs que nous avons éprouvées m'ont rendu bien paresseux d'écrire. Croyez, néanmoins, que j'ai été bien heureux d'apprendre que vous étiez tous réunis et que de bons cœurs se sont intéressés à vous. Vous le méritez bien, et jamais votre probité, votre bonté, n'ont été mises en doute; jamais non plus l'amour du travail ne vous a fait défaut. Je vous vois encore, il y a quatre ans, venir à l'Elysée en tête de vos compagnes, apporter vos petites économies pour secourir ceux que la révolution a momentanément privés d'occupation ! Cet acte de bienfaisance eût dû vous porter bonheur à tous; moi, j'en avais les larmes aux yeux. Je dois ajouter que les renseignements que j'ai eus sur votre mari, employé si longtemps à l'administration de la salubrité, sont tous à son avantage.
Oui, vous êtes de dignes gens, et je suis sûr que vos enfants vous ressembleront. Remerciez de ma part la personne qui a bien voulu vous servir d'interprète ; je suis touché des expressions flatteuses qu'elle emploie à mon égard.
' Lellrc communiquée par M. de Bellouet, maire de Bcthune, par les soins de M. Raparlier.
Puisqu'elle a tant de bienveillance pour moi, je la prie de la répandre sur vous ; il y a souvent plus de vertus dans les existences obscures des travailleurs que dans les faux brillants que l'on a pris l'habitude de trop admirer. Je me félicite pourtant que mon nom ait pu vous servir à quelque chose dans le pays où vous avez trouvé un asile. J'aurais bien désiré qu'il pût servir à d'autres, mais toutes les démarches que j'ai tentées en faveur de plusieurs détenus, hommes et femmes, ont presque toutes été sans succès, comme vous avez pu l'apprendre. Il faut aussi avouer qu'il y a des cervelles bien folles. Adieu, ma chère madame INicaud, félicitez de ma part votre mari, votre fille et votre gendre, et croyez-moi tout à vous de cœur.
P. S. J'ai des certificats à votre mari de l'administration de la salubrité, d'août 49; un du commissaire de police du Roule, même date ; un autre de même date, de votre propriétaire de la rue Croulebarbe. Si vous en avez besoin, demandez-les-moi.
30 juillet 1852.
Que je suis malheureux, madame ! j'arrive de la campagne, et dans ce moment vous quittez peut-être Villequier. A tout hasard je jette un mot à la poste pour vous témoigner combien je suis touché des marques de bienveillance que vous me donnez et que je voudrais mériter davantage. Malheureusement je n'ai pu vous offrir que de stériles consolations; je n'ai su faire que des vœux pour vous, ma-
'■ Lettre communiquée par madame Victor Hugo.
dame, pour notre grand poëte et pour vos charmants enfants : or je n'ai plus foi dans mes vœux ; mais tant d'autres que moi en forment pour vous, que j'espère qu'ils auront plus d'influence que les miens sur le sort. Quoique le hasard nous ait fait vivre dans des mondes différents, dans celui où je vis, je vois quel est l'intérêt qu'on prend à tout ce qui touche à notre illustre proscrit ; cela me console d'un malheur dont chacun me laisse entrevoirie terme. Dites-le bien à Hugo, dites-le à vos chers enfants, ditesle aussi à cet excellent Vacquerie, que j'ai vu si peu et que j'estime déjà tant.
Adieu, madame; j'ai à peine le temps de vous prouver que je tiendrai la parole que vous avez la bonté de me faire donner; l'heure de la poste me presse.
Recevez, madame, pour vous et les vôtres, l'assurance de mon dévouement et mes respectueux hommages pour votre personne'.
GXXI
A MADAME BLANCHECOTTE
31 juillet 1852.
J'ai lu votre petit récit* : il me semble très-bien, à quelques expressions près, expressions empruntées à l'école des
* L'exil d'un aussi grand poëte que l'est M. Victor Hugo est l'un des plus dramatiques moments de notre histoire. Les lettres ont rarement vu de telles destinées s'appesantir siu- un des maîtres de la poésie. Aujourd'hui peut-être nous ne sommes pas assez touchés de ce qu'il y a de douloureux et d'amer dans cet épisode de la vie du plus puissant de nos lyriques ; mais quslle sera l'émotion de la postérité quand, le bruit et la fumée de nos querelles étant apaisés, il ne restera que le souvenir du coup frappé sur l'homme et de l'exil du poëte sur un rocher battu par les flots et les vents.
* C'est la pièce Après une lecture sur Napoléon, qui est dans le volume Rêves et Réalités.
grands mots que je redoute de plus en plus pour vous. Je retrouve le même défaut dans vos poésies, malgré le mérite réel des deux morceaux. Celui où vous parlez de Napoléon ne me plaît pas, quoiqu'il contienne d'excellents vers : il y en a un surtout que j'admire : Dont le pied comprimait, etc.; quant à la pensée de mort et aux calomniateurs j je ne me rappelle pas avoir vu votre muse si sombre. Vous êtes, au reste, dans l'âge où l'on s'exagère ses maux, et, par malheur, votre situation excuse ici l'exagération. Pourtant je vous engage à ne pas trop user de pareilles couleurs; car l'esprit, à votre âge, s'obstine souvent à vouloir tenir parole aux expressions qui lui sont échappées. Il en résulte qu'après avoir été vrai un moment on court risque d'être faux toute sa vie. Moi aussi, j'ai été sombre et noir; mais j'ai fmi par en rire.
A MONSIEUR JOSEPH BERNARD
H août 1852,
11 me sera impossible, mon cher ami, d'aller vous dire adieu. Si je n'ai pas tenu parole l'autre semaine, la fête de Bougival y est bien pour quelque chose. J'ai craint les rencontres en route et à la promenade. Sans cette crainte, j'aurais pu braver le mauvais temps. Il n'est pas plus beau ce matin; mais, forcé de revenir demain pour mon jeudi, c'est peu la peine d'aller embarrasser vos apprêts de départ pour quelques heures à passer ensemble. Je vous souhaite à vous et à vos dames bien du plaisir et bon voyage. J'en ai un à faire à la fm du mois qui me tracasse bien, tant j'ai à présent l'horreur de me déplacer, même pour quelques
lieues. Vous autres, pour qui c'est un si grand bonheur, je vous admire.
Je croyais votre travail avec moi sur les chansons complètement terminé; je serai à vos ordres au retour. J'ai pourtant toujours peur de laisser échapper quelques variantes dont vous êtes friand et que moi je déteste. Aussi brûlerai-je bientôt, je l'espère, mes vieux manuscrits chantants.
A propos de V Éloge de la richesse, vous ai-je fait observer le vers :
En Champagne, on en trouve encore ?
C'est une allusion à la double invasion de 1814 et 1815, dont la Champagne a eu tant à souffrir. Cette chanson est de 1816.
Cette note évitera d'imimenses travaux à la postérité, si nous allons, l'un portant l'autre, jusque-là.
Encore une fois, bon voyage aux mères, aux enfants et à mon annotateur.
CXXIIÏ