‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 54 sur 141 · IV · texte numérisé non relu

IV

Recevez, en tribut de reconnaissance et maintenant d'amitié, cette suite de mes travaux*; mais n'oubliez pas que j'aime mieux encore votre affection que votre jugement.

Lamartine.

A MONSIEUR EUGÈNE NOËL

Paris, 15 mars 1853.

Je vous remercie, mon cher Noël, de la fort jolie chanson que vous m'envoyez. Félicitez-en votre docteur^ de ma part et dites-lui qu'il eût bien dû s'y prendre un peu plus tôt pour s'enrôler dans mon régiment : il en serait peut-être le colonel s'il y fût entré à l'âge de la conscription.

J'aurais bien dû vous remercier aussi de votre Molière', mais il eût fallu en écrire trop long, car j'avais des observations à faire. Vous êtes de cette école où l'on se figure que les grands hommes se font tels, par détermination et par calcul. Ne dites-vous pas que Poquelin a voulu rester encore six ou sept ans en province pour en étudier les mœurs? etc., etc. Vous verrez qu'il a aimé pour peindre l'amour. Enfin, nous en reparlerons. Quant à Voltaire, c'est une longue besogne que vous vous êtes donnée. Dieu vous vienne en aide ! et surtout mettez-y tout le temps nécessaire. Saint-Priest, l'académicien, est mort en travaillant à cette vie. 11 m'en a parlé plusieurs fois. Michelet n'a pas toujours vu d'un bon œil votre héros ; moi, je ne l'admire

1 L'Histoire de la Rcstauraion.

* M. le docteur Ddzeuzcs (de Rouen), tcès-connu dans la ville par ses jolies chansons qu'il n'a jamais voulu voir publier. 8 Mo/ière (Légendes françaises) i in-18.

que comme le seul réformateur que la France pût adopter. En parlant ainsi, vous sentez que je laisse décote la partie littéraire, bien que ce soit par la diversité de ses talents qu'il a pu faire accepter ses idées philosophiques ; mais il y a lieu à chicanes sur la valeu-r littéraire de ses œuvres. J'ai reçu il y a un mois une lettre de M. Michelet qui semble faire entendre qu'ils passeront l'été et l'automne en Bretagne. Je vous assure, mon cher Noël, qu'il est heureux pour Michelet d'avoir épousé une femme aussi entendue et aussi dévouée. Je plains bien notre cher Dumesnil de n'a voir pu rester à Colmar. Qui diable a pu lui faire rompre si vite des arrangements dont il paraissait charmé? Je ne sais de ses nouvelles que par hasard : il paraît qu'il a bienpeu de temps à lui. On m'avait dit qu'il espérait un retour de fortune en Normandie. Je le souhaite bien, car avec femme et trois enfants, courir les leçons serait une triste ressource. Quand vous le verrez, dites-lui que, qu'il vienne ou ne vienne pas me voir, je n'en fais pas moins des vœux bien sincères pour lui voir une position assurée. Et vous, quand viendrez-vous à Paris? Nous causerons de Molière, de Voltaire, de Michelet, etc., etc. En vous attendant, je suis tout à vous de cœur. Béranger.

Vous et votre docteur ne me bénissez pas pour le Coq et fAigle^. La chanson n'est pas de moi; de plus, je ne la

* Chanson qui était très-répandue alors et qu'on attribuait à Déranger. En voici le premier couplet :

Aigle orgueilleux, tu me bannis :

A toi palais, pompe guerrière, A toiles étendards bénits, A moi l'atelier, la chaumière.

Je vois sans liel et sans chagrin Tout l'éclat dont on te redore, .l'en ai vu d'autres, mon voisin; J'en verrai bien d'autres encore-

A pnrt deux ou trois mots que Déranger n'eût pas écrits, cette chanson était assez dans sa manière de tous les jours, et elle pouvait paraître de lui. Celait

connais pas. Au reste, sachez qu'il y a dix-huit mois que je n'ai fait un seul vers. L'âge a complètement éteint ma pauvre petite verve; peut-être aussi un peu toutes les affaires dont on me charge et qui me volent tout mon temps.

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