S CORRESPONDANCE
loute la famille et même de la maison, m'a écrit et donné
des nouvelles qui sont excellentes\
CLXYII
A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS
21 août 1855.
Mon cher fils, je me suis mal exprimé ou vous m'avez mal compris. Je ne demande le sacrifice de rien de ce que peut contenir votre article. Je n'en veux pas même recevoir communication; mais, quand il aura paru, si je juge utile d'y répondre, je désire que M. de Girardin m'en accorde la facilité dans son journal. La faveur que je sollicitais de votre crédit se réduit à cela, et je vous remercie de me la faire espérer pour en user, si bon me semble.
Yous concevez qu'il m'en coûte d'occuper encore le public de moi, et que je ne veux pas me laisser remettre en scène par ceux qui n'ont pas cru devoir protester à la Chambre et dans les journaux lorsque j'ai été déclaré citoyen indigne et privé de tout droit politique. Le mieux, d'après cela, est de rester dans le coin où l'on m'a repoussé, et où, du reste, j'ai passé toute ma vie.
En bon fils, arrangez-vous donc pour ne pas me forcer d'en sortir. Vous le ferez si vos témoignages d'attachement sont aussi sincères que je me plais à le croire. Ne m'envoyez donc pas M. Neftzer, parce que je ne veux même pas jeter les yeux sur les épreuves, quelques remercîments que je vous doive pour le bien que, dites-vous, votre article contient sur mon compte.
1 Celle lettre à M. A. Dumas et les deux suivantes ont été publiées en fac-similé dans le journal le Monte-Cristo du 20 novembre 1857.
On m'avait dit hier que vous étiez à Paris. Tout souffrant que je suis, j'ai couru chez votre fils chercher votre adresse. Il était absent. Je lui ai laissé un mot. Sans doute on s'était trompé en m'assurant votre présence à Paris.
Aujourd'hui j'ai trouvé votre lettre à ma rentrée pour dîner ; je crains que ma réponse ne puisse partir que demain.
Tout à vous.
GLXVIIl
A MADAME CAUCIIOIS-LEMAIRE
22 août 1853.
Votre mari m'écrit que vous serez à Vervins^ jusqu'au 24. Je me hâte de vous y adresser un petit bonjour. Vous avez beaucoup d'affaires, à ce qu'il paraît. Tant mieux ! Signalez-vous. Les dîners vont-ils aussi bien? Il me semble que vous avez fait des observations très-approfondies sur les mérites de la Champagne. N'allez pas y puiser le dégoût des pauvres vins de la pension bourgeoise. Yotre mari vient de m'écrire pour m'offrira dîner chez lui. Je vous dénonce cette propension à la dépense qui le saisit en votre absence. Auriez-vous deviné une pareille escapade de sa part? Si j'avais accepté, peut^-être eût-il invité M. le Directeur des Archives. J'ai coupé court à cette folie.
Devineriez-vous aussi que me voilà en correspondance avec mon fils Dumas, qui s'avise de vouloir parler de moi dans ses Mémoires sous le rapport politique à l'époque actuelle! Je crains qu'il n'en résulte des ennuis pour moi, car il me faudra sans doute répondre, et je pourrai y per-
» Kn tournée iriiispcclion des écoles primuires et salles d'iisilc.
dre le peu de crédit que j'ai su me conserver, vous savez pour qui. Nous verrons, et bientôt sans doute. Je ne serai donc jamais tranquille !
J'ai écrit à l'ami Dupont. Il m'a fait répondre une bonne petite lettre où il me parle de vous. Quant à sa santé, vous savez ce qu'il peut m'en dire. Du reste, il ne me fait aucune invitation de l'aller voir. On m'a assuré qu'il devenait sourd. Je crois bien que c'est mademoiselle qui a tenu la plume. Je l'en avais remerciée d'avance.
Nous avons fêté ma naissance deux jours de suite, Perrotin et sa femme étant pour le vendredi. Malheureusement j'étais souffrant les deux jours et je donnais à baiser aux convives une fluxion et même deux. Ils ne devaient trop savoir ce que je leur présentais. Ils s'en sont pourtant tirés assez courageusement. 0 divine amitié ! Me voilà enfin embarqué dans la soixante-quatorzième année.
A MONSIEUR BRETONNEAU
24 août 1855.
Cher ami, je vous écris le cœur navré. J'ai vu la pauvre malade dans un des accès qui se succèdent depuis cinquante jours. Quelle horrible souffrance ! Quelle qu'en soit la violence, la malheureuse fille conserve toute sa raison. Il faut entendre les pardons qu'elle demande à cet excellent Manin, qui reste là muet, anéanti. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'en ses tortures elle demande, quoi? un accès d'épilepsie pour la soulager de son autre martyre qu'elle nomme magnétisme. Elle Cait la description et la distinction des deux maladies qu'elle s'obstine à ne pas
confondre, sans toutefois nommer la dernière, dont le nom seul lui cause de l'effroi, et qu'elle prétend ne lui être venue que depuis quatre ans. Elle vous a entendu parler du sang, et veut qu'on ne lui dise plus que ce mot. C'est le sang, dit-elle. Elle la dépeint comme un réseau de cordes qui la serre dans tous les membres et la force, par de douloureuses contractions, à des mouvements involontaires qu'elle ne peut dominer. Elle montrait ses pauvres doigts recroquevillés, qu'il lui était impossible de ramener à la position naturelle. Que devait être tout son corps? Il me semblait voir une déviation de l'épine dorsale pendant qu'elle me parlait.
Ce qu'elle demande à mains jointes, quand elle peut les joindre, c'est de mourir pour mettre un terme aux souffrances morales de son pauvre père. Quel homme, mon Dieu! avec tant de vertus, être ainsi frappé ! C'est bien le cas de douter de la Providence.
Il ne veut pas apporter le moindre changement à vos prescriptions. Roguetta non plus. Selon eux, si on éteint l'épilepsie, l'autre mal cédera de lui-même. Est-ce sûr?
Mais, dis-je, si le magnétisme a fait le mal, ne peut-il le guérir, ne fût-ce qu'en agissant sur l'imagination ? Oh ! combien tout cela explique les superstitions des temps passes! Cette pauvre malheureuse me semblait une sœur du petit possédé de la Transfiguration \ Comme un ignorant, je me suis étonné que vous ayez défendu les bains.
Pourtant si, par immersion, on faisait pénétrer dans toutes les parties de ce corps je ne sais quels calmants, ne pourrait-on pas rendre un peu de repos à cette machine désorganisée par cinquante jours et cinquante nuits d'atroces souffrances? Un peu d'opium, de morphine, que ' De Uaphael.
sais-je, moi, ne pourrait-il pas aller au cerveau, siège de toutes ces douleurs? N'y a-t-il pas aussi des exuloires pour de telles maladies ?
Oh! cher ami, que vous avez dû maudire votre science dans les longs mois passés auprès de *** ! Mais pourquoi renouveler vos maux? Je sais d'ailleurs, vous le seul médecin qui m'ait inspiré de la confiance, vous que je place si haut au-dessus de tant d'autres, je sais ce que vous me répondrez : Nous ne savons rien ou presque rien. Que je vous plains ! Pardonnez-moi de vous venir affliger mal à propos et croyez-moi tout à vous de cœur.
GLXX
A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS
4 septembre 1853.
Cher fils, je ne sais comment vous vous y êtes pris, mais il ne me reste à vous faire que force compliments pour ce qu'il y a d'esprit dans les articles que j'ai lus, et plus encore à vous faire des remercîments pour les fleurs et même les lauriers dont vous voulez bien parer ma tête chauve, parure dont mon scepticisme ne peut s'empêcher de rire.
Ce que je craignais, c'était, à soixante-quatorze ans, d'être obligé de mettre encore le nez à la fenêtre, ce que certes je n'aurais pas manqué de faire, car mon besoin de repos n'aurait pu m'empêcher de rectifier les idées que vous avaient soufflées sur mon compte des gens que je ne devine pas, et qui ignorent sans doute qu'il y a plus de cinquante ans, si j'ai signé pour le consulat à vie, je n'ai pas signé pour l'Empire. Si la politique a pu depuis modifier un peu mes idées, elle n'a jamais eu le pouvoir
de changer mes principes, ainsi que le prouvent mes petits vers.
Ce que je n'ai pas voulu vous dire d'abord, parce que cette considération était de nature à vous toucher trop, je vais vous l'avouer aujourd'hui.
J'ai conservé plusieurs relations parmi les gens arrivés ou restés au pouvoir. Ces relations me procurent l'avantage de rendre quelques services à ceux qu'opprime la politique ou la misère. Bien qu'à Paris mes opinions soient mieux connues qu'à Bruxelles, ces puissances administratives se montrent accueillantes pour moi. Mais, si j'avais écrit quelques lignes qui eussent fait scandale, ces personnes n'eussent plus osé me rendre même mon salut : du moins je devais le craindre.
Laissez-moi mon métier de solliciteur, le seul qui puisse encore utiliser la fin de ma vie, autant que ma popularité le permettra; car c'est un devoir pour moi de prouver à ceux qui me l'ont faite que j'ai dû apprécier les obligations qu'elle m'impose, même quand elle sera tout à fait disparue, ce qui sans doute ne peut tarder.
D'après cette explication, vous concevez, enfant terrible, pourquoi, moi qui ne réponds jamais à ce qu'on écrit sur moi, j'ai dû me préoccuper des articles qu'on annonçait de vous.
Adieu, mon cher Dumas, « l'épicurien \ » de la pension bourgeoise vous fait ses amitiés et vous souhaite tous les succès possibles, surtout aux Français.
* Allusion à une expression de M. A. Dumas.