‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 94 sur 141 · A MADEMOISELLE FANNY DUBOIS · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE FANNY DUBOIS

Paris, 21 mai 1855.

Je me hâte de te rassurer, ma chère Fanny. Il faut que B*** soit devenu fou depuis que je l'ai vu. A sa dernière visite encore, j'ai eu occasion de lui parler du buste' et de répéter ce que j'en ai dit à la première vue. Quand on pense au modèle et à son peu de complaisance, j'ai eu toujours à m'émerveiller sur la ressemblance et à t'en présager un véritable succès. Aussi ai-je déploré pour toi que ce buste n'ait pu être admis à l'exposition*. J'ai de plus auguré, d'après ce travail, que vraisemblablement tu arriverais à la réputation, si tu continuais de travailler en sculpture.

Tu vois, ma chère enfant, combien mon opinion est loin de celle de B***, et de celle qu'il me prête.

Tu saurais tout cela, si Judith avait eu le courage de t'aller voir, comme elle avait le dessein de le faire. Certes, si elle eût eu le courage de faire cette course, tu n'aurais pas ajouté la moindre importance à ce que maître B*** s'est

* Lettre communiquée par M. Arsène Houssaye.

^ Fille de M. Dubois-Davesnes, régisseur génôral delà Comédie-Française et auteur de jolies pièces de théâtre. Madame Dubois-Davesnes est l'une des plus anciennes amies de mademoiselle Judith.

^ Le buste de Béranger, auquel mademoiselle Fanny Dubois travaillait alors et qui a été exposé au Salon de 1859.

* Au Salon de 1855 (Exposition universelle des beaux-arts). Depuis 1855, le buste a été entièrement achevé.

permis d'inventer. Quant à lui, je lui garde rancune. Je ne conçois pas, lui qui est bon, qu'il se soit fait un jeu de la sensibilité d'artiste, pour troubler le bonheur que le succès de ton œuvre doit te causer, en me prêtant ou des pensées ou des paroles complètement opposées à ce que j'ai dit de la preuve de talent que tu viens de donner.

Si j'avais pu t'aller voir, certes tu n'aurais pas ajouté la moindre créance aux paroles d'un Nîmois après déjeuner.

Tu verras Judith avant moi, mais j'irai bientôt aussi te rassurer et te redire toute la reconnaissance que m'inspire le travail que ton talent a bien voulu me consacrer.

En attendant, crois-moi tout à toi de cœur. Ton vieil ami.

A MONSIEUR THÉOPHILE BOUFART

24 mai 1855.

Mon Dieu! monsieur, qu'allez-vous faire? Vous voulez donner mon nom à un navire, à l'instant où une foule de furieux soufflent la rage et l'injure de mon côté. C'est bien noble et bien généreux de votre part ; car ces gens-là prétendent être en rapport avec les puissances célestes. Je n'en crois rien, il est vrai. Mais je vous devais cet avertissement, tout en vous témoignant ma gratitude de l'honneur que vous voulez bien faire à mon nom.

Croyez, monsieur, que j'en suis bien touché. Je ne suis malheureusement pas dans une de ces positions où l'on a du crédit à mettre au service de ses amis. Mais la Fontaine a dit qu'on peut avoir besoin d'un plus petit que soi. Si pareille circonstance se présentait, croyez bien qu'il me serait doux de me mettre à votre discrétion.

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