MONSIEUR DE LAMARTINE A BERANGER
Saint-Point, 20 octobre 1856,
Mon cher et illustre ami, votre lettre m'a été plus douce que mon article n'a pu vous être agréable. Je n'ai pas dit la moitié de ce que je pense et de ce que je sens sur vous. Le monde ne comprend pas notre langue à nous deux : il lui faut des demimots.
J'ai été deux mois au lit, mais pas bien malade; car pendant ces deux mois j'ai écrit ce que vous lisez et deux volumes en sus que vous ne lisez pas. J'en commence un autre de 500 pages le 1" novembre. Quel métier de galérien, dont le boulet est la plume, hélas! bien lourde, quoique légère!
Je n'ai voulu avoir personne pour travailler plus librement. Ma maladie n'était que mon rhumatisme articulaire habituel, mais plus tolérable et plus civilisé qu'à l'ordinaire. Me revoilà debout et à cheval sans aucune trace. C'est l'avantage de ceux qui, comme moi, laissent agir la nature sans la presser ni la contrarier.
Tous les médecins du monde épouseraient des filles de dix-
neuf ansS que je ne m'en apercevrais pas. Je n'ai qu'un médecin, le temps, qui apporte et remporte à son heure, ou plutôt à l'heure de Dieu. Je crois le fond de votre tempérament très-sain et très-fort. Laissez passer les saisons climatériques, et vous vivrez quatre-vingt-dix ans ! Je le désire pour moi plus que pour vous ; vous m'êtes nécessaire plus que vous ne pensez. 11 en est des dernières amitiés comme des dernières amours ; elles sont les plus tenaces.
Vivez donc et aimez-moi. Au revoir, le 1" décembre, à Paris.
Lamartine.
CGXCJV
A MONSIEUR PAUL BOITEAU
23 août 1856.
Grand merci de vos vers charmants, mon cher Boiteau. J'aurais été vous en remercier si la maladie me permettait encore de longues courses.
Mes forces ont disparu et ne semblent pas vouloir revenir. Je crois qu'il est temps que « l'univers » se mette à bâtir « le temple » que vous me promettez si généreusement. N'avez-vous pas ri en écrivant cette phrase toute poétique ?
Je donnerais voire temple pour un petit coin où l'on voudrait bien me laisser tranquille, comme je me plais à croire que vous l'êtes auprès de votre aimable compagne.
Dieu vous préserve, quand vous aurez mon âge, du bruit des réputations usées qui ne vous laissent pas vous endormir en paix !
Présentez mes respects à madame, et croyez-moi de cœur tout à vous.
* Allusion au mariage iccchI de M. Bretonneau.
DE BÉRANGEPu 351